ANALYSES

Les militaires brésiliens en grandes manœuvres électorales conjointes

Tribune
12 mai 2022


La présidentielle brésilienne de 2022 va-t-elle renouer avec la normalité démocratique ? Ou va-t-elle confirmer l’influence des forces armées sur les destinées du pays ? La question peut être posée au vu du passif couleur kaki de ces dernières années, et des interférences militaires récentes sur le terrain électoral. « Je conseille », vient d’écrire Camilo Aggio, universitaire du Minas Gerais, « de suivre plus que les élections, le bruit montant d’un coup d’État annoncé [1]».

La présidentielle devrait le 1er octobre 2022 renouer avec la normalité démocratique. En effet, le pays en a perdu le fil en 2016, année de la déposition de la présidente Dilma Rousseff par un parlement sorti des clous constitutionnels. Son prédécesseur, Luiz Inacio Lula da Silva, candidat en 2018, avait ensuite été emprisonné, à quelques semaines de la consultation. Il avait été relâché l’année suivante, après la « victoire » sans risque, de l’ex-capitaine, Jair Bolsonaro.

Les forces armées, les grands médias, une partie de la justice, les « élites » économiques et financières ont imposé un récit légitimant ces ruptures institutionnelles. Ruptures reposant sur la défense d’intérêts très terre à terre. En 2011, Dilma Rousseff avait impulsé la création d’une commission nationale de la mémoire et de la vérité historique, chargée de faire toute la lumière pour les crimes commis pendant la dictature militaire (1964-1985). Ses conclusions remises en 2014 n’avaient eu aucune suite judiciaire. La loi d’amnistie de 1979 et les dispositions transitoires de la Constitution de 1988 ne le permettaient pas. Mais les armées avaient mal vécu cette mise à jour morale. Elles avaient joint leur mécontentement à celui des élites sociales, inquiètes des conséquences fiscales pouvant être mises en œuvre par le gouvernement pour réduire les conséquences de la crise sur les plus modestes.

En 2018, les forces armées ont exercé de fortes pressions sur la justice pour maintenir l’ex-président Lula en prison. Le général Eduardo Villa Bôas, commandant en chef de l’armée de terre, le 3 avril 2018, avait menacé le Tribunal fédéral suprême, au cas où il déciderait de libérer Lula. Un officier subalterne, Jair Bolsonaro, a été élu dans ce contexte chef de l’État. Assisté d’un général, Hamilton Mourao à la vice-présidence, de plusieurs officiers supérieurs au gouvernement et dans la haute administration.

Cette gestion du pouvoir par procuration civile donnée à l’institution armée n’est pas nouvelle au Brésil. La République a été imposée par les militaires en 1889. Les généraux ont au XXe siècle fait et défait les gouvernements civils. Avant de prendre le volant du pays, sans partage, de 1964 à 1985. Le retour de la démocratie a été négocié. Les budgets des armées ont été préservés. Les forces armées n’ont pas été épurées. Les auteurs de crimes n’ont pas été poursuivis.  Au point que Lula, lors de sa première campagne victorieuse, le 13 septembre 2002, avait jugé utile, ou prudent, d’aller à la rencontre de 400 officiers généraux, et leur avait offert « une alliance tacite »[2].

Le coup d’État parlementaire de 2016 a été « transformé » par les militaires en 2018. Ils ont restauré une influence qui leur avait été contestée par les présidents Fernando Henrique Cardoso, Luiz Inacio Lula da Silva et Dilma Rousseff. La consultation de 2022, si l’on en croit les sondages, pourrait remettre en selle présidentielle, un authentique démocrate, Luiz Inacio Lula da Silva. Cette perspective ne va pas de soi, pour les officiers, qu’il s’agisse du président de la République, du vice-président, des directeurs d’agences ou de ministères civils ou des chefs de corps, et au-delà des polices armées.

Le président, l’ex-capitaine, Jair Bolsonaro, a depuis juillet 2021 multiplié les déclarations laissant planer un doute sur la tenue de la consultation. À plusieurs reprises, il a contesté la transparence du processus tel qu’il est appliqué depuis plusieurs années, et dont il a « bénéficié » en 2018, le vote électronique. En juillet 2021, le ministre de la Défense, le général Walter Souza Braga Netto, aurait confirmé, selon le quotidien O Estado de São Paulo, aux présidents du Congrès et du Sénat, que les élections de 2022 ne pourraient pas se tenir à la date prévue si le vote à bulletin papier n’était pas remis en vigueur. Ces critiques avaient conduit le Tribunal électoral suprême à proposer aux forces armées de participer aux opérations d’observation électorale. Le général Heber Garcia Portella représente désormais les forces armées au sein de la Commission de transparence du Tribunal supérieur électoral. Il a présenté 88 indices de fragilité électorale, d’octobre 2021 à fin avril 2022.

L’accumulation de clignotants anti-électoraux depuis 2019 préoccupe de plus en plus les acteurs de la démocratie brésilienne. Loin d’être isolés, ces signaux sont répétitifs. L’ex-capitaine et président du Brésil a, dès sa prise de fonction en 2019, commémoré et justifié le coup d’État militaire du 31 mars 1964. « La démocratie et la liberté ne peuvent exister sans l’approbation des forces armées », avait-il en effet déclaré le 7 mars 2019 à Rio de Janeiro dans le cadre des célébrations du 211e anniversaire du corps des fusiliers marins. Conviction depuis répétée avec une régularité de métronome. Le 19 avril 2022, jour des forces armées, Jair Bolsonaro, a ainsi réaffirmé que les militaires garants du pays « sont là, et savent ce qu’ils ont à faire. Ils savent ce qui est bon pour le peuple et pour le pays. Ils participent activement à la garantie des Lois et de l’Ordre ».

Un juge du Tribunal fédéral suprême, Luis Roberto Barroso, a tiré le 24 avril 2022 la sonnette d’alarme. « Les forces armées », a-t-il dit dans une université allemande, « s’orientent vers la contestation et délégitiment le processus électoral ». Les contre-feux militaires ont été immédiats. Le général Paulo Sergio Nogueira, ministre de la Défense, a demandé au TSE la publication des « conseils » donnés par les forces armées à la justice électorale. Jair Bolsonaro a renouvelé le 27 avril ses critiques électorales, ajoutant « je ne suis pas le seul à le dire […] Sénat et Chambre vont en être saisis ». Il est revenu à la charge le 5 mai, prenant à partie le TSE qui « cacherait à la population les suggestions des forces armées […] Pour réduire au maximum l’éventualité de fraudes ». Le même jour, il a accru la confusion en annonçant que son parti, le parti libéral (PL), allait demander un audit à une entreprise privée sur la transparence électorale et les risques de fraude.

Ce climat de trouble démocratique à moins de cinq mois des présidentielles est d’autant plus délétère que la grande presse et certains réseaux sociaux entretiennent le doute sur l’innocence recouvrée par Lula, accusant le tribunal suprême et la Commission des droits de l’homme des Nations unies de diffuser des fausses nouvelles.

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[1] Dans l’hebdomadaire Carta Capital, 8 mai 2022

[2] Dans l’hebdomadaire Clarín, 15 septembre 2002.
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