ANALYSES

Mali : Réflexions autour de l’opération Serval

Tribune
22 avril 2013
Par Eric Fermet-Quinet, consultant en relation et développement international
La décision d’intervention militaire française du 11 janvier a pris tout le monde de court : les groupes armés oppresseurs des populations du Nord Mali en premier lieu, quelques stratèges français désespérés des atermoiements politiques, et enfin la classe politique et la population françaises ignorantes globalement des enjeux du Mali.
Nos partenaires politiques européens, américains et africains, empêtrés dans les arguties budgétaires, protocolaires et juridiques d’une intervention internationale aux relents rentiers, n’envisageaient plus que la France, en pleine crise économique, ait encore cette capacité d’engagement immédiat.
Une partie de la classe politique malienne enfin, avait développé depuis des décennies un discours démagogique anti-français et nationaliste, suspectant une position traditionnellement favorable aux Touaregs sur fond d’intérêts pétroliers et miniers, et n’avait cessé d’affirmer son hostilité à la présence militaire française. Ainsi, la France avait-elle proposé en vain en 2010 de se positionner à Tessalit, verrou militaire de l’extrême Nord : c’était alors intolérable autant pour la fierté nationale malienne que pour l’indépendance sourcilleuse et l’influence diplomatique algérienne.

Au premier jour, on entendit les inévitables protestations de quelques professionnels de l’activisme politique, adeptes de l’opposition systématique, tenant plus du réflexe que de la réflexion.
A second jour, le ciel clair de la réconciliation avec l’Algérie s’ouvrait aux avions français. On n’a sans doute pas encore mesuré la portée politique de ce geste d’Alger, qu’on ne peut pas ne pas relier à l’approche diplomatique nouvelle du gouvernement de gauche. La prise de position unanime du conseil de sécurité l’ONU confirmait la légitimité internationale d’une opération décidée en concertation avec les pays de la région, et à la demande des autorités maliennes, en cohérence avec les résolutions et en conformité avec la charte de l’ONU.
Dès le troisième jour, les images montrant la joie des populations maliennes rassuraient.
Depuis lors, ce ne sont pas les images contrôlées par le service de communication des armées qui nous parlent du sentiment de soulagement généralisé, mais bien le silence presque absolu des critiques et une forme de respect pour « ces Français qui se battent ».

Mieux, cette situation permet de mesurer la faiblesse de l’assise populaire réelle des mouvements islamiques qui tentent de mobiliser, notamment en Algérie, en Mauritanie, et en Egypte.
Les mouvements islamistes cherchent désespérément la moindre faute politique qui pourrait remotiver leur audience, tels les mots maladroits de Manuel Valls dont se sont emparés immédiatement les islamistes tunisiens pour fustiger la France.
On ne mesure pas l’ampleur du changement de posture internationale qui peut être sous-tendue par l’expression de la majorité silencieuse du monde musulman et que la situation malienne et l’intervention française est potentiellement en train de susciter. A Bamako, François Hollande est accueilli comme un héros de la libération du Mali. Il fait d’ailleurs un parallèle fraternel en rappelant le sacrifice de nombreux soldats maliens pour la libération de la France.
Et maintenant, les jeux n’étant jamais faits dans ce type d’évolution des postures internationales, que peut-t-il se passer ?

Sur le plan militaire, il est évident que les choses ne devraient pas s’arrêter là pour les Français. A terme, on sera d’ailleurs en droit de se demander pourquoi des groupes de véhicules ont pu sortir des villes de Gao, Tombouctou et Kidal filmés par la télévision turque, sans avoir été détruits avant leur dispersion faute d’avoir pu les encercler auparavant afin d’éviter un bain de sang inéluctable pour les populations.
Alors que les commentateurs prennent régulièrement pour réalité les rumeurs d’arrêt de l’offensive, cette dernière se poursuivra par la conquête et la sécurisation systématique du plus grand nombre possible de villes moyennes. Le facteur temps est essentiel avant la saison des pluies qui figera par instants et par tâches les positions des armées régulières au profit de la dislocation stratégique des groupes armés.

