ANALYSES

« Les Libanais ont toujours l’impression d’être dans un “entre-deux-guerres” »

Presse
27 avril 2018
Un premier scrutin après neuf années sans élections, une nouvelle loi électorale qui fait la part belle à la proportionnelle, des nouveaux candidats issus de la société civile… L’élection du 6 mai peut-elle conduire à un renouvellement de la classe politique libanaise ?

Ce sera la première élection adoptant le mode de scrutin proportionnel, qui était l’une des plus anciennes revendications des forces de changement et de la société civile libanaise. Il existe une vraie colère à l’égard des partis traditionnels, qui ont lamentablement failli dans leur gestion des affaires publiques. La crise des déchets, à l’été 2015 [manifestations contre le gouvernement à la suite de l’envahissement des rues de Beyrouth par des piles d’ordures], avait mis en lumière cette incurie.

Il y a enfin un désir de renouveau, qui s’était déjà exprimé en 2016 aux municipales de Beyrouth et qui est aujourd’hui porté par des listes indépendantes. On aurait donc pu penser que les conditions étaient réunies pour que se lève une vague de « dégagisme », qui aurait conduit à l’entrée au Parlement d’une vingtaine de figures réformatrices. Mais je crains que nous ne rations cette occasion de renouvellement.

Les sondages donnent les listes de la société civile en deçà du seuil d’éligibilité dans la quasi-totalité des circonscriptions. Le plus probable est que nous n’aurons que quelques petites surprises, qui ne changeront rien à l’équilibre des forces et que [le premier ministre] Saad Hariri sera reconduit à la tête d’un gouvernement d’union.

Le passage à la proportionnelle ne suffira donc pas à produire de changement ?

La manière dont cette loi électorale a été enfantée et les alliances purement opportunistes qui en ont découlé ont vidé la proportionnelle de son sens et de son contenu, ce qui fait qu’on peut parler de vraie-fausse proportionnelle, ou de majoritaire déguisée. Le découpage du pays en quinze circonscriptions de taille inégale, puis en districts (caza), souvent très homogènes d’un point de vue communautaire, a perpétué le système clientéliste et confessionnel.

Deuxième aberration : les listes sont formées de bric et de broc, c’est un vrai bazar électoral. A l’intérieur de beaucoup d’entre elles, on peut trouver un prosaoudien et un proche du camp irano-syrien, un partisan du désarmement du Hezbollah [le mouvement chiite est le seul à avoir conservé son arsenal à la fin de la guerre civile – 1975-1990 –, au nom de la lutte contre l’occupation du Sud-Liban par Israël], et un soutien de la « Résistance » que ce même Hezbollah dit incarner. Aucun des partis de l’establishment ne pouvant prétendre obtenir la majorité de la représentation, ils s’appuient les uns sur les autres et forment des alliances contre-nature, visant à maintenir le nombre de sièges dont ils disposent.

La classe politique dominante se serre les coudes pour ne pas perdre la main ?

Exactement. L’objectif de ces alliances purement électoralistes est de maximiser les suffrages pour passer le seuil d’éligibilité, qui dépendra du taux d’abstention et pourrait osciller, selon les circonscriptions, entre 8 % et 16 % des suffrages, un taux assez élevé pour les indépendants qui ne disposent ni de moyens financiers ni du soutien de l’appareil d’Etat.

Les vraies batailles se mènent à l’échelle du caza, où chaque électeur, après avoir choisi une liste, doit désigner son candidat préféré. C’est le système dit du vote préférentiel, troisième aberration, qui crée de farouches rivalités à l’intérieur d’une même liste et qui favorise les notabilités locales, les grands partis ou les candidats les plus fortunés. Cette loi électorale, monstre hybride, et ces alliances entre rivaux visent à garantir la perpétuation de l’establishment, tout en donnant l’impression d’une consultation démocratique. C’est pernicieux mais très habile. Les élites politiques libanaises compensent leur nullité en matière de gestion des politiques publiques par un véritable brio en matière de politique politicienne.

Qui sont les membres de cet establishment ?

On peut aujourd’hui distinguer trois types d’élites politiques au Liban.

D’abord, les vieilles familles féodales et les notabilités d’avant-guerre qui ont réussi, sauf dans la communauté chiite, à se maintenir au centre du jeu politique. Si l’on compare la composition du Parlement de 1937 avec celle d’aujourd’hui, on se rend compte qu’une quinzaine de familles sont toujours représentées.

Deuxième catégorie : les élites issues de la guerre civile, c’est-à-dire les chefs de milice qui se sont auto-amnistiés à la fin des combats, au nom de la réconciliation nationale, et sont entrés en politique.

