ANALYSES

Super Tuesday : le « come-back » de Joe Biden

Presse
4 mars 2020

Quelle nuit !


« On appelle ça un super mardi et on sait pourquoi », a (presque) sobrement commenté Joe Biden en s’adressant à se supporters depuis la Californie. Il faut dire qu’il était certainement loin d’imaginer, il y a à peine une semaine, que cela aurait pu se passer ainsi :

Début de soirée : pas le temps de s’installer


La soirée a commencé gentiment, avec le caucus des Samoa, un territoire dépendant des États-Unis et qui participe à la primaire démocrate, bien que ces habitants n’ont pas le droit de vote pour l’élection générale. Mike Bloomberg (qui y a investi une somme déraisonnable en publicité) et Tulsi Gabbard (qui est née ici) ont remporté ce premier scrutin.

On a alors pu penser pendant un instant que cela allait annoncer une vague Bloomberg, porté par ses millions et une campagne immorale, qui pouvait montrer qu’on peut s’acheter son siège à la Maison-Blanche.

Le premier résultat continental est venu du Maine, un État du nord-est, une région dans laquelle Bernie Sanders devait logiquement écraser tout le monde : il est sénateur du Vermont, et les démocrates sont ici tournés vers l’Europe et les idées plutôt progressistes : un programme de couverture-santé pour tous, ça parle aux électeurs et ça ne fait pas forcément peur. Mais la surprise a été de taille : dans cet État, le vote, qui ne devait être qu’une formalité, s’est révélé très serré et il a été impossible aux instituts de sondage de désigner un vainqueur.

Puis tout s’est emballé très vite : les États du sud ont commencé à tomber et il est devenu évident qu’il se passait quelque chose d’inattendu : en Virginie et en Caroline du Nord, la victoire de Joe Biden a été écrasante. Très vite, il a aussi fallu prendre en compte que la participation était massive : les Afro-Américains, en particulier, étaient donc sortis de chez eux pour faire entendre leur voix et peser sur ce scrutin. En Virginie, où 700 000 électeurs s’étaient déplacés en 2016, on a eu la surprise de constater qu’ils étaient cette fois plus de 1,3 million : presque le double !

Les bastions sont tombés


Les équipes de Sanders n’y ont pas cru tout de suite même si, sur les réseaux sociaux, il y a eu soudain un calme étonnant –certainement dû à l’inquiétude. Et le coup de massue est tombé assez vite : le Minnesota d’abord, mais surtout le Massachusetts, ont été gagnés par Joe Biden. Réalisons-nous bien que le Massachusetts est quasiment le jardin d’hiver de Bernie Sanders qui, en tant que voisin, pensait qu’il n’en ferait qu’une bouchée ? Oh, bien sûr, il fallait d’abord vaincre Elizabeth Warren, qui est sénatrice de cet État, mais il pensait que c’était à sa portée : Elizabeth Warren a été effectivement défaite, durement, mais elle finit troisième car Sanders a rendu les armes lui-aussi. Le Minnesota a donné à l’ancien vice-président de Barack Obama une autre de ces grandes victoires symboliques qui marquent les soirées électorales : il a été aidé par le ralliement d’Amy Klobuchar, la « régionale » de l’étape, et par cette formidable dynamique de rassemblement qui s’est mise en route à 48h de l’élection.

Le sud a suivi : tous les États y ont voté comme un seul électeur : Biden, Biden, Biden semblait être leur seul crédo. Tennessee, Arkansas, Oklahoma… les victoires se sont enchainées et on commençait à se demander ce qu’il resterait à Bernie Sanders pour digérer cette soirée.

Bernie à l’Ouest


Pour le candidat autoproclamé « socialiste », le salut est venu des États situés le plus à l’Ouest : peut-être le vent n’avait pas réussi à souffler assez fort jusque-là pour emporter tous ses espoirs. En réalité, on y a beaucoup voté par anticipation, c’est-à-dire AVANT que ce vent pro-Biden ne se lève sur les États-Unis ; avant aussi que Pete Buttigieg et Amy Klobuchar ne quittent la course : il était donc trop tard pour redresser totalement la barre. Dans le Colorado, Bernie a réussi à passer en tête, tout comme dans l’Utah. Mais pour quel gain ? 67 et 29 délégués, respectivement. Une bien maigre collecte !

Il restait alors les deux grosses timbales de la soirée : le Texas et la Californie : 228 délégués pour l’un et 415 pour l’autre. Les partisans les plus convaincus ont cru y voir un moyen de retourner les choses. Mais il confondait visiblement là deux systèmes qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre et qui sont respectivement celui des primaires et celui de l’élection générale : dans le second, le vainqueur emporte TOUS les délégués : c’est le « winner-take-all », le gagnant rafle tout. Toutefois, ce n’est pas le cas dans les primaires, puisque les voix sont réparties à la proportionnelle, en fonction d’un vote populaire pour une part d’entre eux et des résultats dans les territoires pour l’autre partie, et à la condition d’avoir atteint un seuil de 15%. La victoire de Sanders en Californie, que l’on a appris au petit matin ne lui rapportera donc que quelques dizaines de délégués en plus par rapport à Biden, même pas de quoi rattraper le retard accumulé dans les autres États.

Réunir à tout prix


Il s’est donc passé quelque chose d’extraordinaire dans cette course et quelque chose a changé : mais si Sanders se retrouve assommé et que Joe Biden devient ultra-favori pour décrocher l’investiture, il reste toujours un même problème que cette primaire a révélé de façon encore plus criante : l’électorat démocrate a des attentes différentes en fonction du groupe auquel il appartient. Les Hispaniques veulent une couverture-santé plus protectrice et n’ont pas peur de l’interventionnisme de l’État mais les plus âgés veulent conserver un système d’assurances privées et ont peur du coût astronomique des propositions de Bernie Sanders. Les plus jeunes sont idéalistes et adhèrent aux propositions inclusives du doyen des candidats, appelant de leurs vœux un même accès aux soins, à l’éducation ou au logement, pour tous. Les Afro-Américains sont plus pragmatiques et modérés et se méfient de la radicalité de Bernie Sanders.

Autant de groupes différents auxquels le futur candidat unique devra parler et dont il devra porter les aspirations. Il faudra que le candidat unique soit aussi en capacité de parler aux ouvriers, auquel le parti ne parle plus depuis longtemps et qu’il propose une voie pour sortir de la division qui gangrène le pays.

Joe Biden s’est positionné pour être ce candidat modèle, parce qu’il a inscrit sa campagne dans la réunification de la famille démocrate qui était éclatée : les ralliements de Pete Buttigieg, Amy Klobuchar et beto O’Rourke ont créé l’électro-choc qui manquait à ces primaires. Maintenant, il va tacher de ne plus laisser retomber ceet énergie et va tenter de la porter jusqu’au 3 novembre en l’habillant d’un projet qui les mettra tous d’accord : « il faut chasser Donald Trump de la Maison-Blanche. »
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