ANALYSES

Lancement du sous-marin Suffren : « Une réelle nécessité stratégique » pour la France

Presse
12 juillet 2019
Interview de Hugo Decis - 20 minutes
Six nouveaux SNA, dont le Suffren, vont en remplacer six anciens. Il y a aussi les quatre SNLE. La France est l’un des pays avec la flotte sous-marinière la plus importante au monde. Ce renouvellement est-il une question de rang international ?

Il faut distinguer le volume unitaire qui équipe la France et la qualité de ses unités. A ces deux titres, la France est une puissance sous-marine importante. D’un côté, son volume est plutôt respectable, même s’il est beaucoup moins important que les Américains et les Russes, qui ont une avance conséquente. Mais en plus, ces sous-marins sont des concentrés de technologie extrêmement maîtrisés. Ne serait-ce qu’au niveau de la propulsion nucléaire, qui demande une maîtrise dont ne dispose qu’un nombre très restreint de pays actuellement.

C’est donc une question de maintien du rang international. Ça reflète aussi le fait que la France est une puissance maritime avec de nombreux territoires ultramarins, et des zones économiques exclusives (ZEE, la zone maritime de souveraineté de la France) à protéger en conséquence. D’autres pays n’ont pas cette nécessité, donc n’ont pas forcément à se doter de tels moyens. Par ailleurs, c’est une façon de rayonner en termes de maîtrise technologique et militaire, puisque pour un SNA de type « Suffren », on est vraiment dans de la très haute technologie militaire.

Il y a donc à la fois des raisons très pratiques, qu’elles soient militaires ou de simple surveillance de notre importante ZEE (la deuxième mondiale). Y a-t-il aussi un côté prestige ?

Bien sûr. Et même plus largement que le côté prestige, qui pourrait peut-être être mal interprété, de façon générale, l’utilisation d’un outil naval de ce type – et c’est vrai pour d’autres types de bâtiment – s’inscrit dans ce qu’on appelle la diplomatie navale. C’est-à-dire la capacité à faire passer un message politique, quelle que soit la nature de ce message, via la mobilisation d’outils navals. Ça va de l’influence à l’intimidation, en passant par la simple démonstration de maîtrise technologique, de force…

Il s’agit ainsi d’une sorte de levier en cas de tensions ?

Ça peut être un levier dans le cadre d’une crise, mais la diplomatie navale est quelque chose d’extrêmement vaste. Qui va de la simple démonstration de « je suis capable de construire ce bâtiment, donc je suis une puissance industrielle et technologique », à « je suis capable de vous frapper en utilisant ce bâtiment, donc je suis une puissance militaire qui doit être respectée, écoutée, ou en tout cas prise en considération ».

Ce programme de six nouveaux sous-marins, qui a été lancé il y a déjà plus de vingt ans, coûte plus de 9 milliards d’euros. La France en a-t-elle les moyens ?

La France a les moyens de le faire puisqu’elle le fait. C’est donc bien que ces moyens existent. Dans le débat public, on se demande parfois si l’argent qui est consacré aux armées ne devrait pas être consacré à la justice ou à l’éducation. Mon opinion, c’est que ce débat est construit sur des bases erronées. Que l’on parle de dépenses dans le domaine de la justice, de la culture ou dans le domaine militaire, il s’agit avant tout de savoir si l’Etat français a les moyens de protéger, accompagner, prendre soin de sa population, que ce soit en la dotant d’une culture et d’un système politique et juridique stable, mais aussi en la protégeant des menaces extérieures et en assurant des intérêts français à l’étranger. Donc, est-ce que la France a les moyens ? L’équation budgétaire est sans doute difficile à résoudre et doit évoluer dans le temps. Mais la question doit être : est-ce que la France en a besoin ? J’en suis convaincu.

Et ce dans le cadre de la diplomatie navale ?

C’est quelque chose d’extrêmement important. Pour vous donner un ordre d’idée, aujourd’hui, des sous-marinades à propulsion nucléaire, en Europe, il n’y en a que deux (la France et le Royaume-Uni). C’est déjà une façon de se distinguer d’autres puissances, en faisant la démonstration de sa capacité. Et, par ailleurs, avec ce saut générationnel du « Rubis » au « Suffren », la France envoie un message très clair en termes de diplomatie navale. (…) Par exemple, les « Suffren » vont embarquer des missiles de croisière navals, qui permettent à un sous-marin, depuis la mer, de frapper dans les terres. Une compétence qui n’est maîtrisée que par moins d’une demi-douzaine de pays dans le monde actuellement, c’est donc une vraie prouesse technologique.

Certaines caractéristiques de ce nouveau sous-marin sont publiques. Est-ce quelque chose qui est scruté dans les autres amirautés ?

Tout à fait. Et d’ailleurs, ce sont des compétences que cherchent à acquérir de nombreuses puissances aujourd’hui. (…) La Chine fait un grand effort pour moderniser et densifier sa sous-marinade, les Américains le font, les Russes le font, les Indiens cherchent à le faire… C’est une préoccupation internationale et la France aurait tort de tourner le dos à une urgence qui, visiblement, parle à beaucoup de nations étrangères, dont certaines ne nous veulent pas que du bien.

Puisque le nombre de sous-marins à travers le monde augmente, la France a-t-elle l’obligation de ne pas prendre de retard ?

Je pense qu’elle peut d’autant moins se le permettre qu’elle a, contrairement à d’autres puissances de premier ou de second plan, des intérêts à l’étranger. Je pense à la zone indo-pacifique, par exemple, qui est extrêmement importante. Là où un pays risquerait une simple baisse capacitaire à sa sous-marinade, la France, elle, risquerait de mettre en danger ses territoires à l’étranger et les mettre à la merci d’une intervention étrangère. C’est donc une nécessité encore plus concrète pour la France, qui ne relève pas seulement de la démonstration technologique, mais d’une réelle nécessité stratégique.
Sur la même thématique