ANALYSES

« L’hétérogénéité croissante de la zone euro menace sa cohésion »

Presse
10 janvier 2022
Pour l’économiste Pierre Jaillet, le bilan de l’euro est contrasté. S’il a assuré aux pays membres des bilans économiques honorables, les économies du Sud ont subi brutalement les effets de la crise de 2008 et les économies française, italienne et allemande divergent de plus en plus, au bénéfice de Berlin.

L’euro a 20 ans. Paul Nizan refusait de laisser dire que c’était le plus bel âge de la vie. Le meilleur est donc peut-être à venir… Soyons précis : l’Union économique et monétaire (UEM) a débuté en janvier 1999 par la fusion des anciennes monnaies nationales, la mise en œuvre de la politique monétaire unique et du traité de Maastricht.

La portée symbolique de cet anniversaire est liée au fait que les citoyens ont découvert les billets et pièces en euro le 1er janvier 2002. Une expérience ludique pour certains, un petit traumatisme pour d’autres, peut-être aussi un sentiment de fierté à l’idée qu’un symbole de l’identité européenne puisse défier l’hégémonie internationale du dollar.

En théorie, l’adoption d’une monnaie unique doit procurer des gains supérieurs au coût de renonciation à l’instrument du taux de change. À l’origine, l’opinion dominante dans les cercles académiques (notamment anglo-saxons) était que la zone euro ne réunissait pas les caractéristiques d’une « zone monétaire optimale » (mobilité des facteurs de production, flexibilité des marchés, capacité de réaction à des chocs externes, etc.).

L’euro était en somme un bel avion sur le papier, mais inapte à voler ; et pourtant il vole, et Robert Mundell (principal initiateur de cette théorie) était lui-même un fervent avocat de l’euro qui, au-delà des contingences économiques et monétaires, couronnait un projet politique d’envergure.

Un bilan honorable

À défaut d’être brillant, le bilan économique apparaît globalement honorable. Entre 1999 et 2019 (les années 2020 et 2021 ont été chahutées par la crise du Covid) la croissance du PIB a été en moyenne de 1,4 % dans la zone euro, à mi-chemin entre celle des États-Unis (2,3 %) et celle du Japon (0,7 %), ces écarts reflétant pour l’essentiel des écarts de croissance potentielle. L’inflation, en moyenne proche de 1,5 %, a été conforme à l’objectif de stabilité des prix de la BCE (« une inflation inférieure mais proche de 2 % ») alors que la balance courante était constamment excédentaire.

L’UEM devait favoriser la convergence des économies de la zone. Le constat est ici plus préoccupant. Dans une première phase, le revenu par habitant des économies du Sud et de l’Est s’est sensiblement rapproché de la moyenne communautaire. Mais la crise financière de 2008 a mis en évidence que ce rattrapage était un trompe-l’œil, fondé sur une dérive incontrôlée du crédit, des coûts de production et des déficits extérieurs, le tout aboutissant à la crise de 2010-2012. Le sauvetage de l’euro a nécessité la mobilisation de nouveaux instruments (Mécanisme européen de stabilité) et, surtout, l’engagement solennel du président de la BCE d’en maintenir coûte que coûte l’intégrité – « Whatever it takes ».

Une divergence inquiétante

La dynamique de convergence s’est alors inversée, semblant valider la thèse de Paul Krugman d’une polarisation des activités et du capital vers les régions les plus développées d’une zone monétaire. Les économies du Sud ont perdu l’essentiel du terrain gagné avant 2008. Peut-être plus grave, les trajectoires des trois plus grandes économies de la zone euro divergent. Depuis 2009, le PIB par habitant a baissé de 10 % en France et de 20 % en Italie par rapport à celui de l’Allemagne et les divergences sont encore plus accusées pour la production manufacturière, les échanges commerciaux ou les finances publiques.

L’euro est à cet égard souvent pris comme bouc émissaire. Or c’est un contresens de lui imputer des contre-performances commerciales, des spécialisations productives peu efficaces ou l’insuffisance de réformes structurelles si des partenaires partageant la même monnaie en tirent avantage. De même est-il trop facile de vilipender la rigueur de règles budgétaires que l’on ne respecte pas (ou seulement trois fois en vingt ans, dans le cas de la France).

Cela n’exonère en rien les failles du volet économique de l’UEM (Jacques Delors les avait cernés avant même le passage à l’euro). L’action de la BCE y a pallié dans les situations de crise. Elle a préservé l’intégrité de la zone monétaire en garantissant une circulation fluide des liquidités au sein d’un système financier fragmenté et en offrant aux États membres des conditions de financement toujours très favorables. Mais la BCE n’a ni vocation à colmater indéfiniment les brèches de l’UEM, ni les moyens de réduire l’hétérogénéité de la zone euro.

Une gouvernance à renforcer

Le chantier revêt de multiples dimensions. La gouvernance de la zone, aujourd’hui limitée à un dialogue intergouvernemental au sein de l’Eurogroupe, devrait être en mesure d’imposer aux gouvernements les orientations de politique économique conformes aux intérêts de la zone. Les règles budgétaires devront être rénovées, car la situation n’est plus celle qui prévalait vingt ans plus tôt, mais il est illusoire d’obtenir un consensus sur l’essor d’instruments fédéraux (comme le programme NextGenerationEU 2 que propose Enrico Letta, par exemple), a fortiori une mutualisation graduelle des dettes publiques, sans la confiance réciproque des États sur leur capacité à maintenir leur solvabilité.

Cependant, une meilleure gouvernance ne suffira pas à réenclencher la dynamique de convergence. Dans un marché financier fragmenté, la faible mobilité des capitaux ne permet plus à l’épargne abondante des pays du Nord d’irriguer les pays du Sud et d’élever leur potentiel de croissance. Les banques se confinent dans leur espace national ou développent leurs activités à l’extérieur de la zone. Des barrières multiples, fiscales ou sociales, entravent encore les échanges intracommunautaires, qui n’ont guère progressé en vingt ans.

L’hétérogénéité croissante de la zone euro menace sa cohésion et peut-être sa pérennité. Dès 1991, le rapport Emerson élaboré à la Commission avait fait la démonstration imparable que le bon fonctionnement du marché unique impliquait une monnaie unique. Il faut aujourd’hui renverser l’ordre des facteurs. Alors que l’on célèbre ses 20 ans, l’euro ne pourra donner sa pleine mesure sans l’achèvement d’un marché unique bientôt trentenaire.

 

Une tribune publiée dans La Croix.
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