ANALYSES

Perspectives géopolitiques de 2014, retour des passions dangereuses? Au Moyen-Orient et ailleurs

Presse
2 janvier 2014

L’un des phénomènes les plus préoccupants en ce début d’année 2014 est incontestablement la résurgence de sentiments nationalistes et identitaires assez marqués, notamment en Asie mais aussi au Moyen-Orient, en Russie et en Occident. Dans un monde désespérément en quête de sens et toujours confronté à des déséquilibres économiques et financiers systémiques qui viennent entretenir bien d’autres crises (crise écologique, crise alimentaire, crise de confiance…), le risque est grand de voir resurgir une tentation autoritaire à l’échelle mondiale et d’assister à la captation des ressentiments populaires par des dirigeants cyniques ou par des démagogues de tout poil.


Le Japon, la Chine et l’Inde rattrapés par leurs vieux démons ?

La récente visite du premier ministre japonais Shinzo Abe au sanctuaire de Yasukuni fut porteuse d’une grande violence symbolique. Il ne s’agissait pas uniquement d’une provocation à l’encontre des chinois et des coréens, mais de l’expression d’une conviction profonde chez M. Abe. Nationaliste intransigeant, issu de l’aile droite du parti Libéral Démocrate, il estime que le Japon fut victime après la guerre d’une inique « justice des vainqueurs », que la Constitution qui lui fut imposée représentait une véritable humiliation avec laquelle il faut en finir. Il représente donc le courant des faucons qui rejettent la conversion du Japon de ces cinquante dernières années à l’universalisme et au pacifisme. Ceci n’est pas sans inquiéter ces japonais qui, à l’instar du Nobel de littérature Kenzaburo Oé, militent inlassablement pour que le Japon ne renoue pas avec ses vieux démons.


Ce retour du nationalisme et du révisionnisme japonais intervient alors que le pays s’est fait détrôner par la Chine, en 2010, comme deuxième économie mondiale, et que le contentieux sino-japonais autour des îles de Senkaku et de Diaoyu vient porter à leur paroxysme les tensions en mer de Chine et la rivalité géopolitique structurelle entre ces deux pays.  Certes, la Chine a pour principal objectif de profiter de la mondialisation pour poursuivre son développement économique et sa montée en puissance ; certes, elle ne se montre pas encore ouvertement prosélyte, mais il n’en reste pas moins qu’elle est désormais perçue par ses voisins comme un véritable hegemon régional en Asie orientale.


Parallèlement, en Inde, 800 millions d’électeurs vont devoir élire en 2014 leur nouveau président, et si les tendances actuelles se confirment, ce poste pourrait échoir à Narendra Modi, candidat du BJP et porte-drapeau d’un nationalisme hindou totalement décomplexé. Modi est accusé d’avoir cautionné en 2002, dans la région de Gujarat, un véritable pogrom anti-musulman dans lequel plus de 1000 personnes ont trouvé la mort.


« Demande despotique », fitna sunnite-chiite et guerre par procuration irano-saoudienne au Moyen-Orient

Au Moyen-Orient, c’est dans un contexte encore plus périlleux que les passions dangereuses se déchaînent.  Après la vague euphorisante des révolutions arabes, les forces de la contre-révolution ont partout repris du poil de la bête et profitent de la lassitude des populations. Certains sociologues recommencent à parler de « demande despotique », pour qualifier la quête de « l’homme providentiel » et la soif d’ordre et d’autorité qui apparaissent après l’ivresse des premiers mois du « printemps arabe ». Depuis le coup d’Etat du 3 juillet 2013, l’Egypte semble saisie par une hystérie nationaliste sans précédent, le pays succombe au culte de la personnalité du général Sissi et à un état d’esprit typiquement maccarthyste. Une chasse aux sorcières menée au nom de la « guerre contre le terrorisme » traque les sympathisants de la confrérie des Frères musulmans, mais aussi les journalistes indépendants et les principales figures de proue des mouvements de jeunesse de la révolution du 25 janvier 2011.


