ANALYSES

Matières premières agricoles : « Tous les éléments sont réunis pour une flambée des cours »

Presse
10 février 2021
Interview de Sébastien Abis - L'Express
Vous ouvrez cette nouvelle édition, fort logiquement, sur l’impact de la pandémie sur l’accès aux ressources alimentaires, et vous ne cachez pas votre inquiétude.

Sébastien Abis : Je suis en effet beaucoup plus inquiet pour 2021 que pour 2020, car c’est maintenant que les effets de la crise vont se faire sentir. La pandémie a déjà engendré une crise économique, dont il est difficile de mesurer l’ampleur future. Nombre de pays en développement risquent de voir des pans entiers de la classe moyenne retourner dans une grande pauvreté.

Cette crise – comme les autres – a d’abord un impact sur les communautés les plus vulnérables, celles qui consacrent une part substantielle de leur budget à l’alimentation. On le voit déjà en Amérique latine et centrale. Il y a bien sûr la situation archétypale du Venezuela, où la moitié de la population ne mange pas à sa faim. Mais on voit aussi des pays comme la Bolivie ou le Pérou, dont la situation alimentaire devient de plus en plus précaire. C’est vrai aussi dans plusieurs d’Afrique. Et l’Europe n’est pas à l’abri. Il suffit de regarder en France ou encore en Espagne, où les rangs des gens obligés de se tourner vers des associations d’aide alimentaire pour manger à leur faim ne cessent de s’étoffer. C’est une situation extrêmement préoccupante.

La crise économique pourrait-elle être aggravée par une flambée du cours des matières premières agricoles ?

Ce n’est pas encore le cas, mais on perçoit déjà le risque d’emballement, avec certains pays qui achètent massivement des matières premières agricoles pour stocker et se protéger ainsi d’une possible flambée des cours, participant à accélérer le mécanisme. Il y a aussi la Chine, qui a acheté entre 25 et 30 millions de tonnes de maïs pour reconstituer son stock de porcs, après la peste porcine qui a décimé ses élevages, et fait ainsi grimper le cours de la céréale. Si vous ajoutez à cela les successions de chocs climatiques qui ont impacté les récoltes mondiales en 2020 et le fret maritime qui est reparti à la hausse, vous avez tous les éléments d’une surchauffe qui pourrait être assez semblable à celle de 2008.

Vous abordez également le thème de la transition écologique, en posant notamment la question de l’exploitation des forêts européennes.

Nous avons en effet voulu creuser la question de l’exploitation des forêts du Vieux Continent à l’heure du « Green deal ». De nous poser la question de leur réindustrialisation, alors qu’elles s’étendent sur près de 180 millions d’hectares et que leur taille a plutôt progressé ces dernières années, tandis que les filières bois construction ou bois énergie sont en plein essor.

Au fond, deux choix s’offrent à nous. Le premier : nous décidons de sanctuariser nos forêts, d’en faire des espaces paysagers, un sanctuaire pour les différents écosystèmes… Et à ce moment, on accepte d’importer du bois, ce que fait déjà la France qui en importe chaque année pour sept milliards d’euros. Mais on accepte aussi un bilan environnemental médiocre et l’absence de création d’emplois au niveau local. L’autre choix : les États européens actent le passage d’une forêt paysagère à une forêt filière.

Vous revenez également sur le boom des algues dans l’alimentation animale et humaine.

Le marché de l’algue pesait déjà 60 milliards de dollars en 2019 et selon les projections, il devrait atteindre 92 milliards en 2025. Une croissance très largement portée par l’Asie, où se concentre 99% de la production des macroalgues, mais également par les Amériques et l’Europe où cette nouvelle tendance alimentaire commence à prendre. La consommation d’algues y est notamment portée par la volonté d’une part grandissante de la population de remplacer ou de réduire les protéines animales dans leur alimentation. Et cela devrait s’accélérer dans les prochaines années. Clairement, une part de l’alimentation future de l’humanité proviendra de la mer, et notamment de la culture des macroalgues. Étant totalement naturelles et constituant une ressource aisément renouvelable, leur potentiel de développement est considérable et recouvre aussi diverses applications industrielles. Les macroalgues présentent par ailleurs extrêmement peu de risques de toxicité ou d’écotoxicité et sont parmi les plantes qui croissent le plus vite. Au niveau géopolitique, les États disposant d’une vaste bordure maritime disposeront donc demain d’un véritable avantage économique. C’est le cas de la France, qui possède le deuxième espace maritime le plus vaste au monde, juste derrière les États-Unis.
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