ANALYSES

Valéry Giscard d’Estaing, ou la modernisation avortée de la politique franco-africaine

Presse
11 décembre 2020
Par Frédéric Lejeal, journaliste, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent


« Paris n’a jamais cessé de penser sa politique africaine comme un simple instrument au service de sa politique de puissance », écrit le politologue Jean-François Bayart dans une contribution à un ouvrage de Serge Michailof[1]. Ce constat résume à lui seul l’axe central de l’approche française sur ce continent. Un axiome intemporel que tous gouvernants, passés comme à venir depuis les indépendances, n’ont jamais cessé de cautionner au nom du rayonnement international de l’Hexagone et de ses impératifs géostratégiques. Élu en 1974 alors que la Guerre froide et plusieurs guerres d’indépendance battent leur plein Valery Giscard d’Estaing, décédé le 2 décembre, ne remet pas ce postulat en question. Malgré un style nouveau, on peut même affirmer qu’il le renforce en reprenant à son compte les deux principaux leviers de la relation franco-africaine. D’une part, la préservation de la zone d’influence traditionnelle par un militarisme débridé et son extension que constitue l’ingérence politique. D’autre part, la garantie d’un approvisionnement énergétique afin d’accompagner le développement du parc nucléaire français sur fond de chocs pétroliers (1973 et 1979).

Cette approche est d’autant plus aisée à mettre en œuvre qu’en dépit d’ascendances aristocratiques le nouveau jeune chef de l’État a été relié précocement à l’Afrique, d’abord par le biais familial puis par sa fonction de « grand argentier » de la France avant son élection. Un de ses cousins a présidé la Banque centrale des États de l’Afrique équatoriale et du Cameroun (future Banque des États de l’Afrique centrale). Son père Edmond, inspecteur des finances et longtemps maire de la commune de Chanonat (centre), fut impliqué dans les affaires indochinoises et africaines à la tête de la Société financière française et coloniale (SFFC, future Société financière pour la France et les pays d’outre-mer, Soffo). Cette initiation a non seulement imprégné chez VGE une Afrique magnifiée présente jusque dans son dernier roman paru quelques jours avant son décès[2], mais elle est également fondatrice de sa délectation pour la chasse au gros gibier – terme pudique pour ne pas nommer l’éléphant – passion dévorante qui emportera aussi bien son pouvoir que son discernement dans la gestion de plusieurs dossiers.

Militarisme

Sous le paravent d’une modernité fallacieuse, « VGE » affiche un conservatisme des plus logiques dès son arrivée au pouvoir. Il réserve son premier entretien à Léopold Sédar Senghor dont il occupera, par la suite, le siège à l’Académie française tout en renforçant les liens avec les plus fidèles alliés comme le Gabon d’Omar Bongo ou la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny. Contraint par le contexte international il continue de veiller méticuleusement à l’homogénéité de la grande famille francophone. L’exemple le plus marquant reste la République centrafricaine pour laquelle l’ancien ministre du général de Gaulle s’est pris d’affection à travers les nombreux safaris qu’il y a effectués et à laquelle il réserve sa première visite en terre africaine en tant que président, en mars 1975, dans le cadre de la Conférence France-Afrique. Si la coopération économique avec cet État semble vouloir être relancée grâce à plusieurs projets, dont l’exploitation du site d’uranium de Bakouma, VGE montre surtout sa capacité à soigner la « clientèle » africaine à l’image du « Monsieur le président à vie de la République centrafricaine, mon très cher parent et ami (…) »[3] qu’il lance à son hôte dès l’entame de son discours. Cette proximité et cette diplomatie de la tape dans le dos caractéristiques du rapport avec les anciennes colonies accompagneront la mégalomanie de l’ex-officier de la coloniale jusqu’à la rupture. L’outrance du sacre impérial de Bokassa, en décembre 1977, financé par Paris, puis le massacre de dizaines d’étudiants à Bangui, début 1979, ont finalement eu raison de cette fidélité peu compréhensible au regard de l’enjeu économique de ce pays déshérité[4]. Après sa décision de lâcher cet empereur fantoche dont les dérives ne font plus ses affaires[5], la France n’hésite pas à recourir aux méthodes du passé que l’on croyait remisées. En septembre 1979, Jean-Bedel Bokassa est remplacé par David Dacko débarqué à Bangui dans les soutes de l’armée française et installé au pouvoir via l’opération Barracuda. L’immixtion décomplexée dans un pays souverain pour protéger ou destituer son président au gré de ses intérêts constitue pour Paris un de ses modus operandi favoris. La France y recourt depuis les indépendances de 1960 (Léon Mba au Gabon, Fulbert Youlou au Congo, Amadou Ahidjo au Cameroun…). La chute de Bokassa fait figure de péripétie. Elle en annoncera bien d’autres à l’image du sauvetage de Gnassingbé Eyadema, en 1986, de l’installation d’Idriss Déby à la tête du Tchad, en 1990, ou de celle d’Alassane Ouattara dans son fauteuil présidentiel en Côte d’Ivoire, en 2011. La liste n’est pas exhaustive. Cette destitution symbolise jusqu’à la caricature la continuité de la politique française. Bien que parée de toutes les vertus – écarter un dictateur – l’opération Barracuda soulève alors de violentes critiques de part et d’autre de la Méditerranée, car jugée avant tout comme néocoloniale.

