ANALYSES

« Nous voulons contribuer à la sécurité et ne pas être seulement consommateurs de sécurité »

Tribune
21 mai 2012
Interview de Guiorgui Baramidzé, vice-premier ministre géorgien, en charge de l’intégration européenne et euro-atlantique.
Quatre années après le conflit armé d’août 2008 qui opposa la Géorgie à la Russie, quelle est la stratégie géorgienne ?

Après l’invasion et malgré l’occupation, la Géorgie n’a pas changé de politique. Nous savons du président Medvedev que l’invasion russe avait pour but d’empêcher le cheminement de la Géorgie vers l’Otan et plus généralement vers l’Ouest. Ce fut un échec. C’est finalement plutôt le contraire qui s’est produit. Les Géorgiens se sont fédérés davantage autour de l’idée d’un Etat souverain démocratique tourné vers l’Occident, autour de l’idée d’une entrée dans l’Otan, et à plus long terme, dans l’UE.
Nous poursuivons donc toutes ces réformes qui sont importantes pour notre pays afin qu’il devienne une démocratie européenne, et cela contribue à nous rapprocher des standards otaniens et européens. La Géorgie a fait des progrès significatifs en ce sens, confirmés par des déclarations de responsables de l’Otan et de chancelleries étrangères. Le secrétaire général de l’Otan, Ander Fogh Rasmussen, déclarait à l’automne dernier que la Géorgie s’était véritablement rapprochée de l’Alliance.
C’est une preuve que la Géorgie va de l’avant. Nous avons des instruments vers l’adhésion, un programme annuel national, une commission Otan-Géorgie, que nous utilisons efficacement selon les responsables de l’Alliance.
Nous préparons actuellement le sommet de Chicago, qui n’est pas un sommet d’élargissement mais nous espérons que la Géorgie fera un autre pas en avant, que la voie vers l’adhésion sera plus claire et qu’il sera énoncé comment l’Otan matérialisera sa décision d’intégrer la Géorgie.
La Géorgie constituait un bloc avec l’Ukraine, mais cette dernière a stoppé le processus pour un temps. C’est donc une décision unique que nous devons prendre ensemble avec les autorités de l’Otan, en matérialisant la voie vers l’adhésion sans qu’une troisième partie n’influence cette décision. C’est donc une décision importante pour la Géorgie, pour l’Alliance, sa crédibilité et sa capacité à agir indépendamment, sans interférences.
Nous poursuivons nos politiques pacifiques de désoccupation des territoires géorgiens, nous nous comportons de manière constructive, et nous l’avons prouvé à plusieurs reprises vis-à-vis de la Russie : engagement au non-usage de la force, coopération avec la Mission d’observation de l’UE (EUMM). A cet égard, la Russie ne remplit pas ses engagements tout comme elle n’a pas retiré ses troupes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud ou n’autorise pas les victimes de nettoyage ethnique à rentrer chez eux. Pour notre part, nous avons encore prouvé récemment notre engagement avec la mise en place d’un régime sans visa pour les citoyens russes.
Ici, nous nous préparons pour les échéances électorales. Ce sera un test pour la démocratie géorgienne que, j’en suis sûr, nous passerons avec succès.
Après ces élections parlementaires puis présidentielles, il n’y aura plus aucun obstacle à l’intégration de la Géorgie dans l’Otan. La Géorgie, dans tous les domaines, défense, sécurité, police, lutte contre la corruption, stabilité économique, stabilité financière, santé, éducation, répond déjà aux critères qui conditionnent l’intégration.

L’intégration de la Géorgie dans l’Otan serait donc envisageable malgré l’occupation de 20% de son territoire ?

