ANALYSES

«Le maréchal Haftar a toujours laissé entendre que la résolution du conflit libyen passait par une solution militaire»

Presse
15 janvier 2020
Interview de David Rigoulet-Roze - Sputnik
Comment interpréter ce départ du maréchal Haftar des négociations pour un cessez-le-feu ?

Officiellement, le maréchal Khalifa Haftar a demandé un délai de deux jours supplémentaires pour étudier en détail le document prévoyant les modalités d’un cessez-le-feu pérennisé. Il estime avoir consulter certaines tribus alliées et plus ou moins intégrées à ladite “Armée Nationale Libyenne” (ANL), dans le cadre de son offensive sur la capitale Tripoli, débutée en avril 2019 et ayant causé près de 2.000 victimes et déplacé quelque 140.000, selon l’Onu.

D’aucuns y voient un prétexte pour ne pas avoir à signer immédiatement un accord de cessez-le-feu formalisé prolongeant indéfiniment la cessation des hostilités. Un accord en revanche signé lundi 13 janvier par Fayez el-Sarraj, le chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l’Onu.

Ce départ enterre-t-il définitivement le processus de cessez-le-feu mis en place le 12 janvier ?

Cela ne l’enterre pas, mais cela soulève de sérieuses questions sur sa pérennité. Les Russes, qui ont l’oreille du maréchal Khalifa Haftar, ont indiqué par la voie du chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, poursuivre les “efforts” avec Ankara en vue d’un accord formalisé, mais on peut s’interroger sur les calculs que peut faire le maréchal Khalifa Haftar dans ce processus. Moscou entend faire preuve d’optimisme en affirmant via le ministère russe de la Défense que “le principal résultat de la réunion a été la conclusion d’un accord de principe entre les belligérants pour maintenir et prolonger indéfiniment la cessation des hostilités”.

Quelles perspectives peut-on avoir pour la conférence internationale de Berlin dans quelques jours ?

Le départ du maréchal Khalifa Haftar de Moscou sans signer l’accord formalisé de cessez-le-feu pose logiquement la question de la viabilité de la conférence internationale sur la Libye sous l’égide de l’Onu, censée se tenir à Berlin le 19 janvier prochain. La chancelière Angela Merkel était en personne venue à Moscou et avait obtenu le soutien de Vladimir Poutine.

Le format retenu pour cette conférence est un format dit “5 +5 +1” à savoir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu + cinq acteurs majeurs parties prenantes de la situation (l’Italie, l’Allemagne, la Turquie, l’Égypte, les Émirats arabes unis) + l’Algérie qui s’était plainte auprès de la chancelière allemande de ne pas avoir été sollicitée, alors qu’elle a près d’un millier de kilomètres de frontières avec la Libye. Un point d’interrogation demeure sur une éventuelle participation de la Tunisie, où le Président Recep Tayyip Erdogan s’était inopinément rendu le 25 décembre 2019, voire du Qatar, allié avéré de la Turquie.

Intégrer tous ces pays, avec chacun leurs intérêts, dans les discussions, ne met-il pas en péril le processus d’obtention d’un cessez-le-feu ?

C’est tout le problème. Sans parler des déclarations martiales du Président Recep Tayyip Erdogan, faites devant les députés de son parti l’AKP: “Nous n’hésiterons jamais à infliger au putschiste Haftar la leçon qu’il mérite s’il poursuit ses attaques contre l’administration légitime et contre nos frères en Libye”.

En dépit de l’échec relatif de la réunion de Moscou, le Président turc a affirmé qu’il maintenait sa participation à une conférence sur la paix en Libye prévue le 19 janvier prochain à Berlin. Ce format “internationalisé” renvoie au nouveau paradigme préconisé par le représentant spécial de l’Onu pour la Libye, Ghassam Salamé, qui estimait dans un entretien accordé au journal Le Monde en date du 31 décembre 2019 “qu’il fallait restaurer un minimum d’accord international avant de demander aux acteurs libyens de revenir à la table des négociations.

Quels sont les liens entre la Turquie et Fayez el-Sarraj? Quels sont ses intérêts et de quels moyens dispose-t-elle pour faire pression sur l’homme fort de Tripoli ?

Un accord “de coopération militaire et sécuritaire” a été signé le 27 novembre à la faveur d’une rencontre à Istanbul entre le Président Recep Tayyip Erdogan et Fayez el-Sarraj. Ratifié le 21 décembre par le Parlement turc, le document ouvrait la voie à une intervention turque directe en Libye en prévoyant l’envoi d’une “force de réaction rapide” dès lors que le gouvernement libyen le demanderait formellement, ce que le GNA de Fayez al-Farraj a fait dès le 19 décembre dernier sous la pression des milices armées, le plus souvent islamistes, des villes côtières de la Tripolitaine, comme celle de Misrata, qui constitue le noyau dur de la coalition islamiste Fajr Libya. Elles sont liées à la mouvance des Frères musulmans, dont le parti de l’AKP du Président Erdogan se trouve l’expression politique en Turquie.