La sécurité du « bloc historique » censée épargner ce dernier de la rivalité est-ouest » justifie d’autres interventions militaires. Fidèle aux pays pro-occidentaux et rendu méfiant par le basculement de certains États dans l’ornière soviétique, VGE soutient Mobutu Sese Seko à travers une visite officielle à Kinshasa, en 1975. Par deux fois (mars 1977 et mai 1978), il vole au secours du président zaïrois pour repousser les rebelles du Front national de libération du Congo (FNLC). Partisan d’une solution fédérale au Sahara occidental il envoie un bataillon à Nouadhibou, en 1979, afin de prévenir une attaque du Maroc contre la Mauritanie (opération Lamentin). Enferré par l’actualité tchadienne (affaire Claustre, prise de pouvoir par Hissène Habré…)[6], il veille parallèlement à contenir la montée de régimes marxistes (Congo-Brazzaville, Madagascar…). Au point de se voir accusé d’user des bonnes vieilles pratiques de Jacques Foccart, emblématique conseiller Afrique de Charles de Gaulle et maître d’œuvre de l’indépendance de façade de l’ex-Empire français. Beaucoup voient alors l’ombre de l’Élysée derrière la vaine tentative de renversement du très socialiste président béninois Mathieu Kérékou, le 16 janvier 1977, à Cotonou, par une centaine d’hommes aux ordres du mercenaire Robert « Bob » Denard[7].

Élargissement

Conservateur dans sa vision d’une Afrique au service d’intérêts prioritaires et aux marchés captifs pour la France, VGE s’emploie néanmoins à élargir les interlocuteurs grâce aux sommets France-Afrique que Georges Pompidou a initiés, en 1973, sur insistance de son ami Léopold Sédar Senghor. Outre le rapprochement avec le Zaïre, le Rwanda ou le Burundi, une normalisation avec le Nigéria est actée après des années de soutien à la sécession biafraise. Voulant « latiniser » ces rendez-vous le président français se tourne également vers les États lusophones fraîchement indépendants, au grand dam de figures franco-africaines comme Félix Houphouët-Boigny. La Guinée-Bissau ou le Cap-Vert sont représentés dès le sommet de Paris, en 1978. L’agrandissement de la zone d’intervention, donc du rayonnement de l’Hexagone, s’accompagne d’une révision de la coopération avec des ambitions financières revues à la hausse. En atteste le relèvement de l’Aide publique au développement (APD). En réalité, cette multilatéralisation recherchée ne représente qu’une semi-révolution. Elle se trouve déjà consignée dans le rapport que l’économiste Jean-Marcel Jeanneney avait remis au général de Gaulle en 1963[8]. VGE ne fait qu’entériner ses conclusions. Au-delà de l’attrait économique, la main tendue vers la sphère lusophone constitue surtout une séance de rattrapage. En pleine guerre d’indépendance plusieurs leaders, et non des moindres comme Agostinho Neto[9], ne montrèrent-ils pas leur exaspération en apprenant que celui qui n’était alors que le ministre des Finances de la France pratiquait la chasse en Angola et au Mozambique avec la bénédiction de Lisbonne ? Sans être un échec, le rapprochement avec ces pays peu rompus aux us et coutumes franco-africains ne s’est pas immédiatement traduit en réussite. Une des principales raisons réside dans l’attitude de la France envers le régime ségrégationniste de Pretoria. Dès 1974 cette dernière a mis son veto, en tant que membre du conseil de sécurité des Nations unies, sur une résolution visant à exclure l’Afrique du Sud de l’organisation internationale. De nombreux pays lusophones et anglophones du continent lui tiennent alors rigueur de cette posture. Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand pour assister à une inflexion sur cet épineux dossier qui a empoisonné les relations avec ces « autres Afriques » durant de longues années.