A tout moment, les éléments des groupes armés les plus fanatisés vont tenter de perpétrer des attentats ou prises d’otages dans les villes maliennes et dans la région.
Au Mali, de par la structure des villes, les auteurs ou suspects pourront difficilement échapper à la vigilance de la population, tous groupes socio-culturels confondus, pour peu que ces derniers soient correctement rassurés par des forces de sécurité nationales ou internationales.
On touche là deux points fondamentaux de l’intervention, qui auraient pu être initiés dès la toute première phase, mais ont été ignorés dans l’urgence, et peuvent devenir les facteurs essentiels d’enlisement et d’échec.
A court terme, il est capital d’installer immédiatement après la libération des villes et territoires, une autorité judiciaire provisoire reconnue, militaire si nécessaire, en charge d’identifier, détenir et protéger les prisonniers de guerre et les suspects de collaboration ou d’appartenance aux groupes armés. Faute d’un cadre institutionnel identifié et de responsables reconnus et légitimés par les populations, la peur, la rancœur ou l’intérêt auront tôt fait de créer des tensions sociales et culturelles où s’exprimeront les règlements de compte qui déstabiliseront la société civile malienne.
A moyen et long terme, l’assurance du paiement de soldes convenables et le maintien d’une logistique appropriée pour les troupes africaines ne sont qu’une garantie minimale, qui devrait être assurée en partie grâce à l’aide internationale pour peu qu’elle se donne les moyens de vérifier les versements réguliers aux soldats. Mais il est tout aussi important de mettre en place un effort intense de formation et de communication, ainsi qu’un dispositif judiciaire et disciplinaire, visant le respect des populations par les forces armées nationales et internationales. Faute du respect de ces principes, les populations ne collaboreront pas avec les troupes sensées assurer leur sécurité. Les autorités politiques provisoires maliennes devraient donc communiquer intensément sur les principes simples et efficaces qui établissent l’autorité judiciaire provisoire et le comportement des troupes. Elles pourraient également affirmer bien moins timidement que la laïcité et l’unité territoriale ne sont pas négociables, et communiquer dans les médias systématiquement la composition multi-ethnique des groupes armés et de leurs complices. Elles doivent recevoir l’appui international des organismes compétents pour assurer le respect des droits de l’homme et des droits des conflits, et disposer de l’aide afférente.
Rapidement cependant, les Français pourraient se trouver pris en étau, non pas militairement, mais politiquement, faute de capacité économique suffisante.

La coopération militaire de la Mauritanie et de l’Algérie sera un facteur déterminant pour le blocage des frontières, de l’approvisionnement des groupes armés et leur observation. Les nécessités de l’opération peuvent amener des poursuites où les groupes armés rechercheront à entraîner des violations de zones frontalières. Il est important que la coopération avec ces deux pays soit anticipée pour éviter de tels écueils. Sur ce point, la capacité de la diplomatie française reste en première ligne.

Le soutien au Burkina-Faso et au Niger, très fragiles politiquement et économiquement, est tout aussi prioritaire. La stabilité au Sénégal et en Côte d’Ivoire est menacée pour l’un par le délitement de l’autorité religieuse traditionnelle face aux éléments extrémistes islamistes, pour l’autre par les restes de groupes fanatisés de l’ère Gbagbo. L’inconnue plane enfin sur la Lybie déstabilisée et, par continuité, sur la Tunisie fragilisée. L’Europe, grande absente du dossier malien, devrait sans doute appuyer ces deux pays dans le cadre de sa politique méditerranéenne, mais il n’est pas certain qu’elle le fasse suffisamment fort et vite.
Pour l’ensemble de la sous-région, la France n’a plus la capacité financière d’agir seule ni à court ni à long terme. Elle doit convaincre ses partenaires et les institutions internationales de l’urgence de soutenir les pays africains pour s’affirmer en Etats modernes, efficaces et stables. Cette action d’ampleur demande une énergie politique inconnue jusqu’alors : il ne s’agit rien de moins que de revoir les dogmes libéraux en cours pour se réorienter vers une approche pragmatique, avec en ligne de mire la remise en selle du financement du développement institutionnel et de l’investissement selon des mécanismes financiers nouveaux.

La nécessité d’une reprise de discussion entre des représentants Touaregs et les autorités maliennes, enfin, peut être l’objet ou le prétexte d’une dissension. Le MNLA s’étant discrédité par son alliance temporaire avec Ansar Dine et ayant abandonné sa revendication d’indépendance, il est important qu’il prononce sa reddition, puis sa dissolution pour en créer un nouveau sur de meilleures bases. Le retour des antiennes du complot français pour s’approprier les ressources pétrolières et minières du Nord est ravivé périodiquement comme fond de commerce d’une minorité activiste de la classe politique malienne. Il s’appuie essentiellement sur l’absence de déclaration claire des autorités françaises et maliennes sur le sujet réel ou fantasmé.

Si les critiques dans les pays africains, ayant pris la mesure ou vécus directement l’oppression politique et sociale que représente l’activité des groupes armés, se sont désormais tues, la frilosité et l’incapacité des partenaires européens, la frustration des militaires américains ayant déversé des millions de dollars au Mali pour appuyer une armée malienne qui s’est scindée entre groupes armés et putschistes, les intérêts puissants du trafic de drogue, les intérêts particuliers des chefs traditionnels, le racisme ou l’activisme d’une minorité de la classe politique malienne, la pauvreté et la misère des populations de l’ensemble du pays, les difficultés politiques de l’Algérie et de la Mauritanie, la fragilité du Niger, du Burkina Faso et du Sénégal, sont autant d’éléments qui peuvent concourir à tout moment à mettre en porte-à-faux la légitimité de l’intervention française. Serval serait alors accusé de devenir servile.

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