ANALYSES

Présidentielle au Kirghizstan : des élections faussement anecdotiques ?

Interview
17 octobre 2017
Le point de vue de Samuel Carcanague


Les résultats de l’élection présidentielle de cette petite république au cœur de l’Asie centrale agitent la sous-région en défiant tous les pronostics : avec 55% des voix, le Premier ministre accède au pouvoir dès le premier tour loin devant son adversaire crédité de 33% des voix. Cette élection doit être replacée dans un contexte et un espace régional à la croisée d’enjeux sécuritaires, économiques et géopolitiques. Le point avec Samuel Carcanague spécialiste de l’espace post-soviétique et des questions énergétiques à l’IRIS.

Au vu des premières proclamations non officielles des résultats, c’est le Premier ministre du dernier gouvernement qui remporte cette élection haut la main dès le premier tour, mettant en porte à faux les instituts de sondage et la presse nationale. Comment expliquer un tel grand écart ?

On peut avancer quelques hypothèses. Tout d’abord, la campagne n’a pas réellement été équilibrée. Sooronbaï Jeenbekov, premier ministre sortant, a bénéficié du soutien de l’actuel président Almazbek Atambaevce qui s’est traduit par des ressources politiques et administratives déterminantes. Dans les dernières semaines, une partie de la presse, acquise au pouvoir, a également accentué ses attaques à l’encontre d’Omourbek Babanov, son principal opposant. Cette intensification des critiques visait surement à obtenir une victoire dès le premier tour des élections, ce qui ne semblait pas évident dans les récents sondages où les deux candidats étaient au coude à coude.

Une polémique avait également surgi autour du soutien affiché du président kazakhstanais Noursoultan Nazarbaïev à Omourbek Babanov, ce qui a suscité des tensions verbales entre Atambaev et Nazarbaïev. Cela a conduit au blocage par les autorités kazakhstanaises de la frontière entre les deux pays, dont le passage est vital pour le Kirghizstan enclavé. Les accusations d’ingérence du président kirghize envers le président du Kazakhstan a probablement conduit, in fine, à la fragilisation de la candidature de Babanov.

Cette ex-république soviétique est considérée par certains comme un îlot de démocratie malgré le caractère agité de son passé politique récent : indépendance en 1991, présidents chassés du pouvoir en 2005 et 2010, affrontements ethniques avec la minorité ouzbèke... Quelle est la réalité démocratique de ce pays dans une région où l’autoritarisme et l’instabilité prédominent largement ?

Il est nécessaire de nuancer l’aspect démocratique et parlementaire du régime kirghize, qui s’illustre par des abus à l’encontre de la liberté de la presse d’opinion, de l’Etat de droit, ainsi que la corruption latente, sur un modèle qui se rapproche de celui de la Russie. Cependant, le système est éminemment plus libéral que celui de ses voisins limitrophes et ces élections étaient entourées d’un réel suspense, chose rare dans la région.

Concernant les troubles qui ont agité le pays, il s’agissait à chaque fois de sanctionner un président dont le comportement népotique et clientéliste était devenu insupportable aux yeux de la population. Si le système électoral mis en place depuis 2010 a plutôt bien fonctionné, on observe une dérive populiste et autoritaire.

Au niveau régional, les résultats proclamés ne vont pas dans les plans de la présidence kazakhe, cela constitue un dossier prioritaire sur lequel devra se pencher le président kirghize nouvellement élu. A ce titre, il devra sans doute adopter une position plus conciliante et moins clivante que son prédécesseur vis-à-vis de son voisin.

Quels enjeux stratégiques se jouent autour de ce petit État au cœur de l’Asie centrale ?

C’est un petit pays de 5,7 millions d’habitants, avant dernier devant le Tadjikistan en termes de développement économique. Néanmoins, il possède une position géographique stratégique vis-à-vis du reste de la région, de la Chine et de l’Afghanistan. Il a d’ailleurs su au moment opportun (lors de la seconde guerre d’Afghanistan) jouer de la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie pour l’accueil de bases militaires. Les Américains avaient négocié l’usage d’une partie de l’aéroport de Manas à Bichkek jusqu’en 2014, contre l’avis de la Russie qui a fait beaucoup pour la fermer. Moscou de son côté possède également une base militaire sur place.

La Russie conserve une présence forte dans le pays, alors que son économie est de plus en plus tournée vers la Chine. Le Kirghizstan fait également partie du grand projet d’intégration régionale porté par Moscou : l’Union économique eurasiatique. Cette présence est également motivée par des impératifs sécuritaires : la portion de la vallée de la Ferghana frontalière avec l’Ouzbékistan constitue une zone à risque en matière de djihadisme, avec plusieurs centaines de départs en Syrie dans les rangs de l’Etat islamique. L’attentat qui a frappé Saint-Pétersbourg en avril a d’ailleurs été perpétré par un jeune homme de nationalité kirghize.
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