ANALYSES

Campagne de vaccination : « Une occasion manquée pour l’Union européenne »

Presse
7 mars 2021

 Le fait que de nombreux pays européens cherchent aujourd’hui à faire avancer leur campagne de vaccination hors du cadre européen n’est-il pas un camouflet pour l’UE ? 


Ces négociations fragilisent effectivement l’UE, parce qu’elles interrogent sa capacité à apporter une réponse satisfaisante en matière de vaccination. C’est regrettable d’un point de vue européen, mais compréhensible d’un point de vue national parce que les dirigeants sont confrontés à la pression de leurs opinions publiques.


Tant que l’UE ne sera pas en mesure de livrer suffisamment de vaccins à ses États membres, on risque de voir émerger d’autres initiatives de ce type. L’échelon européen, après tout, n’est pas une fin en soi : si l’UE n’est pas en mesure de fournir suffisamment de vaccins, les Européens se rabattront naturellement sur leurs compétences nationales.


Il faut souligner néanmoins que si l’UE ne s’était pas emparée du dossier, la situation n’aurait pas été plus reluisante. Ce scénario aurait provoqué une concurrence accrue et désastreuse entre États européens pour obtenir des vaccins. Cela n’aurait pas manqué d’alimenter les procès en inaction contre l’UE.


Il est donc intéressant de constater que les critiques qui portent sur les faiblesses de l’Union font apparaître en creux une attente forte envers elle : les Européens souhaitent manifestement qu’elle s’investisse, y compris dans un domaine où elle ne disposait pas de compétence à la base.


Pourquoi la vaccination avance si lentement dans les pays de l’UE en comparaison avec les États-Unis ou le Royaume-Uni ? 


L’Union européenne était mal préparée pour faire face à cette situation. Elle s’est construite dans l’histoire de façon fonctionnaliste : dans une certaine mesure, la fonction a créé le besoin. Or la pandémie a imposé de nouveaux besoins de manière extrêmement brutale, dans un domaine où l’UE n’avait pas de compétences. Il n’existait pas d’Europe de la santé, ce domaine restant celui des États membres.


Le fonctionnement même de l’UE est mal adapté aux situations d’urgence nécessitant d’agir rapidement. Ce n’est pas un État-nation, mais une entité qui a été créée pour produire du consensus auprès de ses 27 États membres. Cela s’accompagne d’un cadre juridique et administratif qui produit par définition une certaine inertie.


En l’occurrence, les vaccins ont dû passer par les procédures de l’Agence européenne du médicament, ce qui prend du temps. Pour aller plus vite, il aurait fallu que l’UE puisse mettre en oeuvre des procédures exceptionnelles. D’autres acteurs politiques comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, ont fait preuve d’une agilité qui leur permet de procéder autrement et de prendre le risque politique nécessaire. Mais cela est plus difficile pour l’UE, qui n’est pas un pays.


La Commission européenne n’a-t-elle pas également perdu du temps au moment de la commande des vaccins, en négociant trop sur les prix ? 


C’est difficile à dire, mais ce qui est sûr, c’est que la Commission a agi avec un logiciel économique et commercial. Son rôle reste principalement de protéger les intérêts économiques de près de 500 millions de citoyens européens. En ce sens, elle a rempli sa mission en obtenant des prix relativement bas pour les vaccins, grâce à des commandes très importantes.


Mais elle a aussi révélé un manque de réflexion et de préparation politiques. Un raisonnement politique lui aurait en effet permis de comprendre que l’intérêt d’avoir un vaccin rapidement, quitte à lâcher du lest sur les prix, était un enjeu à part entière. Mais ça n’a pas été anticipé en amont. Pour cela, il aurait fallu à la Commission européenne un logiciel politique qu’elle n’a pas pour le moment.


Ce coup dur pour l’Europe n’est-il pas du même coup une publicité pour le Brexit ? 


Cela va effectivement dans le sens de l’argumentaire de Boris Johnson à court terme. Gardons cependant en tête qu’il s’agit d’une situation à l’instant T. À plus long terme, la réussite ou l’échec du Brexit ne se jugera pas à l’aune des quelques semaines d’avance que le Royaume-Uni aura eu sur l’UE en matière de vaccinations. Et les obstacles économiques et administratifs que le Royaume-Uni va rencontrer dans le futur lorsqu’il s’agira d’échanger avec l’UE, restent un enjeu à part entière, qui va en réalité aller croissant dans les prochains mois.




En somme, ce retard à l’allumage de la vaccination en Europe est effectivement un peu dommageable pour le projet européen. L’UE a essayé de s’investir sur ce sujet, mais n’avait pas tous les outils pour y parvenir de manière efficace. Cela aurait pu être un beau succès, mais restera comme une occasion manquée. La volonté de la présidente de la Commission, Ursula Von der Leyen, de faire de l’UE un acteur géopolitique de premier plan, en aura pris un coup.



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