ANALYSES

La violence politique

Presse
12 avril 2021

Des institutions démocratiques robustes, un champ politique structuré, ancien et pacifié, et une acclimatation générale au système représentatif : nos sociétés ont atteint un tel niveau de maturité que les velléités de violence politique devraient se circonscrire aux cénacles marginaux de la subversion poétique. Or, ces dernières années, la violence politique, sous divers aspects, a gagné en légitimité, si bien qu’elle tend à apparaître comme le principal instrument d’intermédiation des rapports entre l’État et les citoyens.



 

La légitimation de la violence politique, pour et contre l’État



 

Si l’on reconstitue la trame des événements, il semble que l’État soit le premier à avoir franchi le pas ; la multiplication des mouvements sociaux, leurs objectifs et leur « gestion politique » en témoignent au premier chef. Le mouvement des Gilets Jaunes a traduit la colère d’une frange paupérisée de la population contre la violence fiscale et, bien vite institutionnelle de l’État, accusé de rompre avec le principe d’équité et d’égalité devant l’impôt et de perpétuer un ordre politique concentré entre les mains d’une classe restreinte et privilégiée. Les manifestations contre la réforme des retraites, quant à elles, pointaient sa violence sociale et idéologique, son inclination néo-managériale, sa prédilection pour quelques intérêts privés bien choisis. Le mouvement Black Lives Matter et ses déclinaisons nationales fustigeaient, eux, la politique raciste de l’État, sa violence policière, sa brutalité coloniale et disciplinaire. Tous, enfin, à quelque degré, ont dénoncé la dénaturation de la démocratie et sa capture oligarchique.



 

Toutes ces formes de violence ne sont pas une création récente, mais elles gagnent en visibilité. En témoigne la gestion « politique » – faudrait-il dire managériale ? – de la crise sanitaire, marquée par un recul substantiel des libertés de (presque) toute la population, par une série de mesures inédites, dont le confinement et le couvre-feu à 18 heures : même les témoins de la guerre d’Algérie et de l’Occupation n’avaient subi de telles restrictions.



 

Ce « trou » dans la chaîne signifiante de notre quotidienneté (Lacan), marqué par des « barrières » sociales mais surtout un retrait infra-social (l’ermitage familial), a mis au jour l’un des aspects fondamentaux de la nature de l’État, à savoir la concrétion politico-institutionnelle d’un système de rapports de force à l’avantage d’une grappe élitaire qui « monopolise les moyens de la violence physique et symbolique » (Bourdieu). Un monopole sans partage qui, depuis les années 1970 et l’explosion du compromis fordiste, témoigne d’une propension toujours plus faible aux concessions.



 

La capacité de changement politique, comprise comme la réunion des conditions de retournement de ce rapport de force par la voie légale, a déserté le camp des « sujets » – on n’ose plus dire « des citoyens ». La voie électorale elle-même semble barrée, tant la restructuration du système partisan autour du clivage « repli sur/dépassement de la nation » et ses déclinaisons (souverainisme/européisme, protectionnisme/mondialisation, laïcité/multiculturalisme…) ne laisse plus voix au chapitre qu’à deux forces politiques (néolibéraux et nationalistes), qui accaparent l’attention publique et médiatique autour de la « question nationale » (Gilles Richard), sans qu’aucune autre question ne puisse aspirer à cette place dans le débat public. Pour s’en convaincre, il suffit de mesurer le temps d’antenne accordé aux « enjeux » d’immigration et d’islam et de le comparer au traitement des mouvements sociaux et de leurs revendications.



 

De sorte que la simple mise sur le devant de la scène publique d’enjeux concurrents n’a pu émerger, et à quel prix !, que par la mobilisation d’un répertoire collectif illégaliste ; pour le dire autrement, par la violence politique populaire, soit la subversion des canaux étatiquement légitimés de la contestation : manifestations non déclarées, attaques physiques de policiers, dégradations de permanences parlementaires, prise en otages de dirigeants d’entreprise, jusqu’à la tentative de « marcher sur l’Élysée », début décembre 2018.