Conséquence naturelle de l’incurie et de l’incompétence dont ont fait preuve les islamistes au pouvoir en Egypte et en Tunisie, le discrédit de l’islam politique ne profite guère aux libéraux, démocrates et progressistes mais favorise plutôt les « Etats profonds » et les milieux liés aux anciens régimes.


En Syrie également, l’autoritarisme a le vent en poupe. L’opposition pacifique, libérale et plurielle des six premiers mois de la révolution est désormais totalement marginalisée, et le régime d’Assad affronte dans une sanglante guerre d’usure le « Front islamique » soutenu par l’Arabie saoudite ainsi que différentes mouvances plus ou moins organiquement liées à Al Qaeda.


Mais la Syrie n’est que l’un des champs de bataille où se livre cette homérique guerre par procuration entre les deux grandes puissances sunnite et chiite, l’Arabie Saoudite et l’Iran. Au Liban, en Iraq, au Yémen, au Bahreïn, au Pakistan, chacune de ces deux puissances a ses affidés qui se combattent de façon plus ou moins larvée, avec de réels risques d’embrasement au Liban et en Irak. Les conflits, initialement géopolitiques et liés au positionnement des différentes parties vis-à-vis des Etats-Unis, épousent désormais de plus en plus fidèlement la ligne de clivage communautaire, tant il est vrai que l’invasion américaine de l’Irak a réveillé la vieille fitna entre sunnites et chiites. S’ajoute à cela la montée des revendications ethniques et l’aspiration des kurdes à l’autonomie. Les frontières héritées des accords de Sykes-Picot sont donc sérieusement remises en cause et jamais les logiques transfrontalières n’ont autant fragilisé les Etats-nations issus de la première guerre mondiale


La détente diplomatique entre les Etats-Unis et l’Iran pourrait constituer un historique changement de paradigme et apaiser considérablement ces tensions, mais les deux alliés privilégiés des USA, Israël et l’Arabie saoudite, ne l’entendent pas de cette oreille. Craignant un désengagement américain qui leur ferait perdre leurs avantages acquis, ils feront tout pour empêcher la pérennisation d’un tel accord, tout comme les ultra-conservateurs iraniens qui ne voient pas d’un très bon œil la main tendue par Rohani à l’Occident.


En Occident, les effets de la mondialisation induisent un profond ressentiment populaire à l’encontre des élites

En Europe, nous pensions naïvement que ces passions dangereuses étaient derrière nous, que nous vivions désormais dans un modèle post-national  et post-identitaire, dans un univers qui ne serait plus régi par le nationalisme ethnique mais par ce que Jürgen Habermas appelle le patriotisme constitutionnel, c’est-à-dire, la prévalence des règles de droit et des normes juridiques. Force est de constater que cet idéal européen s’est considérablement essoufflé, et beaucoup estiment aujourd’hui que les politiques d’austérité appliquées de façon dogmatique pourraient mettre en péril la démocratie elle-même. En effet, si la mondialisation a permis de réduire les inégalités entre les continents, notamment en relevant le niveau de vie de centaines de millions d’indiens et de chinois, cette même mondialisation a eu pour effet d’accentuer profondément les inégalités au sein des sociétés occidentales. L’on assiste aujourd’hui à l’inexorable et compréhensible montée de l’exaspération des classes populaires et des laissés pour compte européens du libre-échangisme international, saisis par la hantise du déclassement au fur et à mesure que se poursuivent la désindustrialisation, les délocalisations et le dé-tricotage du modèle social européen construit après la seconde guerre mondiale.


C’est probablement à la faveur des élections européennes de 2014 que ce ressentiment ne manquera pas d’exploser à la figure des élites, avec la percée attendue dans différents pays de mouvements politiques hostiles à la construction européenne d’aujourd’hui. Le référendum écossais sera également un moment fort, même si les perspectives de succès des autonomistes semblent aujourd’hui limitées.


