ANALYSES

Coronavirus : quelles conséquences politiques pour le pouvoir chinois ?

Interview
26 février 2020
Le point de vue de Barthélémy Courmont
 


Deux mois après l’épidémie, qui a eu des impacts significatifs sur l’économie chinoise, les cas de coronavirus sont en augmentation dans le monde entier, alors que le gouvernement chinois sort de son silence. Le coronavirus va-t-il fragiliser le pouvoir chinois ? Le point de vue de Barthélemy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Si les autorités chinoises semblaient assez discrètes sur le traitement du coronavirus, Xi Jinping est revenu sur le devant de la scène en limogeant deux responsables du Hubei et de Wuhan, comment expliquer ce revirement ?

La stratégie de communication de Pékin sur le coronavirus a évolué à plusieurs reprises depuis le début de l’épidémie, et l’un des tournants fut le « retour » de Xi Jinping sur le devant de la scène, mi-février. Le président chinois fut en effet absent pendant plusieurs semaines, au point d’alimenter tous les fantasmes sur sa légitimité au sommet de l’État, à l’extérieur du pays en particulier. En réapparaissant dans les rues de Pékin et allant même à la rencontre de citoyens — ce que Xi n’a pas pour habitude de faire — il a repris en main le contrôle d’une crise alors exposée à de vives critiques, sur les réseaux sociaux en particulier. C’est surtout en limogeant des responsables politiques importants, plus haute autorité du PCC de la province du Hubei (Jiang Chaoliang), et de la ville de Wuhan (Ma Guoqiang), qu’il signala cette reprise en main, en désignant les responsables des dysfonctionnements ayant retardé la réaction des autorités et sous-estimé l’importance de l’épidémie. Un bon moyen pour Xi de ne pas être lui-même exposé aux critiques, tout autant que d’imposer de nouveaux responsables, des proches comme l’ancien maire de Shanghai, Ying Yong. Xi a pris conscience du risque face aux critiques, en particulier après la mort à Wuhan de Li Wenliang, le médecin qui avait le premier signalé les risques d’infection, et sa réaction fut de désigner des responsables.

Un autre tournant important est celui que Xi Jinping a opéré au cours des derniers jours, notamment quand il a estimé que le coronavirus est l’urgence sanitaire la plus grave en Chine depuis 1949. Une stratégie de communication aux antipodes du déni, comme cela était reproché à Pékin en janvier. Un choix habile surtout, qui se présente au moment où l’épidémie est de mieux en mieux contrôlée. En clair, Xi se projette déjà vers la sortie de crise, et pourra à cette occasion justifier les mesures exceptionnelles qui ont été prises (des centaines de millions de personnes mises en quarantaine, du jamais vu) par l’urgence extrême de cette épidémie, présentée dès lors comme plus grave que le SRAS ou même les famines qui accompagnèrent le sinistre Grand Bond en avant. Ce sera aussi un moyen pour le président chinois d’afficher la capacité de la Chine à surmonter une crise d’une telle ampleur grâce à ses institutions et son système politique. C’est d’une très grande habileté politique.

La crédibilité politique de Xi Jinping et du pouvoir chinois actuel souffrira-t-elle du coronavirus et de son traitement ?

Je ne pense pas. C’était possible les premières semaines de l’épidémie, tant le dirigeant et tout le pouvoir chinois semblaient dépassés par les évènements. La relation ambiguë avec le numéro deux du régime, le Premier ministre Li Keqiang, fut notamment mise en avant lors de la visite de Li à Wuhan, fin janvier. En se rendant au centre de l’épidémie et en visitant le chantier de l’hôpital sorti de terre en quelques jours, le Premier ministre voyait sa légitimité grandir face à Xi, resté à Pékin. Mais le retour de Xi Jinping et le changement de stratégie de communication évoqué précédemment lui offrent l’opportunité de renforcer sa légitimité, clef du pouvoir en Chine.

Il est en revanche intéressant de s’interroger sur la légitimité des responsables locaux, et donc sur ces rouages essentiels de l’État parti. Les réseaux sociaux chinois ont été très actifs au début de la crise, avant d’être contrôlés avec une très grande rigueur. Mais les citoyens chinois reviendront forcément à la charge, quand les effets économiques se feront sentir (il est difficile d’en mesurer l’impact à ce stade), et quand la pression sera redescendue d’un cran. Mais qui viseront-ils alors ? Xi Jinping et le pouvoir central ? C’est peu probable, sauf chez les éléments les plus subversifs et les défenseurs de réformes démocratiques, tandis que dans le reste de la population, c’est la capacité de Pékin à avoir mis un terme à la crise qui sera retenue. En revanche, l’émoi provoqué par la mort de Li Wenliang le montre, les Chinois n’accepteront plus de dysfonctionnements de la part de leurs dirigeants locaux. Cette attitude ressemble au mouvement anticorruption, initié par Xi Jinping à son arrivée au pouvoir, et qui mobilisa la vigilance de la société civile contre ces corps intermédiaires regardés avec suspicion et dénoncés pour leurs activités criminelles. En d’autres termes, c’est la gouvernance chinoise qui se voit ajustée, comme elle le fut au début des années 2010.

D’autres pays, le Japon et la Corée du Sud en tête, ont montré des difficultés à contenir l’épidémie. Quels enseignements en tirer ?

Les déboires de Tokyo et de Séoul sont, toute proportion gardée, une bonne nouvelle pour la Chine. Le Japon a très mal géré la crise sanitaire à bord du navire Diamond Princess, où près de 700 malades ont été identifiés. Les autorités japonaises ont même dû adresser des excuses publiques, notamment sur le fait d’avoir laissé partir des passagers après des contrôles jugés insuffisants. Les témoignages des passagers pendant la quarantaine, diffusés dans le monde entier, ont montré l’image d’une gestion hasardeuse, à tort ou à raison. La situation en Corée du Sud est encore plus alarmante, avec plus de 1 000 cas et de fortes inquiétudes quant au développement de l’épidémie, et la mise en quarantaine du pays le place dans une situation comparable à celle de la Chine. Dans ces deux pays, démocratiques, la société civile est légitimement inquiète et mécontente, et ces crises ont eu une résonnance à l’international.

Cela fait les « affaires » de la Chine, d’abord parce que ce n’est plus désormais le seul pays fortement impacté par le virus. Ensuite et surtout parce que Pékin n’est plus le seul pays à être montré du doigt pour son incapacité à gérer la crise correctement. En devenant une crise sanitaire internationale, et plus uniquement un problème chinois, le coronavirus nécessite de nouveaux types de réactions, et modifie la perception que nous en avons. Notons à ce titre l’exemple de la France où, depuis trois jours, les inquiétudes concernent le foyer infectieux en Italie plus qu’en Chine.
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