ANALYSES

Venezuela : marche à reculons, faim à l’unisson

Presse
12 janvier 2021
Interview de Sébastien Abis - L'Opinion
Une nation indépendante depuis deux siècles, sise dans les confins septentrionaux de l’Amérique du Sud. Un pays qui était classé au quatrième rang mondial des richesses économiques par habitant en 1950, derrière les Etats-Unis, la Suisse et la Nouvelle-Zélande. Un territoire qui dispose des plus grandes réserves prouvées de pétrole de la planète, devançant l’Arabie saoudite, qui bénéficie de ressources hydriques importantes et d’une diversité biologique exceptionnelle.

Et pourtant, le Venezuela va mal. Peuplé de 29 millions d’habitants, la pauvreté y frappe 80 % des personnes et l’insécurité alimentaire concerne un tiers de la population. La pandémie de Covid-19, par ses incidences sanitaires, économiques et sociales, aggrave la situation de ce pays. Au point d’agiter les aiguilles des sismographes de la géopolitique mondiale de ce début de décennie.

A la fin du XXe siècle et au début de ce millénaire, le Venezuela a tiré profit de sa manne énergétique pour sa croissance et le développement humain. L’effondrement ces dernières années des cours de l’or noir et les sanctions états-uniennes ont contrarié cette dynamique. Or, les recettes publiques proviennent majoritairement des exportations d’hydrocarbure. En retour, le pouvoir vénézuélien importe de tout, dans un pays au tissu productif très limité, et redistribue des dividendes sous forme de programmes sociaux.

« Les coupures d’électricité fréquentes et les interruptions récurrentes en eau n’aident pas non plus les cuisines à domicile et dans les écoles, où d’ailleurs l’absentéisme des enfants explose en raison du manque de nourriture, de l’absence de transport et de l’augmentation des violences »

Pillages de magasins. Les politiques du président Hugo Chavez, de 1999 à 2013, puis de Nicolas Maduro depuis, se caractérisent par ce schéma de fonctionnement, qui comporte d’innombrables excès de populisme. L’opposition, emmenée par Juan Guaido, qui s’était autoproclamé président en janvier 2019, avait semblé être en mesure de prendre le pouvoir. Elle vient toutefois de perdre la majorité au Parlement en ce début janvier 2021. Pendant ce temps, les Vénézuéliens observent leurs conditions de vie se dégrader et leur état alimentaire se détériorer.

L’hyperinflation touche inévitablement la nourriture. La cherté des produits éloigne des pans entiers de consommateurs des étals de marché ou des rayons de supermarché : 8 % de la population se trouvent en situation d’insécurité alimentaire grave, 25 % sont dans une insécurité modérée, tant ils ont dû réduire leur consommation. Alors qu’ils représentaient moins de 10 % de la population au début de la décennie 2010, ce sont désormais un tiers des Vénézuéliens qui, quotidiennement, vivent avec la faim et les peurs qu’elle engendre.

Certaines régions du pays sont plus impactées comme Falcon, Delta Amacuro et Amazonas. A cela s’ajoutent les dégâts en termes d’apports nutritionnels dans les foyers dont les moyens économiques n’offrent pas d’accès à une alimentation de qualité, variée et équilibrée. La consommation de fruits, de légumes et de viandes se raréfie dans de nombreuses familles. Pour faire face à ces défis, on rationne sa nourriture et on troque des heures de travail ou des biens personnels contre des aliments. Les coupures d’électricité fréquentes et les interruptions récurrentes en eau n’aident pas non plus les cuisines à domicile et dans les écoles, où d’ailleurs l’absentéisme des enfants explose en raison du manque de nourriture, de l’absence de transport et de l’augmentation des violences. Tout se lie, pour le pire, en pareille circonstance.

Depuis le printemps 2020, la Covid-19 intensifie ces problématiques, par l’impact que la pandémie provoque sur le revenu des ménages lié aux pertes d’emplois et sur les systèmes logistiques mis à rude épreuve. Des émeutes en pleine quarantaine ou des pillages de magasins ont souvent éclaté dans les villes du pays. Si des associations locales tentent de venir en aide aux plus démunis, plusieurs organisations peu fréquentables exploitent le filon pour assister des familles en contrepartie de services à rendre plus tard à ces acteurs de l’économie souterraine ou criminelle.

Facettes dramatiques. Le Venezuela présente ainsi les quatre facettes dramatiques de l’insécurité alimentaire : accès, qualité, stabilité et disponibilité. Sur ce dernier volet, notons que les productions agricoles du pays ne sont pas insignifiantes (maïs, sorgho, légumes, bananes, café, sucre, viande de bœuf, riz, poissons), mais largement insuffisantes pour satisfaire les besoins nationaux. Le Venezuela recourt massivement aux approvisionnements extérieurs. Les importations alimentaires ont été en moyenne de 2 à 3 milliards de dollars depuis 2015, dix fois le montant des flux dans l’autre sens. Précisons aussi que ces importations furent bien plus conséquentes entre 2005 et 2014 (5 à 9 milliards de dollars selon les années), époque où le prix du baril conférait au Venezuela des possibilités supérieures. Sa population s’était habituée à voir l’offre alimentaire s’élargir.

Une partie d’entre elle migre du pays. Près de cinq millions de personnes ont fui depuis 2015 vers la Colombie, le Pérou ou le Brésil. Ces Vénézuéliens déplacés, pour beaucoup, redoutent la disette ou la famine sur les routes ou dans les camps. Vont-ils revenir ? Combien d’autres pourraient encore s’exiler si les crises s’amplifient ? Les enjeux géopolitiques ne manquent pas en Amérique du Sud. Les évolutions actuellement à l’œuvre au Venezuela accentuent les tensions et font grimpe la température. La pauvreté et la faim font partie des principaux carburants à la surchauffe sociale que l’on observe.

Le cas du Venezuela comprend des caractéristiques qui lui sont propres. Mais tous les pays sud-américains, comme ceux des Caraïbes ou d’Amérique centrale, voient l’insécurité alimentaire se propager, dans des proportions certes inférieures. Entre le ralentissement des croissances économiques, la vulnérabilité des nouvelles classes moyennes et les multiples effets de la Covid-19, l’accès à la nourriture s’est complexifié pour des millions d’individus. Dans ce contexte, peut-on s’attendre à davantage de tentations populistes ou autoritaires sur ce continent fort enclin aux désordres de gouvernance ? Le Venezuela va-t-il déteindre sur ses voisins ?

Sébastien Abis est directeur du Club Déméter et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Il est aussi codirecteur de l’ouvrage annuel Le Déméter, qui explore les grandes thématiques agroalimentaires mondiales. Il propose, avec la série Le dessous des tables, une prise de hauteur sur les défis agricoles et alimentaires. Il vient de publier une Géopolitique de l’Agriculture (Ed. Eyrolles).
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