ANALYSES

L’intervention militaire n’est pas la bonne solution

Presse
30 septembre 2010
Philippe Hugon - L’Expression (Algérie)

Professeur émérite à Paris Ouest Nanterre La Défense, Philippe Hugon a longuement travaillé sur les questions africaines. Il est directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques et, également, directeur scientifique de la revue Tiers Monde. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur l’économie du développement, l’économie politique internationale et l’Afrique. Ses derniers ouvrages sont Géopolitique de l’Afrique (Sedes et A. Colin 2009), L’économie du développement et la pensée francophone, EAC, AUF (2008), Les Suds dans la crise (en coédition avec Pierre Salama, Paris, A.Colin, 2010).


Comment appréciez-vous la dégradation de la situation dans la région sahélo-saharienne, aggravée ces derniers mois par un certain interventionnisme de forces extérieures à la région?

Sur 20 enlèvements en deux ans dans la zone sahélo-saharienne contrôlée par Aqmi, 18 otages ont été libérés et 2 exécutés, notamment Michel Germaneau en juillet dernier à la suite d’une intervention militaire mauritanienne appuyée non officiellement par la France. Vraisemblablement, car les renseignements fournis se sont avérés erronés. Il est probable que pour les 7 otages enlevés en septembre 2010 au Niger, à Arlit, une opération similaire n’aura pas lieu même si deux jours après il y a eu intervention des forces mauritaniennes au Mali.

La dégradation de cette région tient essentiellement à la criminalisation d’activités (trafics de drogues, blanchiment d’argent, prises d’otages moyennant rançons), à la résurgence de certains mouvements politiques touareg et à l’extension de la nébuleuse Al Qaîda au Maghreb islamique qui a été labellisée Aqmi en 2007. Elle est composée de groupuscules ou katiba sans cerveau central dont certains prônent le djihadisme et des actions de terrorisme et d’autres sont plus dans des logiques mafieuses. Les opérations de sécurité militaire peuvent dans certains cas conduire à un engrenage de la violence et surtout au déplacement de la violence, ce qui a été notamment le cas de l’Algérie vers le Mali.


Paris a sollicité Alger en vue de coopérer à la libération des otages d’Areva. Une telle coopération est-elle possible dans ce contexte?

La coopération entre les pays les plus concernés par Aqmi et les réseaux criminels s’impose et se renforce (Algérie, Mali, Mauritanie, Niger). Elle se heurte toutefois à certaines divergences de stratégies et d’intérêts. La France a besoin de la coopération de ces pays pour faciliter la libération des otages. L’Algérie est directement concernée par le rôle des chefs des principales katibas dans le Sud algérien et par son service de renseignements. Elle considère en revanche que les questions de sécurité sont de son ressort et non celui des puissances étrangères.


Pour rester sur le sujet, la recrudescence des kidnappings au Sahel n’est-elle pas encouragée par le paiement des rançons? L’Algérie condamne fermement cette pratique. La position de Paris sur la question est, à tout le moins, ambiguë. Qu’en est-il en vérité?

Le paiement des rançons est une pratique courante dans le monde pour la libération des otages. Les alternatives lors de négociations sont soit les libérations de prisonniers, soit des contreparties politiques ou géopolitiques tenues secrètes. Il est évident que la solution durable est d’insérer les exclus du jeu politique dans ce jeu (cas du Mali vis-à-vis des Touareg dans les années 90), de contrôler en amont et en aval les filières criminelles (drogues, armes), et de donner des perspectives d’insertion des jeunes laissés-pour-compte par l’éducation, l’emploi, l’accès à des activités rémunérées. La violence joue de ce point de vue un effet cumulatif puisqu’elle limite les activités économiques non criminelles (exemple du tourisme), et accélère la marginalisation des jeunes.


L’action militaire est-elle envisageable dans ce climat qui caractérise la région en vue de libérer les otages?

L’important est le service de renseignements réalisé par les militaires. La région sahélo-saharienne a une superficie 20 fois plus grande que la France. Les actions militaires peuvent dans certains cas faciliter la libération des otages mais, le plus souvent, elles favorisent un engrenage de la violence. L’important est de ne pas stigmatiser des mouvements qui ne se situent pas dans le djihadisme radical et d’éviter évidemment toute assimilation avec les questions religieuses ou ethniques.


Le président Nicolas Sarkozy a réitéré, maintes fois, la volonté de la France de «lutter» contre Aqmi. Ne pensez-vous pas que M. Sarkozy a mis son pays et son peuple en danger?

Le discours et la communication de la France ont varié. Au discours de fermeté et de lutte contre Al Qaîda ont fait place des revendications et une volonté de négociation. L’opinion publique française accepterait mal l’exécution de 7 otages dont 5 Français. Les solutions immédiates sont diplomatiques et passent par des négociations non officielles. Tous les pays peuvent être les victimes du terrorisme international. L’Afrique avec la Somalie et la zone sahélo-saharienne est devenue un lieu de déploiement de certains groupes radicaux.


Outre la France qui «courtise» cette zone, les Américains tentent d’installer «l’Africom», commandement militaire américain, dans la région. La situation actuelle du Sahel n’est-elle pas la conséquence de cette «dispute» franco-américaine?

Les Américains ont un objectif sécuritaire en Afrique pour lutter contre le terrorisme et sécuriser leurs approvisionnements énergétiques.Il sont très présents par la Transaharan Initiative dans la zone sahélo-saharienne et de manière générale en Afrique par Africom (dont le siège est à Stuttgart), ou par la base militaire de Djibouti le long du golfe d’Aden. Il peut y avoir des rivalités franco-américaines sur des dossiers, notamment miniers ou pétroliers ou linguistiques, mais les services de renseignements collaborent et il n’y a pas face au terrorisme et à la criminalisation de l’économie, de contentieux significatifs.


Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs, les enjeux de cette dispute et les objectifs de chaque pays dans la région?

La France a des liens anciens dans les pays saharo-sahéliens qui ont été colonisés, et sont en partie francophones, ont pour certains des accords de coopération militaire avec la France. Ce dispositif est en voie de renégociation, d’européanisation mais il demeure essentiellement bilatéral. En outre, la France peut avoir certains intérêts économiques (l’uranium au Niger). Les Américains sont en revanche peu présents sauf sur le plan des renseignements. Ces différents pays saharo-sahéliens ont fortement diversifié leurs partenaires, notamment avec la présence chinoise et le jeu est devenu beaucoup plus ouvert aujourd’hui et ne peut être réduit à une dispute franco-américaine.

Sur la même thématique
En attendant l’élection présidentielle ivoirienne
Le Kenya, un acteur régional majeur
La vision africaine de l’économie bleue