 

La montée en légitimité de la violence politique, sur son versant populaire, se nourrit de la conviction toujours plus diffuse que les institutions sont cadenassées, que les représentants sont sourds aux attentes citoyennes, et que l’information et l’accès à l’espace public sont filtrés par une poignée de milliardaires proches des autorités politiques ; bref, que les instruments d’intermédiation traditionnels des rapports ente l’État et les citoyens ne remplissent plus leur fonction. Dans ces conditions, le légalisme perd peu à peu ses adeptes. Quand la loi, en effet, symbole par excellence de l’ordre rationnel républicain, n’est plus même respectée par ceux qui la font et l’imposent, c’est tout l’édifice politique qui risque de trébucher et de laisser place au pur affrontement des corps. En devenant l’instrument d’intermédiation le plus visible entre les autorités politiques et les citoyens, la violence politique de l’État a enclenché un processus de brutalisation de la société dont l’effet déjà notable est la mort symbolique du système représentatif dans sa version libérale.



 

« Violent », arme de disqualification massive



 

Il s’agit là d’un retournement historique car, si la violence politique apparaît désormais comme un recours envisageable, justifiable d’un point de vue strictement pragmatique pour remédier aux maux de la cité, elle a toujours été appliquée tel un stigmate sur les classes populaires, valant l’anathème à ses contempteurs les plus frileux.



 

En effet, accoler à quiconque l’étiquette « violent » revient à employer une arme de disqualification massive. Les médias grand public, leurs propriétaires, leurs experts adoubés et leur cercle de sociabilité politique renvoient allègrement à la masse contestataire l’image de sa propre violence, qu’ils projettent sur nos écrans à grand renfort de jingles dramatiques et de « plateaux spéciaux ». Leurs reporters captent et retransmettent en direct la moindre étincelle, la bousculade la plus anodine et la première poubelle enflammée comme autant de signaux annonciateurs d’une conflagration généralisée. Un jet de pierre et c’est la République qui est menacée.



 

Passé les épisodes de protestation paroxystiques, une toile de fond discursive, alimentée par une presse unanime, tapisse la représentation commune de ces insurgés. Par métonymie, on les assimilera aux « quartiers », volontiers renvoyés à des « zones de non-droit », où la délinquance érigée en mafia supplée au retrait de l’État. Le patriarcat y connaîtrait sa plus faste survivance, le viol collectif y serait élevé au rang de coutume locale – et l’Islam, loi de substitution, vient à coup sûr parfaire le tableau.



 

Dans un registre différent, le peuple des ronds-points, des campagnes et des lotissements apparaît sous des traits analogues, bien que, avant que les Gilets Jaunes n’investissent l’espace public, on lui reprochât moins sa violence physique que la violence quasi « esthétique » qu’il inflige à ses raisonnables élites. Mauvais goût pour tout, fruste, vulgaire, inaccessible à la raison… Dès lors, comment ose-t-il soupirer après de nouveaux droits ? Comment peut-il s’aviser de prétendre se substituer à son pasteur, ou ne fût-ce que le surveiller et en contrôler les agissements ? D’autant que, désormais, il se fait factieux. On le dit volontiers raciste, xénophobe, homophobe, sexiste – en plus d’une verte indifférence pour l’écologie. Un beauf en somme. Quand bien même rejoint-il des luttes a priori antinomiques de sa rusticité.



 

Disqualifier le peuple mécontent en l’affublant de l’épithète « violent » n’est pas un phénomène nouveau. Mutatis mutandis, chaque époque réactive la même idée : le peuple est reconnaissable à ses agissements incohérents, passionnés – donc déraisonnables – et funestes. Déjà Cicéron, dans le De Republica, assimilait la violence du peuple, cette « multitude insolente et déchaînée », à celle des tempêtes et des incendies (Livre I, XLII). Ce peuple qui « goûte du sang des grands » et « prostitue l’État tout entier à la fureur de ses caprices » est l’ennemi tout désigné, tant il est sourd aux choses de l’esprit. On ne saurait lui faire entendre raison, cette raison dont ceux qui le dirigent de droit, sinon de naissance, sont les gardiens incontestables. D’ailleurs, il est de coutume d’ornementer le qualificatif « violent » d’attributs plus fleuris (agressif, brutal, déchaîné, enragé, féroce, sanguin(aire), sauvage…), qui contribuent à un peu plus à naturaliser, à déshumaniser ceux que l’on désigne ainsi sous l’apparence d’une altérité radicale. D’où la facilité déconcertante avec laquelle, d’ailleurs, le racisme s’est si bien agencé aux dorures palatiales et, par suite, les similitudes entre le contrôle social et les méthodes de dressage.