Sur le plan économique, si les prédictions des différents organismes s’avèrent valides, nous allons probablement assister en 2014 à un léger rééquilibrage en faveur de l’Occident, après dix années durant lesquelles la tendance lourde était plutôt celle d’une stagnation des économies occidentales et d’une montée en puissance des émergents. Il est prévu qu’en 2014, l’on observe un tassement des taux de croissance en Chine et en Inde, et une embellie aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, et dans une moindre mesure en Europe continentale. L’amélioration des chiffres du chômage et de la croissance aux Etats-Unis n’auront probablement qu’un impact limité sur les élections partielles, où un parti républicain phagocyté par le Tea Party cherchera à gagner les 6 sièges nécessaires pour reprendre le Sénat. En Europe, une éventuelle légère embellie économique ne suffira pas non plus à changer l’état d’esprit des peuples, d’autant plus que la zone euro est loin d’être sortie d’affaire, Martin Wolf allant même jusqu’à annoncer sa prochaine implosion.


En tout état de cause, sur le plan diplomatique, l’Europe semble ankylosée, à la traîne, ne faisant preuve d’aucune imagination et l’Occident en général peine à tirer les leçons du passé. Bush a quitté le pouvoir il y a 5 ans mais beaucoup continuent de penser que l’interventionnisme est une panacée, (au Mali, en République Centrafricaine, en Libye ou en Syrie). Peter O’Toole est mort mais les fantasmes à la Lawrence d’Arabie ne se sont jamais aussi bien portés.  La rhétorique de la « guerre contre le terrorisme » n’a guère disparu et apparaît parfois jusque dans le lexique d’un François Hollande. Le regard que porte l’Occident sur le reste du monde demeure fortement empreint d’orientalisme, d’exotisme et de paternalisme, ce qui empêche d’étudier les problèmes au cas par cas et d’affiner un tant soit peu les solutions. On voit bien aujourd’hui combien la création ex-nihilo du Sud-Soudan, au mépris des avis de la plupart des spécialistes de l’Afrique et du développement a tourné au désastre, en l’absence de tous les nécessaires prérequis institutionnels.


Fascisme de la vulgarité

A l’heure du vide idéologique et de la fin des « grands récits », se développe en Occident ce que le critique littéraire George Steiner a fort justement appelé le « fascisme de la vulgarité », une nouvelle forme de fascisme, plus médiatique, plus adaptée à l’ère du consumérisme et de la vacuité. A travers cette expression, Steiner disait faire référence essentiellement au berlusconisme et à ses avatars. Sa pensée sera indirectement rejointe et prolongée par le sociologue Rafaelle Simone, dans son ouvrage sur le « monstre doux ».


Ce nouveau fascisme de la vulgarité semble parfois omniprésent, et peut prendre des formes diverses, tantôt bénignes et prêtant à sourire (fortune médiatique des starlettes de télé-réalité à l’inculture crasse), tantôt malignes et très pernicieuses (phénomène de la quenelle et usage du ressentiment « antisystème » comme d’un fonds de commerce).


Vladimir Poutine à la tête d’une « Internationale conservatrice et autoritaire » ?

A l’heure où l’Occident semble désenchanté et saisi par maintes crispations, beaucoup parlent d’un grand retour de la Russie. C’est en effet avec autant de cynisme que d’habileté que Vladimir Poutine a profité des hésitations et des incohérences occidentales aussi bien sur les dossiers syriens qu’ukrainiens. Les percées diplomatiques russes enregistrés en 2013 se verraient confortées par un succès des jeux olympiques de Sotchi, si ces derniers ne sont pas endeuillés par de nouveaux attentats terroristes semblables à ceux de Volgograd, perspective à ne pas exclure car l’on sait que les groupes tchétchènes sont susceptibles d’être instrumentalisés par ceux qui n’apprécient guère les positionnements de Vladimir Poutine sur la scène moyen-orientale. C’est en grande partie parce qu’il voit la crise syrienne à travers le prisme du Caucase et de la Tchétchénie que Poutine a soutenu de façon aussi inflexible le régime d’Assad en Syrie. Un haut responsable russe aurait même été entendu soutenir qu’ « en défendant Assad, ce n’est pas Damas que nous cherchons à protéger, mais c’est Moscou ! »


