ANALYSES

Comment rebondir après la volte-face australienne ?

Presse
28 octobre 2021
Interview de Jean-Pierre Maulny - Capital
L’abandon des commandes australiennes de sous-marins est-il une catastrophe pour Naval Group?

Cette affaire n’a rien d’anodin. Ces contrats représentaient environ 1000 emplois, dont environ 650 à Cherbourg et 350 en Australie. L’impact sur les fournisseurs est dur à estimer puisqu’on n’en était qu’aux phases d’études. Mais ce n’est pas dramatique pour un groupe qui compte près de 16000 personnes. Les effectifs concernés par le programme australien étaient surtout composés d’ingénieurs, qui pourront être réaffectés à d’autres projets. En particulier à celui du sous-marin nucléaire lanceur d’engins de troisième génération dont les premières études devraient être lancées bientôt. A long terme, il est bien sûr gênant de perdre des commandes qui allaient courir sur une trentaine d’années et représenter 10% de l’activité de l’entreprise. Mais le pronostic vital de Naval Group n’est en aucun cas engagé. Depuis, le contrat pour la vente de frégates multimissions (Fremm) à la Grèce a été signé. On parle de 3 milliards d’euros, ce qui compense la perte australienne.

II s’agit avant tout d’un revers stratégique pour notre pays?

La France fait d’abord face à une rupture stratégique avec ses alliés. Le seul reproche que l’on peut lui faire, c’est de ne pas l’avoir anticipée. Au-delà de la perte du contrat des sous-marins, les Australiens ont signé avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni un vrai pacte de défense, appelé Aukus. Nous avons été tenus à l’écart de ces négociations et l’on peut donc parler de trahison de la part de nos alliés, notamment des Américains. On vient quand même d’assister à la création d’une sorte d’OTAN bis dans le Pacifique. Cette affaire ne concerne pas que les Français, les autres Européens n’ont pas non plus été prévenus. C’est quand même problématique ! Même si on ne va pas se retrouver avec des intérêts stratégiques divergeant de ceux des Etats-Unis, nous
voyons bien que nous ne voulons pas traiter la question chinoise de la même façon qu’eux. Les Américains disent clairement que Pékin représente une menace à traiter militairement. Les Européens estiment qu’il faut surtout contrer la Chine sur le plan commercial et diplomatique. Ce qui est frappant aussi, c’est le positionnement de Londres qui se calque encore un peu plus sur celui de Washington. C’est sans doute un choix lié à la politique intérieure britannique : tout ce qui peut donner l’impression qu’ils se rapprochent des Européens doit être gommé dans cette période post-Brexit. Mais, initialement, le Royaume-Uni avait annoncé qu’il signerait un accord avec l’UE portant sur la politique étrangère. Ce qui n’est plus d’actualité aujourd’hui.

Que faire devant cette nouvelle donne?

On espérait quand même que tous les membres de l’espace euro-atlantique auraient une vision commune sur l’Asie. Et cela d’autant plus que l’Otan doit revoir sa doctrine dans le cadre d’un sommet prévu pour 2022. Son «concept stratégique», qui définit les menaces pesant sur les Etats membres et les moyens pour y faire face, date en effet de 2010 et il faut le renouveler. Ce document comprendra un volet indopacifique. Or les pays européens, et la France en particulier, n’ont pas envie de se retrouver comme des otages d’une sorte de nouvelle guerre froide entre les Etats-Unis et la Chine.

Que vous inspirent les volontés de certaines personnalités politiques de sortir du commandement intégré de l’OTAN ?

