ANALYSES

“Il faut se désintoxiquer du pétrole”

Presse
28 juin 2020
La crise sanitaire en présence est-elle de nature à provoquer des bouleversements durables sur la scène énergétique mondiale ?
Tout dépend de ce que l’on appelle “durable”. L’impact à court terme (2020) sur la consommation énergétique mondiale et sur les prix du pétrole est majeur. En 2021, peut-être en 2022, nous aurons encore des impacts de la pandémie de la Covid-19. Au-delà, c’est moins probable. Il est intéressant de noter que l’accord de l’Opep+ (23 pays, dont 13 membres de l’opep) conclu en avril passé prévoit des réductions de production sur deux ans, entre le 1er mai 2020 et le 30 avril 2022. Bien entendu, les choses seraient différentes si nous devions faire face à une nouvelle vague de confinement à l’avenir.

Ce n’est pas le scénario le plus probable car on peut penser que les gouvernements privilégieront des confinements locaux si nécessaire plutôt que de bloquer à nouveau leurs économies nationales. Mais il n’y a évidemment aucune certitude en la matière.En dehors de ce scénario “pessimiste”, on est plus sur des impacts à court et à moyen terme qu’à long terme. Les effets à long terme sont plutôt liés à d’autres problématiques, notamment la lutte contre le changement climatique.

Les principaux impacts énergétiques de la pandémie et de la crise économique qui en a découlé sont la chute des prix du pétrole, la baisse de la consommation énergétique mondiale (pétrole, charbon, gaz naturel et électricité), la forte réduction de la production pétrolière mondiale, la forte baisse des investissements énergétiques, la chute des profits de l’industrie pétrolière, la chute des recettes d’exportation et des recettes budgétaires des pays producteurs et la baisse des émissions de gaz carbonique.

Quels enseignements devraient être tirés par les pays pétroliers après la chute brutale qu’ont connue les cours du brut dans le sillage de la pandémie de la Covid-19 ?
La principale leçon à tirer est qu’il est risqué de trop dépendre du pétrole et d’être donc soumis aux fluctuations des prix du brut. Ce n’est bien sûr pas nouveau. Les cours du pétrole ont chuté en 1986, à la fin des années 1990, au second semestre 2008, entre l’été 2014 et le début 2016 et en 2020. On connaît donc depuis longtemps les dangers d’une trop forte dépendance au pétrole, la vulnérabilité économique qui en découle et les tensions politiques et sociales que cette vulnérabilité peut générer.

Cela dit, de nombreux pays producteurs n’ont pas fait grand-chose pour diversifier leur économie. Le pétrole rapporte normalement beaucoup d’argent et il est tentant d’attendre la remontée des prix, qui arrive toujours d’ailleurs, tout en promettant que c’est la dernière fois que l’on se laissera surprendre. Il est certain qu’il est plus facile de se reposer sur la rente pétrolière que d’engager et de conduire dans la durée une diversification de son économie.

La leçon sera-t-elle comprise cette fois-ci et des décisions fortes seront-elles prises en ce sens ?  Le choc a été très brutal avec un effondrement des prix du brut sur une période très courte. Entre début janvier et le plus fort de la crise en avril, les prix du Brent de la mer du Nord ont ainsi chuté d’environ 70%, ce qui est considérable. Mais ils ont augmenté de 130% entre le creux d’avril et le 23 juin, même s’ils restent inférieurs de près de 40% à leur niveau du début 2020.

Les pays dont l’économie dépend étroitement des revenus pétroliers, disposent-ils d’alternatives plus viables pour sortir justement de cette dépendance ?     
Le paradoxe est que c’est au moment où les pays producteurs ont le plus besoin de diversification que leurs moyens permettant celle-ci sont les plus faibles, puisque ce sont les revenus du pétrole qui permettraient en bonne partie de financer cette diversification. Mais le plus important, c’est l’existence ou l’absence d’une volonté politique dans la durée. Il y a dans divers pays producteurs un peu plus d’appétit que par le passé pour une diversification mais cette dynamique reste à confirmer et à amplifier. Il y a en fait deux diversifications : celle du secteur énergétique et celle de l’économie dans son ensemble. La seconde est plus complexe que la première.

Pour la diversification énergétique, l’un des pays les plus avancés est Abou Dhabi avec quatre réacteurs nucléaires en construction par un consortium sud-coréen et des projets de production d’électricité d’origine solaire. Pour la diversification économique, plusieurs pays du Moyen-Orient ont adopté des plans dans ce domaine, notamment l’Arabie saoudite avec son ambitieux programme “Vision 2030”. Mais on ne peut pas dire que les résultats soient très spectaculaires pour le moment. Il n’y a jamais de fatalité.

