ANALYSES

Un QR code santé pour voyager : bienvenue dans le monde selon Xi Jinping

Presse
25 novembre 2020
Le Président chinois propose d’attribuer à tout un chacun un QR Code afin de contrôler l’état de santé et de valider, ou d’invalider, les déplacements des uns et des autres, dans l’objectif de relancer les voyages à l’étranger. En quoi consiste ce système?

C’est à l’occasion du sommet du G20 (en visioconférence) que Xi Jinping a énoncé ce qui semble être une mesure plus qu’une proposition pour la population chinoise. Cela concerne les déplacements à l’étranger, l’objectif étant en effet de vérifier plus facilement l’état de santé des voyageurs, et donc de ne pas laisser circuler des personnes malades. L’efficacité d’une telle mesure peut s’avérer utile en temps de pandémie, car elle permettrait de relancer les voyages à l’étranger avec la garantie que cela ne se traduise pas par une propagation du virus. Le président chinois n’a pas précisé les détails, techniques notamment, de ce dispositif, mais l’idée est d’attribuer à chacun un code QR auquel sont rattachées les informations sanitaires. Ces informations sont fournies par les utilisateurs. De tels dispositifs existent déjà en Chine à échelles variables, avec le soutien des grandes entreprises de nouvelles technologies, Tencent notamment, et ont permis selon les autorités chinoise de limiter la propagation du covid-19. Les faits sont là: l’activité a repris en Chine et l’économie a retrouvé le chemin de la croissance, tandis que le reste du monde reste à l’arrêt. Pékin propose désormais d’élargir son dispositif à d’autres pays, c’est pourquoi Xi a évoqué ce point lors des échanges du G20. D’un point de vue politique, le président chinois met ici en avant les capacités technologiques de son pays, tandis que les pays occidentaux sont confrontés à une deuxième vague de pandémie qui paralyse les activités et les déplacements, provoquant des pertes considérables notamment dans les secteurs des transports et du tourisme. Cette démarche rappelle les différentes initiatives que Pékin a rapidement mises en place pour porter assistance aux pays les plus durement frappés par la pandémie, et relancer une mondialisation à l’arrêt le plus vite possible. On parle ici de la « diplomatie du masque ». Si les enjeux d’image et de politique sont considérables, c’est aussi au niveau technologique que tout se joue. Pékin a ainsi compris que la gestion de la pandémie offre de grandes opportunités aux géants chinois des nouvelles technologies de prendre le dessus sur leurs concurrents américains notamment.

Quels sont les dangers pour les libertés individuelles?

Les risques ne concernent pas les données utiles pour réguler les déplacements des malades du covid-19, mais les autres utilisations que peuvent faire ces dispositifs. On pense ici au crédit social, que la Chine a expérimenté dans certaines provinces, et qui questionne quant au contrôle total des populations, et surtout de leurs attitudes et positions. Un premier problème est ici posé: avec l’introduction d’un tel système, il deviendrait a priori impossible de voyager à l’étranger sans disposer d’un code QR. C’est déjà en soi très problématique en matière de protection des données et de libertés individuelles. Ensuite, comment s’assurer que ces données ne sont pas utilisées à d’autres fins sans que l’utilisateur n’ait le moindre contrôle, et puissent même faire l’objet de mesures de discrimination? Ainsi un passager « non qualifié » se verra-t-il simplement refuser d’embarquer, ou risque-t-il d’être soumis à d’autres interdictions? Par ailleurs, le principe du secret médical est ici totalement bafoué, puisque le passager se voit contraint de communiquer – à un interlocuteur dont il ignore les intentions, et même la nature – des informations sur son état de santé. Enfin, quelle est la prochaine étape? L’obligation pour toute personne voyageant à l’étranger d’être vacciné contre le covid-19 une fois que ce vaccin sera commercialisé? Là aussi, on voit que plusieurs questions sont soulevées, et elles concernent les libertés individuelles. De telles questions méritent d’être posées en toutes circonstances, elles le sont ici d’autant plus que le régime chinois n’inspire pas la confiance, et le crédit social alerte sur les risques de l’utilisation des données pour contrôler les populations. Cela ne signifie pas que le système exposé par Xi Jinping soit par essence mauvais, ni qu’il ne mérite pas d’être pris en compte du fait de ses caractéristiques techniques. Mais à condition de savoir quelles voies peuvent être ouvertes en conséquence.

Les puissances occidentales sont en train de perdre le monopole de la définition des normes qui régissent l’organisation de la planète. Seront elles capables de résister à la pression chinoise ?

Jusque récemment, les pays occidentaux pensaient que la Chine n’était que l’usine du monde, et qu’ils conserveraient un très net avantage technologique. Cet avantage a cependant rapidement fondu, et nous assistons désormais à un rattrapage, voire un déplacement dans certains secteurs. L’exemple de la 5G est le plus significatif ici. Car s’il est légitime de s’interroger sur l’utilisation de la 5G, force est également de constater qu’aucun pays occidental n’est actuellement en mesure de proposer un système concurrentiel aussi performant. La pression technologique chinoise est de plus en plus forte, et le rapport de force est en train de s’inverser. Quelle doit être l’attitude des puissances occidentales face à ce phénomène? S’il convient de rester très prudent et de poser les questions qui méritent de l’être (comme les libertés individuelles évoquées précédemment), il ne faut pas non plus avoir une vision binaire. D’une part parce que cette transition de puissance technologique ne doit pas nous inviter nécessairement à y associer des intentions mauvaises de la part de Pékin. D’autre part parce que les puissances occidentales ne sont pas exemptes de tout reproche en matière de collecte de données à l’insu des utilisateurs. Perdre la définition des normes est une chose, partir du principe que la puissance émergente les changera forcément, et en négatif, en est une autre. Attention donc à ne pas confondre l’impératif de garder un contrôle, juridique notamment, sur les innovations technologiques, et la diabolisation de la Chine à des fins politiques voire idéologiques.
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