ANALYSES

Intelligence artificielle, NFT et autres technologies nouvelles : le krach qui nous montre comment les marchés technologiques ont perdu leur rationalité

Presse
16 juillet 2022
Interview de Rémi Bourgeot - Atlantico

Que ce soit sur l’intelligence artificielle, les cryptos ou NFT et autres nouvelles technologies, la chute des marchés contredit-elle l’euphorie technologique qui s’est exprimée ces dernières années dans les médias en particulier ?


Il est difficile de voir dans les marchés une force d’évaluation de la valeur intrinsèque des technologies, à la hausse comme à la baisse. Nous sortons justement d’une période d’envolée incroyable de la valorisation des entreprises technologiques. Le Nasdaq a été multiplié par dix entre 2009 et fin 2021, pour finalement chuter de plus d’un quart au cours du semestre passé. Cette chute a lieu après un extraordinaire mouvement financée par les montagnes de liquidités des banques centrales, de gestion de crise en gestion de crise. La politique de relance monétaire quasi-ininterrompue dans le monde développé, depuis la crise financière de 2008, a fini par contribuer à l’envolée de l’inflation, sur fond de chaos logistique mondial au sortir de la pandémie. L’inflation sonne le glas de ces politiques monétaires alors que les bulles monumentales que l’on a connues ces dernières années, des marchés financiers à l’immobilier, ne semblait pas inquiéter outre mesure.


Au-delà de la bulle de liquidités, on peut difficilement comparer la révolution que représente l’intelligence artificielle – bien que se pose évidemment la question de son orientation – à un phénomène comme les NFT, qui représentent plutôt la cerise sur le gâteau de la bulle des cryptos. D’ailleurs, quoi que l’on pense des crypto-monnaies et de la spéculation effrénée qui les a portées, l’idée de décentralisation monétaire a aussi répondu à une intuition sur l’impasse monétaire qui apparaissait dès 2008, avec le soutien à bout de bras du système bancaire (moteur central de la création monétaire) par les banques centrales, sous couvert de relance permanente de l’économie réelle. Cette invention cryptographique intéressante s’est paradoxalement trouvée propulsée à des sommets insensés par le déferlement de liquidités des mêmes banques centrales que ses fondateurs souhaitaient pourtant remettre en cause et concurrencer.


L’environnement politique et médiatique est très favorable aux startups notamment dans les secteurs de pointe, mais les profits et le succès sont-ils réellement au rendez-vous ? Qu’est ce qui peut expliquer que les entreprises de la tech ne soient pas aussi rentables qu’il y paraît ?


Ces dernières années, 80% des startups qui ouvraient leur capital, aux États-Unis, n’étaient pas rentables, contre environ 20% il y a quarante ans. Les perceptions financières ont été radicalement décalées par l’inondation de liquidités. Le regard des investisseurs s’est focalisé sur des perspectives de plus en plus lointaines, en reléguant les bonnes vieilles réalités financières et les méthodes de valorisation. Il est normal et légitime que les investisseurs dans ce type d’entreprises, a fortiori technologiques, soient tournés vers l’avenir. Mais la boussole s’est affolée au gré des diverses phases de QE, et a fini par se briser violemment à la sortie des opérations de soutien extraordinaire motivée par la pandémie, les banques centrales se trouvant neutralisées par l’envolée de l’inflation. Se pose par ailleurs la question du rôle économique, notamment industriel, des startups. Leur perception a été en partie conditionnée par le dérèglement financier. La contribution des startups est à comprendre dans leur intégration dans un système plus vaste d’innovation, comprenant les grandes entreprises, les universités, les agences publiques… Malgré la révolution industrielle en cours, la multiplication illimitée de startups survalorisées, suivant ce qui évoque dans certains cas une variante sophistiquée de pyramide de Ponzi, ne garantit évidemment pas un mouvement d’innovation de fond à elle seule.


Pourquoi nous laissons-nous convaincre par la « hype » ? Comment revenir à une approche plus raisonnée et plus juste des technologies ? 


Nous vivons bel et bien une époque de révolution industrielle, centrée sur une nouvelle phase d’automation, avec l’intelligence artificielle. Sa portée, couplée à l’histoire (très) longue de la mécanisation, est effectivement de nature révolutionnaire. Toutes les grandes innovations mettent des années, en fait des décennies, à véritablement être intégrées par l’économie et notamment par l’organisation du travail. On le voit avec internet, qui aura nécessité une catastrophe mondiale telle que la pandémie et sa gestion politique pour que le télétravail s’installe, plus d’un quart de siècle après le début de l’utilisation de masse d’internet. Les bureaucraties possèdent un génie propre pour contenir les innovations technologiques, et les empêcher de se traduire par un bond de productivité et une amélioration des modes de vie. Cela ne disqualifie pas pour autant les ruptures technologiques en cours et leur portée. Naturellement, l’hypertrophie financière a façonné les décisions d’investissement technologique de la décennie écoulée, mais il convient de replacer une innovation comme l’intelligence artificielle dans une histoire bien plus longue, qui s’inscrit logiquement dans la dynamique du développement de l’électronique et de la puissance de calcul. L’étude de la science-fiction d’après-guerre nous en dirait plus sur cette dialectique que la plupart des études économiques.


 

Entretien réalisé par Atlantico.
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