Absolument. L’Histoire compte des exemples. L’Allemagne était occupée quand elle rejoignit l’Alliance. Il n’y a pas de restrictions de l’Otan sur ce point. Et, en fait, si la désoccupation était une précondition, cela voudrait dire que l’Otan donne du poids à la Russie dans le processus d’adhésion et l’incite à ne pas se retirer de ces territoires.
Nous comprenons néanmoins que la Géorgie doive trouver un arrangement pour que l’intégration ne mette pas l’Alliance en confrontation avec la Russie. Nous restons donc très flexibles pour trouver les modalités d’encadrement de l’article 5. Nous voulons contribuer à la sécurité et ne pas être seulement consommateurs de sécurité.
Nous y travaillons en contribuant à la mission en Afghanistan. Nous avons actuellement plus de 1000 soldats engagés sur le terrain et nous en aurons 1700 d’ici la fin de l’année. La Géorgie sera alors le premier contributeur per capita non membre de l’Otan, et si on prend en considération le retrait de certains pays membres, la Géorgie pourrait devenir le quatrième ou cinquième contributeur à l’opération.
Nous contribuons aussi à la sécurité des approvisionnements énergétiques de l’Ouest en proposant une route alternative.
Nous contribuons aux intérêts de l’Otan en propageant l’idée de démocratie dans la région, en faisant de l’Etat géorgien un modèle régional, et au delà. En élargissant l’espace de la démocratie, en partageant ses succès, nous contribuons à la sécurité.

La Géorgie dans l’Otan ne serait-elle pas un problème pour l’Azerbaïdjan et l’Arménie ?

L’Arménie et l’Azerbaïdjan ne sont pas un problème pour nous. Arméniens et Azéris peuvent rester en dehors de l’Otan. Nous ne nous considérons pas seulement comme un pays du Sud Caucase mais aussi comme un pays d’Europe Orientale, comme en témoigne la politique de l’UE à notre égard. En cela, la Géorgie peut être un bon exemple pour l’Europe Orientale. En cela, la Géorgie est prête à devenir un pays membre de l’Otan.

Vous pensez qu’un corridor géographique otanien entre la Russie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ne poserait donc pas de problème ? La Russie déclare pourtant fréquemment, qu’en cas d’intervention en Iran, elle s’y rendrait par voie terrestre, traversant la Géorgie et l’Arménie.

La position russe sur cette question n’est pas claire. Mais c’est une position très agressive que le monde ne devrait pas tolérer. Cette idée de sphère d’influence, c’est ce que nous combattons. L’Ouest n’accepte d’ailleurs pas ce concept de sphère d’influence, l’Otan et l’UE ont dénoncé ce concept à plusieurs reprises. Si l’Otan commençait à réfléchir en prenant en compte ce concept, cela irait trop loin, cela remettrait en cause l’appartenance à l’UE des Pays Baltes, de la Pologne, de la Slovaquie, de la République Tchèque, de la Slovénie.
Les intérêts légitimes de la Russie doivent être respectés, mais l’Ouest devraient envoyer à Moscou des signaux clairs qui montrent qu’il y a des lignes rouges à ne pas franchir.

Pourtant, le discours de Washington semble parfois double : un pour Moscou, un pour Tbilissi.

Il est clair que la Russie n’est plus aussi puissante que l’était l’URSS. Cette dernière s’est d’ailleurs effondrée pacifiquement, sans qu’une seule balle otanienne ne soit tirée. La Russie n’a pas les capacités de l’Otan, c’est pourquoi personne ne considère la Russie comme une menace et c’est pourquoi il ne peut y avoir une seconde guerre froide.
Mais la Russie, de son côté, veut créer unilatéralement une telle situation à des fins domestiques : créer l’image de l’Otan ennemi, de l’Ouest ennemi, afin de maintenir son régime autoritaire. Unilatéralement, Poutine essaye de créer cette image de l’Ouest ennemi, cette image de guerre froide, pour justifier sa politique intérieure. Il essaye maintenant de mettre en place ce concept d’« étranger proche » en envoyant des signaux clairs à l’Ouest, le but étant de mettre en place une sorte d’accords de Yalta, de Munich. « Ce qui est à vous est à vous, ce qui est à moi est à moi. » Leur propriété c’est la Moldavie, l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, l’Ukraine, le Bélarus. « Ce n’est pas dans l’Otan, c’est donc à moi. Quand je m’adresse au reste du monde, je me comporte en pays civilisé. Pour ce qui est de mon pré carré, ça ne regarde que moi. »
Pour nous c’est une migraine, pour l’Ouest c’est un problème. Publiquement, nous entendons « ce n’est pas acceptable », mais que seront les réelles politiques occidentales ? Nous verrons. L’entrée de la Géorgie dans l’Otan sera un test : l’Ouest accepte-t-il ce concept ou non ?
Nous sommes sur le front de cette confrontation idéologique. Cette situation est-elle acceptable pour l’Ouest ? Est-ce possible de vivre avec cette Russie qui nettoie comme bon lui semble les pays de sa sphère d’influence ? Regarder en arrière, considérer l’Histoire, tout le monde devrait savoir que quand la Russie consolide ses bases, c’est qu’elle projette d’aller plus loin.
Quasiment tous les pays d’Europe Centrale, dont les Pays Baltes, la Pologne, la République Tchèque, la Hongrie, militent pour l’entrée de la Géorgie dans l’Otan, parce qu’ils savent qu’il faut empêcher la Russie d’exercer cette politique de la sphère d’influence légitime. De plus en plus de personnes se rallient à cette idée aux Etats-Unis, en Europe et notamment en France, et dans l’ensemble des pays de l’Otan.
Un optimisme renaît pour l’entrée de la Géorgie dans l’Otan. Celui-ci avait disparu suite à la guerre d’août 2008. Il revient.