Il n’est pas écrit quelque part que les pays très dépendants du pétrole sont condamnés à le demeurer jusqu’à la fin des temps. Mais il faut cette forte volonté politique, il faut du temps, il faut beaucoup d’argent (ce n’est pas le point le plus difficile), il faut mobiliser les capacités nationales et internationales et attirer les investissements (ce qui suppose pas mal de réformes économiques) et il faut former les compétences nationales dans des secteurs autres que les hydrocarbures. Un vaste programme. Et il faut accepter de se désintoxiquer du pétrole, ce qui n’est pas facile.

Les hydrocarbures non conventionnels demeurent-ils cette variable déterminante dans l’équation énergétique mondiale ?
Oui, cela reste très important. Si les Etats-Unis sont les premiers producteurs de pétrole et de gaz naturel dans le monde devant la Russie, c’est grâce au non-conventionnel. Si les prix du pétrole ont fortement chuté entre 2014 et 2016, c’est largement du fait de la montée de la production nord-américaine de bruts non conventionnels.

C’est l’un des sujets clés abordés par l’Opep depuis des années et, ce, à juste titre. Il y a aujourd’hui quatre pays qui exploitent de façon industrielle des hydrocarbures non conventionnels : les Etats-Unis pour le pétrole et le gaz de schiste (qu’il faudrait appeler pétrole et gaz de roche mère), le Canada pour le pétrole extrait des sables bitumineux, le Venezuela pour le pétrole extra-lourd et l’Australie pour le gaz extrait de mines de charbon.

A noter que trois de ces pays sont sur le continent américain. D’autres pays producteurs ont commencé à développer des projets dans ce secteur ou pensent le faire. On peut citer la Chine, l’Argentine, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Oman, l’Algérie ou la Pologne. Ce n’est pas une liste exhaustive.

La crise inédite que traverse actuellement la planète incitera-t-elle à plus d’intérêt et d’investissements dans les énergies propres et renouvelables ? 
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a montré que la production d’électricité à partir de l’énergie éolienne et de l’énergie solaire avait continué à augmenter en 2020, alors que tout le reste était orienté à la baisse.  C’est un élément intéressant et rassurant pour l’avenir. La montée de ces sources d’énergie et leur attractivité croissante n’ont cependant pas commencé en 2020.

La dynamique a débuté il y a plusieurs années et repose sur quelques facteurs clés : la lutte contre le changement climatique, une forte acceptabilité sociale, des progrès technologiques qui ont permis une forte réduction des coûts et un soutien de la part de plusieurs Etats. Cette dynamique aurait continué à se développer sans la Covid-19, mais il peut y avoir un effet accélérateur même si nous manquons de recul aujourd’hui. Il y a quelques problèmes cependant.

Avec la chute des prix du pétrole, les énergies fossiles restent très compétitives et la pandémie a perturbé des chaînes de valeur mondialisées, notamment à partir de la Chine qui est un fournisseur très important d’équipements dans ce domaine (panneaux solaires notamment). Là aussi, il y aura des leçons à tirer pour l’après-2020.

L’ère du “pétrole cher” est-elle définitivement révolue ?
On peut le penser mais restons prudents. Nous n’avons toujours pas trouvé de boule de cristal qui permette de prévoir les prix du pétrole et ceux-ci vont continuer à nous surprendre. Et n’oublions pas qu’il n’y a pas si longtemps, entre 2011 et 2014, nous avions des prix du pétrole de 100 dolars le baril et même beaucoup plus.

N’oublions pas non plus les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, en particulier autour de l’Iran. On n’en parle plus beaucoup du fait de la focalisation sur la Covid-19 mais il n’y a pas que le coronavirus dans le monde. Ces tensions n’ont pas disparu, bien au contraire. Ce qui est certain, c’est que nous avons depuis plusieurs années, avant 2020 qui est exceptionnelle, une production abondante de pétrole grâce, en partie, aux bruts non conventionnels, notamment aux Etats-Unis.

Cette abondance n’est pas propice à une flambée des prix. Mais il faut aussi tenir compte des facteurs géopolitiques et pas seulement de l’offre, de la demande et des stocks pétroliers. Au regard du poids du Moyen-Orient, qui représente près de 50% des réserves prouvées de pétrole, il ne faut jamais oublier la géopolitique quand nous parlons de l’or noir.
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