ANALYSES

RD Congo : qu’attendre des élections du 28 novembre ?

Tribune
28 octobre 2011
1. De grandes difficultés logistiques

Répondant aux doutes nombreux exprimés par les partis politiques et les chancelleries étrangères, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) vient de confirmer que la campagne électorale sera ouverte à compter du 28 octobre et que les élections générales se tiendront le 28 novembre. Le doute était permis tant les difficultés d’organisation sont considérables dans cet immense – 5 fois la superficie de la France – avec de nombreux territoires enclavés faute d’infrastructures routières. La logistique représente le premier défi des élections. Sans les moyens considérables mis en place par la Mission des Nations Unies de maintien de la paix (Monusco), forte d’un contingent de 20 000 casques bleus et d’un parc d’aéronefs (plus de 50) qui en fait la troisième compagnie aérienne d’Afrique, les élections ne pourraient pas se tenir. Cet appui est indispensable pour aider à l’enregistrement des 32 millions d’électeurs, puis au transport du matériel électoral dans les 62 000 bureaux de vote et enfin pour le contrôle du scrutin. Le nombre très élevé des candidats aux législatives, arrêté à 18 000 et à 11 pour les présidentielles, crée un autre défi pour l’impression et la distribution des bulletins de vote.
Le scepticisme reposait aussi sur les capacités opérationnelles de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), dirigée par le pasteur Daniel Ngoy Mulunda, proche de Joseph Kabila. Depuis six mois, elle a été l’objet de nombreuses critiques. L’enrôlement des électeurs prévu pour le 28 Février dernier a été reporté au mois de juin. La publication tardive des annexes de la loi électorale, qui déterminent le nombre de sièges parlementaires par circonscription, a retardé la révision et la validation des électeurs inscrits sur le fichier électoral. Des centaines de milliers de doublons ont été trouvées dans le fichier électoral. Les partis d’opposition ont trouvé de nombreux motifs pour attaquer la CENI.

2. Kabila seul contre tous

Joseph Kabila, au pouvoir depuis dix ans (nommé en 2001 à la mort de son père assassiné, puis élu en 2011 contre Jean-Pierre Bemba), est candidat à sa propre succession. Il se présente comme candidat indépendant, mais personne n’est dupe. Il bénéficie des relais de l’administration, son parti contrôlant les postes de gouverneurs dans les onze Province. Certes, il n’a pas de fief régional, et les provinces qui lui étaient favorables (Katanga, Maniema, Nord et Sud Kivu ne le sont probablement plus) mais il peut gagner avec la dispersion de l’opposition car le scrutin est à un seul tour.
En janvier 2011, le pouvoir est parvenu à faire voter en force, mais dans le respect de la légalité constitutionnelle, une réforme du scrutin présidentiel, le faisant passer de deux à un tour. L’opposition s’est brutalement trouvée contrainte d’adopter une stratégie d’union dès le premier tour, et donc d’empêcher l’expression des diverses sensibilités que ses partis et ses personnalités représentent. Les grandes manœuvres ont commencé très tôt. Au cœur du maelstrom quelques personnalités dominent le jeu électoral. Ils forment le « triangle nucléaire ». Etienne Tshisekedi, le « sphinx de Limete », revendique le statut d’opposant historique et respecté, celui qui fut maintes fois embastillé sous Mobutu avant d’être brièvement son Premier ministre. Son audience est forte dans la capitale et sa base est dans le Kasaï. Deuxième opposant de taille, le jeune et bouillant Vital Kamerhe, originaire du Sud-Kivu, l’ancien fidèle de Joseph Kabila qui le fit président de l’Assemblée nationale avant de tomber en disgrâce en 2009, mais devenu pour cette raison encore plus ambitieux. Léon Kengo wa Dondo, plusieurs fois Premier ministre de Mobutu, président très respecté du Sénat, prudent à l’extrême, adopte une posture gaullienne, depuis qu’il s’est déclaré candidat, avançant que l’intérêt supérieur de la nation est en jeu. Kengo a la stature d’un homme d’Etat mais son assise partisane est modeste. Jean-Pierre Bemba, accusé en mai 2008 par la Cour pénale internationale de crimes contre l’humanité commis par ses troupes en Centrafrique, embourbé dans son procès au Tribunal de la Haye, est hors-jeu, mais, contrôlant le deuxième parti du pays, le MLC, il tente de peser dans le jeu des alliances.

3. Un scrutin à hauts risques

L’opposition acceptera-elle le verdict des urnes s’il lui est défavorable ? Rien n’est moins certain. Le lendemain du scrutin, la situation risque d’être très difficile. La victoire de Joseph Kabila pourrait laisser place à une vague de contestation qui sera difficile à contenir. Toutes les régions sont susceptibles de connaître des remous post-électoraux, tout particulièrement les provinces les plus sensibles : les deux Kivu en raison de la persistance du conflit, le Katanga la Province frondeuse, la Province orientale caractérisée par une forte insécurité et Kinshasa, la poudrière sociale. L’opposition congolaise a déjà fait montre de sa capacité mobilisatrice notamment à Kinshasa et Lubumbashi. Goma, Bukavu, Mbuji-Mayi et Kananga ne manqueront pas de soutenir une manifestation politique de l’opposition. Elle se préparerait déjà à contester les résultats. Sa stratégie est simple : dénoncer toutes les tentatives de tricheries et toutes les maladresses du pouvoir et de la CENI, multiplier les manifestations de rue et pousser le pouvoir à la faute en vue de le discréditer aux yeux de la population comme de l’étranger.
D’aucuns craignent que le Congo replonge dans la situation du début des années 1990 quand Mobutu au pouvoir, était placé dans l’incapacité de gouverner au point qu’il avait choisi d’aller vivre à Kawele loin des débordements politiques de l’opposition. Mobutu avait le contrôle de toute l’armée zaïroise. Ce qui n’est plus le cas avec le pouvoir actuel qui n’a pas le contrôle sur toutes les unités des forces de sécurité, dont certaines sont formées d’anciens groupes rebelles encore mal intégrés.

4. Un gouvernement introuvable

Un Président sera élu, mal car avec probablement un score inférieur à 50%. Il devra alors hercher sa vraie légitimité dans une majorité parlementaire qui sera difficile à former. En effet, les législatives sont encore au scrutin proportionnel. Ce fut une victoire des députés contre le gouvernement qui tenta de réformer le code électoral en établissant un scrutin majoritaire et forcer ainsi le jeu politique à s’organiser autour de deux pôles. Le résultat des législatives se traduira certainement par l’émiettement du parlement dans divers courants, incapables de s’accorder sur un programme minimal de gouvernement. Il faudra au Président élu des semaines avant de former un gouvernement.
Les élections générales, provinciales, puis locales, qui devraient normalement, si les délais constitutionnels sont respectés, s’étaler de novembre 2011 à début 2013, peuvent-elles être l’occasion pour l’élite congolaise d’une prise de conscience des vrais défis politiques du pays et d’un engagement à « servir avant de se servir », pour paraphraser Mobutu ? Pour la population, avec une dose de dépit, elles devraient être le moment de mesurer le fossé entre les promesses entendues lors des élections de 2006 et les réelles avancées enregistrées dans la reconstruction du pays.



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