Vous revenez de Tunisie. Les réformes géorgiennes sont saluées à l’étranger. Quel intérêt la Géorgie suscite-t-elle ?

Différents pays se disent intéressés par la Géorgie : la Tunisie, l’Ukraine. Nous avons reçu une importante délégation en provenance du Kirghizstan emmenée par le premier ministre. Il y a aussi nos amis arméniens et azéris.
Nous ne voulons donner de leçons à personne, nous apprenons encore de notre expérience. Mais si les expériences géorgiennes sont utiles, nous sommes prêts à les partager.
Selon plusieurs organisations internationales dont la Banque mondiale, la Berd, nous nous débrouillons plutôt bien dans les domaines de la lutte contre la corruption, des réformes économiques et de l’Etat. Du travail reste à faire, mais l’indépendance grandit, les Géorgiens apprécient les réformes dans les domaines de la santé, de l’éducation, pour ne pas citer encore la police, les douanes, les finances publiques. C’est ce qui suscite l’intérêt à l’étranger.

Le gendre du président kazakh a plaidé publiquement pour le modèle de réforme géorgien au détriment du modèle russe. Comment recevez-vous cela ?

Nous aspirons à devenir un modèle démocratique. Le succès des réformes démocratiques et la croissance en Géorgie peuvent inspirer d’autres pays à mener des réformes similaires. Je n’ai pas entendu cette déclaration, mais si cette personne dit cela, c’est que les élites politiques dans des pays culturellement différents, avec une histoire et une tradition différentes, sont influencés par nos réformes.
La force principale des réformes réside dans le changement d’état d’esprit et dans l’engagement à vouloir changer les choses. Si nous inspirons des hommes politiques à envisager les choses différemment, c’est très positif.

De nouveaux échanges sont en cours entre la Géorgie et l’UE. De quoi s’agit-il ?

Le partenariat oriental nous permet de mener des discussions sur l’association avec l’UE. Nous avons déjà négocié 70 % du texte de l’accord. Cela va très doucement. Nous pourrions parvenir à un accord d’ici à la fin de l’année. Un point très important qui est le l’accord de libre-échange approfondi et complet reste à négocier. Les négociations viennent de commencer et cela prendra du temps.
Depuis mars 2011 sont en vigueur une facilitation des visas et un accord de réadmission. Notre taux de réadmission est de 90 %, ce qui nous place en tête dans ce domaine. Nous espérons initier d’ici l’été le dialogue sur un régime sans visa. Nous sommes parmi les premiers au niveau mondial pour la lutte contre l’immigration et les trafics illégaux, les seuls en Europe Orientale à avoir un système intégré de contrôle aux frontières. Nous remplissons donc toutes les préconditions.

Cela ne créerait-t-il pas un appel d’air pour les Géorgiens vers l’Europe ?

Non, nous ne le pensons pas. Depuis quatre ou cinq ans, nous avons observé un taux de migration positif vers la Géorgie. Il y a davantage de Géorgiens à revenir qu’à quitter le pays du fait de notre croissance économique qui était de 7 % l’année passée. Nous ne nous attendons donc pas à une vague d’émigration vers l’UE. Nous avons parallèlement négocié avec seize Etats membres un accord sur la migration circulaire. La France sera sans doute le premier à le ratifier. Les Géorgiens pourraient alors obtenir le droit de travailler en France pour une période de 4 ou 5 ans, l’objectif étant de leur permettre de se familiariser avec les standards européens relatifs au travail, aux affaires, et de revenir avec des connaissances linguistiques et professionnelles.
Propos recueillis par Louis-Antoine Le Moulec.
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