ANALYSES

La bataille du Brexit ne fait que commencer

Presse
20 décembre 2019
L’histoire se souviendra peut-être que le Brexit a vraiment débuté un pâle jeudi de décembre, presque trois ans et demi après le coup de tonnerre que le peuple britannique fit retentir dans un ciel européen qui ne lui paraissait déjà plus très bleu. Pour le meilleur ou pour le pire, le triomphe de Boris Johnson aux élections législatives sort le pays d’un tunnel qui semblait s’allonger sans fin et sans retour depuis le référendum du 23 juin 2016.

Il ne faut pas se méprendre sur l’importance de cette victoire, qui vient éteindre les ultimes espoirs des partisans d’un maintien dans l’Union européenne. Pour rappel, les Remainers représentaient 48% des votants de 2016. Ils avaient participé depuis le référendum aux plus grandes manifestations pro-européennes de l’histoire du pays. Cela n’aura donc pas suffi. Trois reports et trois élections plus tard, le Royaume-Uni sortira à la fin du mois prochain après un demi-siècle dans l’Union.

Au cours de la campagne, les opposants de Boris Johnson ont parfois semblé s’être passé le mot pour lui faciliter la tâche. Plus les conservateurs se déportaient à droite pour s’éviter une défaite aux mains de Nigel Farage et du parti Brexit, grands vainqueurs des élections européennes de mai dernier, plus les travaillistes choisissaient de mettre la barre à gauche. Cette stratégie, qui porte la marque de Jeremy Corbyn, est téméraire dans un pays qui reste profondément centriste de tempérament. Le dirigeant travailliste y aura laissé sa crédibilité, et se verra forcé de quitter son poste d’ici au scrutin prochain.

Un espace électoral sans précédent récent s’est ainsi ouvert entre les deux traditionnels partis britanniques, dans lequel les libéraux démocrates ont pourtant échoué à s’engouffrer. La dirigeante du parti Jo Swinson a mis sa candidature en péril dès l’abord en déclarant vouloir révoquer l’article 50 afin de permettre au pays de rester dans l’Union. Sans surprise, sa campagne n’a pas été en mesure de répondre par la suite à l’accusation de déni de démocratie. La libérale démocrate vient d’y perdre son siège de députée.

Un Brexit de guerre lasse

À l’inverse, il faut bien reconnaître au parti conservateur un certain flair politique. “Let’s Get Brexit Done” a succédé au “Take back control” de 2016: tout aussi efficace, le slogan a capitalisé sans détour sur la lassitude de tout un pays et sa profonde aspiration à passer à autre chose. Les travaillistes n’auront pas su trouver la parade: leur programme politique précis et détaillé a rapidement été noyé sous l’enjeu unique et massif que représente le Brexit. Le savoir-faire de l’appareil conservateur a par ailleurs permis d’éviter à Boris Johnson certaines de ses gaffes coutumières, tout en préservant la verve rhétorique qui a fait sa réputation politique.

L’élection permet donc aux conservateurs de rester au pouvoir cinq ans de plus, après une décennie pourtant marquée par une crise économique d’une grande violence, suivie d’une cure d’austérité. Les travaillistes perdent quant à eux leur quatrième élection de suite. Peut-être l’histoire se souviendra-t-elle entre les lignes de la résistance d’institutions représentatives qui ont été sérieusement mises à l’épreuve des impatiences et des colères contemporaines.

Il n’est pas exclu pourtant que le temps retienne que le 12 décembre incarnait bien davantage la fin du début que le début de la fin pour le Brexit. L’issue de l’élection permet certes d’avancer enfin sur le retrait britannique. Mais elle ne présage en rien de la capacité du pays à forger le consensus nécessaire à la future relation avec le bloc européen. En réalité, la question du lien futur entre Londres et Bruxelles remet en jeu tous les points durs qui déchirent la scène politique nationale depuis trois ans: l’Angleterre et l’Écosse, dont la dirigeante réclame désormais un second référendum d’indépendance, la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, l’accès américain au service de santé britannique, et naturellement celui d’une nation libre échangiste comme le Royaume-Uni au marché unique européen.

Début de la fin ou fin du début?

Les vieilles blessures cachent en effet les futurs maux. Le berceau de la démocratie parlementaire s’est transformé le temps du Brexit en un laboratoire du populisme à ciel ouvert. Démocratie directe et régime représentatif se sont livrés à un procès destructeur en légitimité. Ils ont fini par se considérer mutuellement exclusifs plutôt que réciproquement complémentaires. Le Premier ministre a temporairement empêché la représentation populaire d’exercer son mandat. Afin de faire valoir ses droits en retour, des membres du parlement ont traduit le gouvernement en justice, tout en rechignant à appliquer la volonté du peuple. Les juges de la Cour suprême ont été qualifiés d’“ennemis du peuple” par les journaux de Fleet Street.

En somme, les divergences habituelles de l’espace démocratique y ont été simplifiées et massifiées. Le pays a semblé perdre une partie de ses repères traditionnels dans cet étourdissant vacarme. En particulier, il y aura laissé ce qu’Ovide nommait dans les Métamorphoses sa capacité de discorde bienveillante, qui est au fond ce qui nous permet tous de faire démocratie. Le Royaume-Uni a donc survécu pour l’heure à son Brexit. Mais à quel prix?

 
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