 

Le contrat déchiré, ou la fin d’un mythe



 

En cela, donc, la période n’est pas originale. Ce qui la singularise, c’est que les masses contestataires dénient au prince et à sa cour le privilège de la raison, en leur opposant, non pas un amalgame de passions hétéroclites, mais une rationalité divergente, fondée sur leurs intérêts propres. C’est la légitimité même du pouvoir qui est remise en cause, à commencer par son monopole de la violence physique légitime, désormais frappée d’illégitimité donc, parce qu’il en fait usage de manière visiblement déraisonnée. Ce sont aussi ses compétences qui, au cœur de la crise sanitaire, se sont révélées inanes et ont éreinté l’image du « gouvernement des meilleurs ». À l’aristocratie élective et méritocratique s’est substituée l’image d’un gouvernement oligarchique, fondé sur le pur rapport de force. C’est enfin sa déloyauté envers les citoyens qui, de l’affaire Alstom à l’invitation du PDG de BlackRock en pleine mobilisation contre la réforme des retraites, en passant par le traité de Lisbonne (trahissant le « non » au référendum de 2005), les mensonges sur les masques et les risques de contamination dans les écoles et, finalement, la priorisation des intérêts économiques sur la santé des personnes – jusqu’à la fermeture des lits de réanimation pendant que périssent des dizaines de milliers de personnes –, brise la chaîne de confiance censée unir le représenté à son représentant.



 

Un mythe s’effondre : celui de la fondation de la société politique sur un contrat synallagmatique passé entre le Prince et ses sujets, le premier s’arrogeant le monopole des moyens de coercition en échange de la sécurité des seconds. La violence politique de l’État « viole » précisément les termes dudit contrat, d’une part, parce que cette violence s’exerce physiquement sur ceux que l’État est censé protéger ; d’autre part, parce que cette violence sanctionne l’incapacité – ou la répugnance – de l’État à respecter son serment.



 

Si un tel contrat existe encore, il se matérialise dans la Constitution de la Ve République et, plus largement, le « bloc de constitutionnalité » qui ont enrichi le pacte fondateur de nouveaux devoirs pour l’État. Or, c’est précisément à ces devoirs que les masses contestataires le rappellent : « promouvoir un développement durable » (Charte de l’environnement, art. 6), garantir que la force publique « est instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée » (DDHC, art. 12), l’égalité devant l’impôt (DDHC, art. 14), l’égalité entre femmes et hommes (Préambule de 1946, art. 3), le droit d’asile (Id., art. 4), le « droit d’obtenir un emploi » (id., art. 5), « l’indépendance de l’autorité judiciaire » (Constitution 1958, art. 64), et ainsi de suite.



 

Parmi ses effets notables, la violence politique de l’État révèle la nature du lien qui unit l’État et les citoyens : il ne s’agit pas d’un contrat passé sur un pied d’égalité. La République n’est pas la concrétion juridico-institutionnelle d’un consensus, d’une délibération rationnelle et apaisée ; c’est le résultat d’un rapport de force, qui repose toujours, en dernière analyse, sur (la crainte de) l’utilisation de la violence physique. Or, cette fonction principielle de la violence avait progressivement été oblitérée, comme effacée sous l’apparence de rationalité, légale et procédurale, des institutions. Après tout, la structuration du système partisan et l’extension du suffrage universel n’ont-ils pas entériné la pacification des rapports sociaux ? Mais la violence politique de l’État a déchiré ces atours pour laisser apparaître cette brutalité dans toute sa nudité. L’effet retour consistant en la brutalisation de la société, par l’affection des corps jusque dans leur chair, et la délégitimation toujours plus poussée, de part et d’autre, des institutions médiatrices, qui nous achemine vers une alternative simple mais terrible : l’autoritarisation de la démocratie ou la guerre civile.

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