II y a les élections dans six mois et le président de la République a subi un échec en Australie, alors il faut lui tirer dessus ! On n’est pas surpris que Jean-Luc Mélenchon veuille quitter l’Otan. Mais Xavier Bertrand qui veut remettre en cause la participation de la France dans le commandement militaire intégré, ce n’est pas très sérieux. Les socialistes avant 2012 s’interrogeaient sur un retour à la position du général de Gaulle, une France dans l’Alliance atlantique mais pas dans le commandement militaire intégré. Finalement, une fois élu, François Hollande avait commandé un rapport à Hubert Védrine sur la question. Sa conclusion reste toujours valable : il faut rester dans l’Otan et mieux s’y faire entendre. Ce n’est certes pas facile, mais que se passerait-il si l’on quittait cette organisation ? On perdrait le lien avec les Allemands et les autres pays européens, et l’on ne serait plus crédible dans l’UE. Face aux décisions unilatérales des Américains, en Afghanistan ou avec les sous-marins, l’ensemble des Européens voient bien qu’ils ont tout intérêt à coopérer. Josep Borrell, le chef de la diplomatie de l’UE, l’a d’ailleurs rappelé après l’annonce de la formation de l’alliance Aukus. Ce sont les Européens qu’il nous faut convaincre, et ce n’est pas en quittant l’Otan qu’on y arrivera. On a quand même l’impression que l’attitude des Américains est aussi dictée par le comportement belliqueux de la Chine, en particulier vis-à-vis de Taïwan… Taïwan est un énorme enjeu, c’est vrai, mais je ne pense pas que le scénario d’un conflit militaire soit possible, car cela déclencherait une crise internationale majeure, ce qui n’est pas dans l’intérêt de la Chine. En revanche, cela n’exclut pas que des pressions militaires fortes soient exercées. De plus, on voit bien que le
champ de la conflictualité se déplace, en Asie comme ailleurs, sous forme d’agressions économiques, de cyberattaques, de désinformation ou autres menaces hybrides. Prenez l’Estonie : au-delà de la menace militaire russe, le gouvernement craint surtout des manœuvres de déstabilisation interne. Les documents stratégiques estoniens insistent donc sur la nécessité de préserver la cohésion de la société et sa prospérité économique. Les Lituaniens ont été confrontés récemment à un souci majeur de ce genre, leur voisin biélorusse ayant organisé une filière de migrants majoritairement irakiens.

Comment renforcer l’autonomie de la défense européenne ?

Le comportement des Etats-Unis est une opportunité pour resserrer les rangs, car ils s’occupent de leurs intérêts stratégiques avant tout, puis éventuellement de ceux des Européens s’ils coïncident avec les leurs. Construire une union politique de défense est une œuvre de longue haleine, mais on progresse petit à petit. Cela passe par une certaine souplesse : déjà, il ne faudrait pas s’interdire d’intervenir militairement parce que les 27 ne sont pas tous d’accord. L’Initiative européenne d’intervention lancée en 2018 par le président Macron va dans ce sens. Elle tend à établir une culture stratégique commune entre 12 Etats, dont, le Royaume-Uni et la Norvège, ne sont pas membres de l’Union. Même forme de souplesse d’organisation avec Talcuba, une force d’assistance au combat de 600 hommes, dont 300 Européens, pour l’armée malienne et qui s’insère dans le cadre de Barkhane. Enfin, la présidence française de l’UE, en 2022, verra l’adoption d’une «boussole stratégique». Sous ce nom abscons, se profile un véritable embryon européen de livre blanc sur la défense qui sera mise en place, c’est un progrès essentiel.

Et au niveau industriel ?

Il y a déjà eu de nombreuses coopérations en Europe dans le domaine de l’armement avec les Italiens, les Allemands ou les Britanniques, par exemple les Fremm, l’Airbus A400M, l’hélicoptère Tigre ou encore les missiles Meteor. Le lancement du programme du drone de reconnaissance Male, qui regroupe la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, est acté. II est soutenu à hauteur de 100 millions d’euros par l’UE. Ce qui permettra à terme de ne plus dépendre dans ce domaine des Américains et des Israéliens. Une des initiatives les plus prometteuses est le Fonds européen de défense, adopté en avril de cette année. Pour avoir accès à ces crédits communautaires, il faut que trois entreprises de trois Etats différents de l’Union proposent un projet commun. Parmi les technologies prioritaires figurent le cloud de défense, le spatial et le cyber. Le fonds dispose de 8 milliards utilisables sur sept ans pour la R&D, soit plus de 1 milliard par an, dont environ 300 millions pour la recherche fondamentale
de défense. Rien de négligeable puisque le budget global des pays européens dans ce domaine est de l’ordre de 1,6 milliard d’euros actuellement. Ce dispositif va permettre de doubler les coopérations industrielles, qui représenteront à terme 30%
de l’offre d’armement européenne. On commencera à voir des résultats concrets dans cinq ans, mais c’est une tendance très positive qui prouve que l’Europe s’organise pour devenir plus autonome.

On imagine que cela améliorera les ventes d’armes françaises dans l’Union européenne ?