L’habileté du Président turc réside dans le fait d’utiliser le même argumentaire que celui auquel avait recouru Téhéran et Moscou pour justifier un soutien militaire apporté au gouvernement de Bachar el-Assad en Syrie, soutien réclamé dans les deux cas par le gouvernement légal du pays concerné. Le Président turc a ainsi soumis, dès le 2 janvier 2020, une motion autorisant l’envoi éventuel de soldats turcs en Libye. Cela n’a rien d’anodin, car cela sonne un peu comme le retour des Turcs au Maghreb. Dans la représentation “néo-ottomane” mobilisée par le Président Erdogan, cela s’inscrit aussi dans la logique d’un retour de la puissance turque en Méditerranée orientale.

Or, précisément, les vues sur la Méditerranée orientale sont tout sauf contingentes pour le Président Erdogan. De fait, l’accord du 27 novembre 2019 avait un volet économique. Il impliquerait une clause relative à des prétentions de forages d’hydrocarbures au large de Chypre –dont la partie nord est occupée par l’armée turque depuis 1974– dans des zones de délimitations contestées avec la Grèce. Cet accord permettrait à Ankara d’élargir jusqu’aux frontières maritimes libyennes la superficie de son plateau continental et de sa ZEE (zone économique exclusive) et serait destiné à hypothéquer l’accord EastMed, signé le 2 janvier 2020 entre la Grèce, Chypre, l’Égypte du Président al-Sissi et Israël pour l’exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale. Ces prétentions turques sont également vues d’un mauvais œil par la Russie, qui dispose d’une grande base navale à Tartous, en Syrie.

Et concernant la Russie et Haftar?

Moscou n’apprécie pas la manifestation de ces velléités “néo-ottomanes” de la part du Président Recep Tayyip Erdogan. C’est ce qui pousse Moscou à chercher à brider les initiatives turques, notamment en Libye, ce qui passe par un soutien au moins tacite au maréchal Khalifa Haftar, voire par l’entremise de contractuels étrangers expérimentés. Un soutien qui s’expliquerait dans la mesure où le maréchal Khalifa Haftar, –parfois qualifié par ses détracteurs de “putschiste”, voire de “Sissi libyen”, puisqu’il bénéficie du soutien affiché du Président “anti-frériste” Abdel Fatah al Sissi– s’est d’emblée présenté comme le héraut de la lutte contre le terrorisme et contre l’islamo-djihadisme, ce qui constitue le mantra de Moscou, entre autres.

La Russie voit, à tort ou à raison, le maréchal Khalifa Haftar comme un acteur susceptible d’organiser le chaos post-Kadhafi qu’il n’a cessé de stigmatiser, en faisant d’ailleurs porter la responsabilité directe sur les Occidentaux à l’origine du renversement du dictateur libyen fin 2011. Mais la Russie a également des intérêts à faire prévaloir, notamment économiques, dans un pays qui demeure un pays pétrolier majeur par sa production et ses réserves prouvées. La Libye constitue un marché potentiel d’exportation pour le blé russe et pour regagner des contrats civils et militaires perdus après la chute de Kadhafi.

Sans parler du fait que la Libye se présente, à bien des égards, comme la “fenêtre” sur le reste de l’Afrique, continent où Moscou ambitionne de “reprendre” pied de manière durable, en capitalisant sur sa posture de puissance qui se veut à la fois stabilisatrice et médiatrice, comme la Russie pense en avoir donné la preuve au Levant.

Haftar ne s’isole-t-il pas de la communauté internationale en se retirant de telle sorte des négociations de cessez-le-feu? Il risque de perdre en légitimité…

C’est une possibilité et un risque, pour l’heure assumé par le principal intéressé, qui estime sans doute qu’on ne pourra pas faire l’économie de ce qu’il représente, militairement parlant. On peut rappeler que le maréchal Khalifa Haftar a toujours laissé entendre que la résolution de la situation libyenne passait davantage par une solution militaire que politique. De ce point de vue, on ne peut pas exclure l’idée que, selon lui, si le cessez-le-feu peut présenter un intérêt immédiat, il n’a pas nécessairement vocation à être pérennisé, dans la mesure où son objectif déclaré demeure de s’emparer de la capitale Tripoli. L’inconnu réside dans les soutiens dont il pense pouvoir bénéficier pour y parvenir.
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