ANALYSES

Élection présidentielle en Afghanistan : elle pourrait mener le pays au bord du gouffre

Presse
8 juillet 2014

Démentant les pronostics fondés sur les données du premier tour, les résultats provisoires des élections présidentielles en Afghanistan mettent nettement en tête le candidat Pachtoune, Mr Ashraf Ghani, avec plus de 56% des votes.

Mais, mettant en évidence l’écart entre le nombre de votants du premier et du second tour, son rival Mr Abdullah Abdullah dénonce un niveau de fraudes massives, dont la mise en œuvre aurait nécessairement impliqué l’appareil d’Etat encore sous le contrôle du président Karzai.


Cette situation débouche sur une crise politique très grave dans le contexte de rivalité entre Tadjik et Pachtounes, personnifiée par les deux candidats.


Le risque d’une remise en cause de l’aide internationale 

Les qualités propres de ces derniers qui, l’un et l’autre, à la différence de Karzai, sont certainement capables de construire enfin un État moderne, ne sont ici pas en cause. Le problème est que ces manipulations réelles ou supposées entachent la validité des élections.


Au pire, cette crise peut déboucher, comme le reconnaissait il y a quelques jours le spécialiste pakistanais bien connu Ahmed Rashid, sur une guerre civile sur base ethnique dont le pays n’a vraiment pas besoin.


Mais dans le meilleur des cas, à moins d’un accord portant sur un partage du pouvoir qui est urgent, la légitimité fragilisée du nouveau président risque de provoquer une remise en cause de l’aide internationale. Or celle-ci est indispensable tant au maintien des progrès accomplis dans le domaine économique et social qu’à la survie de l’appareil d’État, qui constitue le dernier rempart face aux Talibans.


Les progrès accomplis depuis 12 ans au plan économique et social sont en effet loin d’être négligeables. Ainsi, la croissance économique a dépassé en moyenne 9% entre 2003 et 2012 et le produit intérieur brut (hors économie de l’opium) a doublé, passant de 10 à 20 milliards de dollars entre 2007 et 2012.

Certes, le scandale de la Kaboul Bank a montré la fragilité du secteur financier, mais la gestion macro économique sous contrôle FMI est sérieuse et l’inflation est maîtrisée.


Les effectifs scolarisés sont passés de un à neuf millions d’enfants de 2001 à 2013, dont 3,6 millions de filles [2]. Près de 140.000 hectares de terres irriguées ont été réhabilités au profit de plus de 500.000 familles. Un remarquable programme, le National Solidarity Program gère près de 60.000 micros projets dans plus de 28.000 villages, y compris dans des zones non sécurisées.


L’ombre des Talibans



Malgré ces acquis, un accord politique fondé sur un partage du pouvoir entre les deux rivaux est indispensable, car la tâche qui attend le nouveau président est titanesque.


La sécurité tout d’abord. Le retrait extrêmement rapide des forces occidentales, qui représenteront au mieux environ 9.000 hommes à la fin de cette année contre 132.000 en 2012, va laisser une armée afghane trop rapidement constituée face à une rébellion qui n’a nullement baissé les bras.


Or cette armée est gravement sous équipée en moyens aériens, artillerie, blindés et logistique. L’annonce par la Maison Blanche d’un retrait total à échéance de 2016 ne peut que conforter les Talibans dans leur volonté de refuser toute négociation.


Le dernier rapport d’International Crisis Group [1] est très inquiétant. Il souligne les progrès de la rébellion dans la plupart des régions, y compris dans des zones jusqu’ici calmes. Il signale une capacité renforcée des Talibans à monter des opérations impliquant de larges unités. Il présente un niveau de pertes équivalent entre forces afghanes et rébellion qui révèle un équilibre des forces. 

Si la taille de l’armée et des forces de police afghanes (370.000 hommes) interdit pour l’instant à la rébellion tout espoir d’occupation d’un important centre urbain, leur stratégie de grignotage territorial et de contrôle des routes conduira, si elle se poursuit, à un étranglement progressif de certaines villes, qu’il ne sera bientôt plus possible de ravitailler.


Leur prise de contrôle pourrait provoquer un effet de domino. Or cet équilibre des forces est rendu particulièrement précaire, car le financement, non seulement de cette armée, mais aussi d’une bonne part de l’appareil d’État, est assuré par les pays occidentaux.


Une économie encore très fragile



Malgré les progrès accomplis par l’Afghanistan pour collecter l’impôt et gérer ses finances publiques, l’effort sécuritaire imposé par la rébellion est en effet budgétairement insupportable ;  en fait tout le pays est si gravement dépendant de l’aide internationale que la survie du régime est totalement entre les mains de l’Occident.


Les pays occidentaux financent actuellement plus de 50% des dépenses budgétaires [2], sachant qu’en outre, les dépenses hors budget assurées directement par les donateurs sont considérables. Or le taux de croissance remarquable de l’économie dépendait en fait largement des flux d’aide civile et militaire, qui ont dépassé 15 milliards de dollars en 2010 [2], et des retombées locales provenant des dépenses militaires.


Avec le départ des forces occidentales, la croissance est en train de s’effondrer. 




Dans ces conditions, les projections économiques réalisées par la Banque mondiale font apparaître des besoins de financement extérieurs de l’ordre de 40% du PIB pour 2014/2015. Elles font aussi apparaître sur le long terme le maintien de besoins de financement externes très élevés, de l’ordre de 25% du PIB [2] – soit des montants de l’ordre de 7 à 8 milliards de dollars – malgré des hypothèses très optimistes voire irréalistes de croissance et une réduction des effectifs militaires impliquant de facto un accord politique avec la rébellion.


La seule solution : un accord politique



Certes, de tels besoins de financement sont marginaux par rapport aux montants des dépenses militaires occidentales qui ont dépassé 1000 milliards de dollars sur les dix dernières années.


Mais les budgets d’aide ne sont pas les budgets militaires, on ne paye pas les salaires d’une armée avec des promesses et l’histoire a montré, tant au Vietnam qu’en Irak, la pingrerie du sénat américain une fois entré dans une logique de "cut and run".


Or ces aspects budgétaires ne doivent pas non plus masquer le défi gigantesque que représentera la création des emplois nécessaires aux 400.000 jeunes qui arriveront chaque année sur le marché du travail dans un pays où l’industrie est négligeable, les services en train de s’effondrer et l’agriculture extrêmement liée aux conditions climatiques.


Il nous faut donc souhaiter à l’Afghanistan un large accord politique entre toutes les forces démocratiques, non seulement pour sortir du règne des chefs de guerre, des factions, des mafias et de la corruption, mais aussi pour convaincre l’Occident qu’il ne faut pas abandonner ce pays. 


[1] “Afghanistan’s insurgency after the transition” 12 mai 2014.


[2] "Interim Strategy Note for the Islamic Republis of Afghanistan for the period FY 12 – FY 14"  March 9 2012 World Bank  et "Afghanistan Transition to Transformation update"-January 2014-  World Bank

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