ANALYSES

Taïwan, le prochain repli stratégique de l’Occident ?

Presse
6 septembre 2021
The Atlantic souligne l’importance de Taïwan dans le jeu géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine. Qu’est-ce qui rend cette île si stratégique ?
Cette importance n’est pas nouvelle, mais elle fut soumise à des réévaluations. A partir des années 1950, en marge de la guerre de Corée, Taïwan est perçue aux Etats-Unis comme un rempart face à l’expansion du communisme en Asie orientale. Ce sont surtout les élus républicains, dans l’administration Eisenhower, qui souscrivent à l’idée qu’il faut défendre Taïwan coûte que coûte face aux pressions qu’exerce la Chine continentale. Cette importance stratégique, scellée par des accords entre les deux pays, se prolonge jusqu’à la fin de la Guerre froide, y compris après la reconnaissance de la Chine populaire par Washington. Ainsi, le Taiwan’s relation act de 1979 prolonge le partenariat stratégique entre les deux pays. Après la fin de la bipolarité, l’intérêt accordé à Taïwan évolue. La démocratie s’y est installée et consolidée dans les années 1980, et le gouvernement de Taipei incarne la défense de la démocratie face aux régimes autoritaires, et dans le même temps Taïwan est devenue un acteur important de l’économie internationale. La Chine a de son côté coupé court aux espoirs de démocratisation avec Tian Anmen, et les deux Chine se sont ainsi engagées dans un rapide décolage économique (Taïwan précédant la Chine continentale sur ce point) mais en prennant des trajectoires politiques opposées, creusant un fossé qui s’est depuis élargi.


Au cours des deux dernières décennies, l’affirmation de puissance de la Chine, associée au repli progressif des Etats-Unis en Asie, s’est traduite par la crainte pour Washington de perdre toute influence dans la zone. Les alliés furent ainsi mobilisés pour composer une sorte de « front anti-chinois » mêlant affirmation de la démocratie, dialogue stratégique et mise en avant des risques liés à la montée en puissance chinoise. Washington a ainsi constamment réaffirmé son lien avec le Japon et la Corée du Sud, deux pays dans lesquels la présence militaire américaine reste très forte trente ans après la fin de la Guerre froide. Taïwan, qui ne bénéficie pas de reconnaissance diplomatique, reste de son côté, dans les intentions affichées du moins, sous la protection de Washington en cas de crise sécuritaire avec la Chine. Compte-tenu de la rivalité de plus en plus exacerbée entre Pékin et Washington, le « noeud » taïwanais (expression empruntée au politologue américain Richard Bush) est ainsi de plus en plus serré. S’il peut sembler excessif de qualifier Taïwan d’endroit « le plus dangereux du monde » comme le faisait The Economist au printemps dernier, il est indiscutable que l’importance stratégique de cette île de 23 millions d’habitants est aujourd’hui étroitement associée à la rivalité de puissance entre les Etats-Unis et la Chine, cette dernière la considérant, faut-il le rappeler, comme une province rebelle, et en revendique le territoire depuis la séparation de 1949.


Alors que les Etats-Unis se sont retirés d’Afghanistan dans la précipitation, les occidentaux pourraient-ils perdre aussi facilement leur influence à Taïwan ? Quel effet cela aurait-il ?
Cela est improbable, mais il convient dans le même temps de se montrer prudent. Improbable car le gouvernement démocratique taïwanais et l’écrasante majorité de l’île voit la Chine comme un rival stratégique et même une potentielle menace pour sa souveraineté. D’une certaine manière, la Chine est le seul ennemi de Taïwan, et Taïwan est le seul ennemi de la Chine. Face à cette menace, et compte-tenu d’un rapport de force militaire qui a basculé au cours des deux dernières décennies à l’avantage de Pékin (rappelons que les capacités militaires taïwanaises pouvaient lui permettre, jusqu’au milieu des années 2000, de dissuader la Chine), Taipei doit s’appuyer sur des partenaires stratégiques pouvant lui porter assistance. Le lien avec Washington est ainsi indispensable, de même que le dialogue avec le Japon ou des acteurs européens, mais aussi des pays d’Asie du Sud-est. L’influence stratégique de Washington reste ainsi très présente à Taïwan.


Dans le même temps, quelle crédibilité peut-on accorder à ce soutien stratégique américain, et surtout quelle perception en ont les Taïwanais ? Un épisode, souvent négligé, est très éclairant à ce titre. En 2005, la Chine adoptait sa « loi anti-secession » visant à dissuader Taïwan d’une déclaration d’indépendance, brandie à l’époque par le président Chen Shui-bian. En réponse, les Etats-Unis réaffirmèrent leur soutien stratégique à Taipei, tout en spécifiant que ce dernier n’est pas automatique, et ne saurait être invoqué en cas de « provocation » de Taipei. En d’autres termes, Washington se réserve le droit d’intervenir ou au contraire de rester en retrait, selon une évaluation liée à un évènement précis. Si la Chine attaque militairement Taïwan – probabilité qui doit nous renvoyer, au passage, à la théorie des jeux – les Etats-Unis jugeront à ce moment précis quel doit être leur niveau d’engagement. Et si c’est, dans la perception américaine, Taïwan qui a provoqué Pékin, il y a de fortes probabilités que cet engagement se réduise à des déclarations d’émoi. A Taïwan, on n’a pas attendu la déroute en Afghanistan pour prendre la mesure de la différence entre dialogue stratégique et engagement militaire.


Le retrait d’Afghanistan ne va-t-il pas au contraire permettre aux Etats-Unis de davantage se concentrer sur son duel avec la Chine dans l’indo-pacifique ?
Il convient d’abord de rappeler que le « retrait » d’Afghanistan est une défaite de la politique étrangère américaine dans cette région plus qu’un déplacement de troupes… La Chine est une obsession pour les dirigeants américains, démocrates et républicains, depuis deux décennies, et cette obsession ne cesse de croître, au risque d’oublier que la géopolitique ne se résume pas à un bras de fer entre les deux pays. Washington n’a ainsi pas attendu le retrait d’Afghanistan pour identifier la Chine, à tort ou à raison, comme son rival systémique. Dans cette configuration, les Etats-Unis cherchent à consolider leur réseau d’alliés en Asie-Pacifique, à coup de slogans (l’Indo-Pacifique étant le plus récent) et de menaces, parfois réelles et parfois moins. Le QUAD, qui regroupe aux côtés de Washington le Japon, l’Australie et l’Inde, est la priorité de l’administration Biden. Cependant, et au-delà des limites de cet attelage très hétérogène et dont les membres ont des intérêts parfois très éloignés, la capacité de Washington à rallier de nouveaux partenaires stratégiques semble réduite. Les efforts en vue de convaincre Séoul de rejoindre le QUAD restent à ce jour sans suite, et l’Asie du Sud-est, où les inquiétudes liées à la montée en puissance chinoise sont pourtant très fortes, n’est pas non plus séduite par cette logique de blocs. Ajoutons à cela que tous les pays ici mentionnés, à l’exception de l’Inde, sont signataires du RCEP aux côtés de la Chine… Bref, le duel Chine – Etats-Unis est brandi avec force à Washington, mais quelle en est sa réalité en Asie-Pacifique, auprès des Etats et sociétés de la région ?
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