Il ne faut toutefois pas se méprendre sur ce retour russe, et ne pas user des vieilles grilles de lecture de la guerre froide. Il est vrai que la Russie exige désormais d’être associée à la prise de décisions, elle veut que l’on négocie avec elle après l’avoir superbement ignorée durant les années Eltsine, durant lesquelles elle a subi des humiliations en série. Il ne faut pas oublier pour autant que la Russie n’est plus véritablement une superpuissance, les rapports de force lui sont globalement défavorables. Pour Hubert Védrine, ce qui reste à la Russie, c’est essentiellement « un pouvoir résiduel périphérique de nuisance ». Mais quand bien même on admettrait qu’il ne lui reste que cette capacité de blocage, c’est déjà beaucoup dans un monde où les institutions internationales peinent à se réinventer.


Au-delà des intérêts stratégiques, les motivations psychologiques sont essentielles pour comprendre la Russie d’aujourd’hui. Poutine veut se rendre incontournable, il trace des lignes dans le sable et refuse désormais de se voir imposer des conditions en ce qui concerne la sécurité internationale. Cette posture de fierté nationaliste, autoritaire et militante, flatte et séduit aussi bien les extrêmes-droites européennes que certaines mouvances politiques dans des pays du Sud qui craignent une hégémonie américaine débridée.


Des commentateurs moscovites cités par le journaliste Brian Whitmore estiment que Poutine cherche aujourd’hui à remplacer la défunte « internationale communiste » par une nouvelle « internationale conservatrice » qui regrouperait les traditionnalistes en matière religieuse et sociale et les partisans des nationalismes autoritaires et répressifs. Ce sera l’une des questions de cette année 2014 que de savoir si cet objectif se concrétisera.


Un monde apolaire et une rapide redistribution des cartes

Le journaliste canadien du New Yorker Adam Gopnik ironisait cette semaine en rappelant que la dernière fois que le monde était passé d’une année 13 à une année 14, cela s’était mal terminé. Nous sommes bien sûr dans une toute autre configuration mais il n’en reste pas moins que bien des menaces et bien des incertitudes pèsent sur notre nouveau monde, zéro-polaire selon l’expression de Ian Bremmer, ou apolaire comme l’avait annoncé Bertrand Badie il y a plus de 10 ans. C’est en tout cas un monde dans lequel il faudra réapprendre l’art de négocier, aussi bien avec ses partenaires qu’avec ses ennemis. Pour reprendre le titre de l’essai stimulant récemment publié par Pierre Grosser, comment « Traiter avec le diable ? » sera bien l’une des principales questions des années qui viennent.


L’affrontement bipolaire des années 1947-1989, marqué la virulente confrontation de deux idéologies et des deux systèmes sociaux a fait son temps. Le moment unipolaire des années 1989-2003 est également bel et bien clos. La lisibilité de notre monde d’aujourd’hui est beaucoup plus complexe. Les montées en puissance de puissances régionales peuvent être tout aussi rapides que leurs dégringolades. Il suffit de voir combien le « modèle turc » porté aux nues il y a moins de deux ans semble aujourd’hui en déconfiture.


Le pouvoir est de plus en plus diffus, les cartes sont rapidement redistribuées, l’interventionnisme a montré ses limites, le multilatéralisme peine à se réinventer. On pense comme souvent à la belle formule d’Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à paraître. Et dans ce clair-obscur les monstres surgissent. »


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