ANALYSES

Affaire Snowden : un impact de longue durée sur les relations avec l’Amérique du Sud ?

Interview
5 juillet 2013
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Il y a quelques jours, l’avion présidentiel bolivien s’est vu refusé l’accès aux espaces aériens de plusieurs pays européens (Espagne, France, Italie, Portugal), qui soupçonnaient la présence d’Edward Snowden à son bord. Quelle est la signification de cet évènement en termes politiques et de droit international ?

Les autorités boliviennes, secondées par les pays d’Amérique latine, ont considéré qu’il y avait eu violation de la Convention de Vienne de 1961, qui accorde une immunité aux chefs d’Etat lors de leurs déplacements à l’étranger, ce qui était ici le cas puisque le président bolivien revenait d’une conférence des pays producteurs de gaz qui se tenait à Moscou. Son voyage aller n’avait pas posé de problèmes particuliers – il avait survolé l’espace aérien de plusieurs pays européens – mais, au retour, des interdictions de survol tout à fait inhabituelles et effectivement contraires aux accords internationaux en la matière lui ont été opposées. Cela a provoqué des commentaires de son homologue équatorien : imaginez qu’un président européen survolant nos pays se soit vu interdire le survol de nos espaces aériens. Que ce serait-il passé ?

Dans une déclaration commune, les chefs d’Etat et de gouvernement de plusieurs pays d’Amérique du Sud ont affirmé leur soutien à la Bolivie. Comment expliquer cette solidarité ?

C’est une solidarité dont les développements n’ont pas été très bien suivis hors d’Amérique latine. Depuis une dizaine d’années, l’ensemble des pays d’Amérique latine – quelles que soient leurs orientations idéologiques – nouent des relations de mutualisation pour la défense de leur souveraineté. Dans le cas d’espèce, la Bolivie n’est pas restée isolée. Très rapidement, la plupart des pays d’Amérique latine, du Mexique au Brésil en passant par le Venezuela, la Colombie, le Chili, le Pérou ou l’Argentine, ont signalé leur solidarité avec le président bolivien et leur demande d’une concertation régionale en vue d’exiger des quatre pays européens concernés des explications et des excuses publiques. Le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et les pays de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA), dans la mouvance du Venezuela, ont fait part de leur étonnement et de leur attente d’explication.
Les pays du Marché commun du Sud (MERCOSUR) doivent se réunir à ce sujet dans quelques jours, et hier (4 juillet), un certain nombre de chefs d’Etat ou de représentants des différents gouvernements d’Amérique du Sud se sont réunis à Cochabamba, en Bolivie, pour rappeler : 1) leur solidarité avec Evo Morales, 2) leur demande d’explications, 3) leur attente d’excuses publiques. Certains Etats n’y figurent pas car tous n’étaient pas d’accord sur la question. On a néanmoins entendu des commentaires signalant que le contexte et le climat des relations entre l’Amérique du Sud et l’Europe serait affecté par cet incident.

Evo Morales a déclaré qu’il envisageait de fermer l’ambassade de Bolivie à Washington. Ne s’agit-il que de rhétorique ? Cette affaire peut-elle avoir des répercussions de long terme sur les relations entretenues avec les Etats-Unis et l’Europe ?

Concernant les Etats-Unis, oui, indirectement : les pays qui se sont réunis hier en Bolivie voient ces incidents comme révélateurs de l’évolution du monde. Ils considèrent que les pays européens ne sont plus aujourd’hui un pôle d’autonomie, mais sont dépendants des Etats-Unis. D’où la décision de la Bolivie, qui a menacé de rappeler son ambassadeur des Etats-Unis. Cela n’a cependant rien de nouveau, puisque de telles décisions ont déjà été prises par le passé par la Bolivie.
Entre l’Europe et l’Amérique latine, il sera intéressant d’observer ce qui arrivera pendant la réunion des parlementaires de l’Union européenne et d’Amérique latine, où la question va être posée dans quelques jours. Cet incident pose le problème des relations entretenues avec la France, l’Espagne, le Portugal et l’Italie – qui sont les pays européens qui ont traditionnellement les relations les plus suivies avec les pays d’Amérique latine, au-delà de l’économie. Aujourd’hui, l’enjeu est le rétablissement de la confiance des deux côtés. Le sujet est aujourd’hui moins suivi en Europe qu’en Amérique latine. Là-bas, cette affaire fait la Une des journaux et occupe beaucoup de place dans les opinions publiques. Au-delà des gouvernements, on assiste à des contestations assez vives et virulentes de nombreux partis politiques et d’organisations non-gouvernementales.
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