Exit Foccart

La volonté d’élargir l’horizon s’accompagne parallèlement d’une modification des outils institutionnels avec la disparition, en juillet 1974, du Secrétariat général aux affaires africaines et malgaches et le retrait concomitant de sa figure tutélaire : Jacques Foccart. Nombre d’observateurs assimilent un peu vite cette décision à la vraie rupture du septennat. Ce que Georges Pompidou n’avait pas osé, à savoir s’attaquer au Saint des Saints de la « Françafrique », VGE le fait à peine installer à son bureau. Cette évolution est contrebalancée par la création d’un ministère de la coopération de plein exercice. Rapidement, baptisé « ministère de l’Afrique » ce département dirigé par Pierre Abelin[10], chantre d’un nouveau récit avec ce continent[11], dispose d’un budget autonome et d’une indépendance vis-à-vis du Quai d’Orsay[12]. Reste que l’effacement de Foccart[13] n’a pas intimement modifié le champ de vision, VGE décidant de placer sa politique entre les mains de l’un de ses plus fidèles héritiers : René Journiac. Les hommes et les institutions changent, les logiques géopolitiques demeurent. A fortiori dans un monde bipolaire. Ancien résistant, ce magistrat formé à l’École nationale de la France d’outre-mer (Enfom) est un pur produit foccartien. Lors de sa nomination comme conseiller Afrique de l’Élysée, en juin 1974, il cumulait déjà quinze années d’étroite collaboration auprès de l’éminence africaine de De Gaulle et de Pompidou. Associé à la création de la communauté française en 1958, René Journiac avait travaillé, sur recommandation de Foccart, comme conseiller Afrique à la primature avant de rejoindre le secrétaire général aux affaires africaines et malgaches en 1967, avec le statut de n°2. À ce titre, il a été l’un des plus proches collaborateurs de « l’homme de l’ombre ». Son approche, ses analyses, ses intuitions doivent beaucoup à son mentor malgré des moyens et des prérogatives revus à la baisse. D’où le qualificatif de « Foccart de Giscard » que n’hésite pas à employer Pascal Geneste, responsable des archives de la présidence de la République, et plus particulièrement celles de VGE[14].

Cette communion de vue sur l’Afrique lorsque les intérêts supérieurs de la France sont en jeu a déterminé bien des décisions du « Monsieur Afrique » de Valéry Giscard d’Estaing sans rompre radicalement avec les procédés gaullistes bien souvent expéditifs. Ainsi, quelques jours après la répression de janvier 1979 à Bangui, Journiac n’hésite pas, lors d’une réunion à Franceville au Gabon, à exiger de Jean-Bedel Bokassa qu’il quitte le pouvoir séance tenante évitant en retour un coup de canne de l’Empereur grâce à l’interposition in extremis d’Omar Bongo, médiateur de cette rencontre. L’opération Barracuda est mûrie au sortir de cet entretien houleux. Membre du comité de campagne de VGE, Journiac appartenait au premier cercle du président français. Les deux hommes étaient liés par une profonde amitié avant que celle-ci ne soit brutalement interrompue à la suite du décès de l’influent conseiller dans un accident d’avion au Cameroun, en 1980.

Droits de l’Homme

La relation ubuesque avec la Centrafrique et son issue fatale pour VGE à partir de la révélation, par le journaliste Pierre Péan, de « l’affaire » des diamants dans le Canard Enchaîné du 10 octobre 1979[15] ne doit pas occulter d’autres situations symptomatiques de cette continuité et de l’aveuglement assumé des autorités françaises quant à la situation hautement toxique de certains régimes du point de vue des droits humains. C’est le cas de la Guinée. L’éloignement de Foccart, son ennemi juré, a fait le bonheur de Sékou Touré lequel en profite pour reprendre attache avec la France. VGE se rend à Conakry fin 1978, trois ans après le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays. Qualifiée d’historique, cette visite est renforcée par la reprise de la coopération et les perspectives prometteuses de l’exploitation du fer du mont Nimba. Les trois ans qui séparent les deux événements ont pourtant vu la pire répression sur fond de énième complot intérieur dénoncé par l’homme fort de Conakry. Ce dernier débouche sur l’arrestation de dizaines d’opposants et la mort, sous la torture et la privation de nourriture, de Diallo Telli, ancien secrétaire général de l’Organisation de l’union africaine (OUA, future Union africaine) dans le camp Boiro. Le témoignage du français Jean-Paul Alata, ex-ministre de Sékou Touré emprisonné dans cette même enceinte militaire de 1971 à 1975, aurait pu apporter un éclairage sur cette tragédie. Las. Son livre Prison d’Afrique sera interdit à la vente à la demande du ministre français de l’Intérieur, Michel Poniatowski, soucieux de ne pas froisser la normalisation en cours. Victime de la même censure Simon Malley, fondateur de la publication tiers-mondiste Afrique-Asie, est expulsé de France pour ses positions fort peu appréciées tant à l’Élysée que dans plusieurs capitales au sud du Sahara.