Oui, dans l’UE et plus largement dans toute l’Europe, une zone qui est devenue notre première cliente depuis deux ans avec environ 25% des ventes en 2020. Une excellente chose, car les ONG ne trouvent pas trop à redire quand on vend des armes auxAllemands ou aux Italiens. Or, sur une période plus longue, nos principaux clients (59% de nos exportations entre 2016 et 2020) étaient l’Egypte, le Qatar, l’Inde, des pays qui ont de gros budgets de défense et peu ou pas d’industries. Sur la période 2016-2020, les ventes d’armement de la France ont augmenté de 44%. Qu’est-ce qui porte ces performances? Avec un peu plus de 8% de part de marché, la France est désormais le troisième exportateur d’armes derrière la Russie (20%) et les Etats-Unis (37%). Même si les Chinois se développent très vite en Afrique et en Amérique latine, ils restent encore derrière (5%). Plusieurs facteurs ont joué dans la hausse récente. II y a d’abord eu un changement d’attitude après l’élection de François Hollande. Depuis, l’Etat ne s’est plus mêlé des affaires des industriels. Sous Nicolas Sarkozy, ily avait confusion des rôles. Et cela avait conduit à plusieurs échecs, notamment au Maroc et au Brésil, où l’on n’avait pas réussi à vendre les Rafale. Maintenant, c’est l’industriel qui négocie, l’Etat apportant un soutien politique. Et puis le Rafale, notre plus belle vitrine, est devenu très compétitif, c’est un bon avion. II est entré en service il y a vingt ans. Au Mali, l’opération Barkhane mobilise actuellement certes, mais il a évolué avec le temps et a fait ses preuves au combat. Le F-35 américain est beaucoup plus cher et compliqué, et les pays qui l’achètent n’ont droit à aucun transfert de technologie. On a vendu le Rafale à l’Egypte, au Qatar, à la Grèce, à la Croatie et à l’Inde, ça commence à faire un beau palmarès. Parmi les best-sellers, on peut citer les missiles conçus par MBDA, numéro 2 mondial dans sa spécialité, les hélicoptères NH90 d’Airbus ou le Caesar, un canon autoporté développé par Nexter, qui en a vendu plus de 300 à l’exportation. Et puis, n’oublions pas les sous marins Scorpène, qu’on a vendus à l’Inde, au Chili, à la Malaisie et au Brésil. La force de notre industrie de l’armement est d’être présente sur tous les créneaux. A côté des contrats de gros matériel, ily a chaque année environ 4 milliards de «petits» contrats, inférieurs à 200 millions d’euros.

Comment s’explique la chute de 40%, à 4,3 milliards d’euros, des ventes en 2020 ?

Le niveau des ventes d’armes, ça se regarde sur au moins cinq ans. La tendance sur une année, ça ne veut rien dire, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Ces derniers temps, on était sur une tendance de 8 à 9 milliards par an, mais en 2020, à cause du Covid, tout était au ralenti, les commerciaux ne pouvaient pas se déplacer. Il y a eu aussi des problèmes de livraison de composants : chez Nexter, par exemple, on a connu des retards sur des pièces qui venaient du Royaume-Uni. Même les Américains ont eu des ruptures d’approvisionnement sur des éléments du F-35 fabriqués au Mexique. La France doit-elle rester au Mali et en a-t-elle les moyens ? Barkhane coûte près de 1 milliard d’euros par an ; rapporté à un budget militaire de près de 40 milliards, ce n’est pas rien. Cette force de 5 000 hommes va être progressivement divisée par deux. On va essayer de se retirer peu à peu en impliquant les locaux, mais on ne laissera tomber personne. II nous faut aussi renforcer la coopération avec des partenaires de l’UE, comme c’est déjà le cas avec Takuba ou la mission européenne de formation de l’armée malienne dans l’EUTM Mali. Seulement, c’est très compliqué, il y a beaucoup de choses que l’on ne maîtrise pas au niveau politique. En particulier le comportement imprévisible des militaires arrivés au pouvoir à Bamako. Ce qui devient délicat, c’est la montée du sentiment antifrançais. En tout cas, ce qui se passe au Mali n’a rien à voir avec l’Afghanistan, nous y sommes allés parce que les Maliens nous ont demandé de l’aide. Les Américains, eux, avaient agi de leur propre chef.

 

Propos recueillis par Claire bader et Éric Wattez pour Capital.
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