Engagement militaire, maîtrise du jeu d’influence des puissances étrangères au sein du « précarré », défense d’intérêts économiques et faible engouement pour les droits de l’Homme forment la trame de la politique giscardienne en Afrique enveloppée des faux-semblants d’une évolution. Une « modernisation conservatrice » en somme, cette illusion d’un quelconque changement dans le cadre cadenassé des « liens indéfectibles » entre la France et « son » Afrique qu’aucun successeur de VGE n’est encore véritablement parvenu à dépasser.

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[1] Jean-François Bayart, « Fin de partie au sud du Sahara ? La politique africaine de la France » in Serge Michailof (dir.), La France et l’Afrique. Vade-mecum pour un nouveau voyage, Paris, Karthala, 1993, pp. 112-129.

[2] Valery Giscard d’Estaing, Loin du bruit du monde, XO éditions, 2020.

[3] Allocution de Valery Giscard d’Estaing à l’occasion de l’ouverture de la conférence des Chefs d’État africains. Bangui. Le 7 mars 1975. Site de l’Élysée (www.elysee.fr).

[4] Voir Géraldine Faes et Stephen Smith, Bokassa Ier. Un empereur français, Calmann-Lévy, 2000.

[5] Jean-Pierre Bat, « Les années safari club. La rupture dans la continuité » in Le Syndrome Foccart. La politique française en Afrique de 1959 à nos jours, Folio-Histoire, 2012. pp.337-442.

[6] Outre la menace que font peser plusieurs rébellions sur le régime de François Tombalbaye à N’Djaména, VGE doit négocier durant trois ans (1974-1977) la libération de l’archéologue française François Claustre, enlevée avec plusieurs autres coopérants, par Hissène Habré. Dépêché par Paris, le commandant Pierre Galopin sera exécuté durant les pourparlers.

[7] Voir Bob Denard, Corsaire de la République, Robert Laffont, 1998.

[8]Jean-Marcel Jeanneney, La politique de coopération avec les pays en voie de développement, La Documentation française, 1964.

[9] Leader indépendantiste de l’Angola à la tête du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), il devient le premier président de ce pays en novembre 1975.

[10] Directeur de cabinet de Pierre Abelin, Jean-Paul Benoit, aujourd’hui âgé de 84 ans, fera par la suite carrière avec l’Afrique. Député européen de 1989 à 1994 et proche de plusieurs chefs d’État, il est l’actuel avocat du président ivoirien Alassane Ouattara. Voir sur ce point Les 10 avocats qui défendent – et confessent- les présidents africains, Dossier spécial de La Lettre du Continent, 5 juillet 2016.

[11] Pierre Abelin, Pour une coopération rénovée avec l’Afrique, Le Monde, 30 septembre 1974.

[12] Il sera finalement « absorbé » par le ministère des Affaires étrangères en 1997 lors de la réforme de la coopération française initiée par la Premier ministre Lionel Jospin et avalisée par Jacques Chirac.

[13] Il reviendra aux affaires comme conseiller Afrique de Jacques Chirac à la Mairie de Paris puis à l’Élysée de 1995 jusqu’à son décès en mars 1997.

[14] Pascal Geneste, « René Journiac, le Foccart de Giscard ? » in Jean-Pierre Bat, Olivier Forcade et Sylvain Mary (Dir.), Jacques Foccart : archives nationales ouvertes (1958 – 1974). PUPS. 2017. pp. 49-77.

[15] Voir Patrick Pesnot, « Pour une poignée de diamants ou d’uranium » in Les dessous de la Françafrique, Nouveau Monde Éditions, 2010. pp.173-206.
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