Troisième catégorie : le club des milliardaires, les hommes d’affaires qui sont montés en puissance depuis les années 1990. Ces trois groupes forment un rouleau compresseur en face duquel les élites indépendantes, libérales ou progressistes ont très peu de chance. Même avant l’émergence des miliciens et des affairistes, les notabilités traditionnelles tuaient dans l’œuf toute velleité de réforme. Le président Fouad Chéhab [1958-1964] les appelait les « fromagistes ». Ils savent taire leurs rivalités dès qu’il s’agit de préserver leur part du fromage.

Quels autres facteurs expliquent la résilience de cette caste sur le long terme ?

L’argent joue un rôle prépondérant dans ces élections dans la mesure où l’Etat ne rembourse pas les dépenses de campagne et où le plafond des dépenses autorisé par la loi, bien que déjà très élevé, est souvent largement dépassé. La minute de télévision se facture de 3 000 à 5 000 dollars aujourd’hui, beaucoup plus en prime time. On peut facilement arriver à 10 millions de dollars [8,2 millions d’euros] pour faire élire un député.

A cela s’ajoute le fait que le public des partis traditionnels est en grande partie captif. Les postes et prébendes qu’ils distribuent à leurs partisans et les services qu’ils peuvent rendre, du fait de leur présence au sein des institutions, aident à maintenir un fort niveau d’adhésion. Quand tout cela ne suffit pas, on fait vibrer la fibre communautariste et on joue sur les peurs des minorités religieuses.

Par ailleurs, l’establishment a eu l’habileté de coopter quelques figures indépendantes très appréciées de la société civile, qui auraient pu prendre la tête d’un mouvement anti-système. La société civile, malgré tous ses efforts, est restée dans un amateurisme bon enfant et n’a pas réussi à aligner des candidatures de calibre suffisant.

Et pourtant, la situation économique, désastreuse, aurait dû être propice à la montée d’un vote contestataire…

C’est vrai, la dette publique atteint plus de 150 % du PIB, le troisième ratio le plus élevé du monde. La croissance est très faible alors que les chiffres du chômage, de l’économie informelle et le taux d’extrême pauvreté continuent de croître. Vingt-huit ans après la fin de la guerre, le pays continue de fonctionner avec des générateurs électriques.

La raison pour laquelle aucune centrale électrique n’a été construite durant toutes ces années est en partie liée au fait que, dans le cartel des importateurs de fuel, on retrouve, sous divers prête-noms, une bonne partie de l’establishment. La faiblesse de l’Etat face aux intérêts privés et catégoriels reste le problème principal. Sans un Etat fonctionnel et impartial, sans un sens de la citoyenneté qui prédominerait sur les appartenances communautaires, le système actuel se reproduira à l’infini.

Lors de la conférence Cedre, début avril, à Paris, la communauté internationale a promis plus de 10 milliards de dollars d’aide au Liban, tout en exigeant des réformes structurelles. N’est-ce pas un pas dans la bonne direction ?

Je crains que les bailleurs n’aient sous-estimé l’allergie des dirigeants libanais à toute réforme structurelle. On pourrait même se demander si la sollicitude de la communauté internationale ne contribue pas à maintenir le pays dans cette situation. La certitude qu’il y aura toujours quelqu’un pour nous lancer une bouée de sauvetage permet de remettre aux calendes grecques les réformes dont on a absolument besoin. Elle nous dispense de réfléchir à la manière de sortir de l’économie de rente.

Avec nos jeunes souvent bien formés, nous aurions gagné à investir dans l’économie du savoir, l’informatique. Nous aurions pu explorer le modèle irlandais, tenter de nous positionner en centre d’impulsion technologique régional. Au lieu de cela, après avoir laissé tomber notre industrie et notre agriculture, on s’est focalisé sur le tourisme et l’immobilier, qui s’ajoutent aux transferts d’argent de la diaspora. Comme la plupart des pays arabes, même non pétroliers, le Liban fonctionne sur une économie de rente, un modèle qui n’est pas soutenable et qui génère des inégalités à foison.

Le Liban est-il jamais sorti de son après-guerre ? Comment pourrait-il se réinventer ?

De quelle guerre parle-t-on d’abord ? De la guerre civile, entre 1975 et 1990 ? De la guerre d’Israël avec le Hezbollah en 2006 ? Nous avons toujours l’impression d’être dans un « entre-deux-guerres ». On parle ici de « guerre civile permanente », comme si la politique était la poursuite du conflit par d’autres moyens. Mais n’oublions pas la phrase de Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console. »

On a beau trouver folkloriques et dérisoires ces élections, on se dit qu’à tout prendre, on préfère cela à l’autoritarisme ou à la descente aux enfers que connaissent plusieurs mastodontes de la région. Il n’y a pas autant de démocratie qu’on l’espérerait, mais il nous reste malgré tout beaucoup de libertés. Dans la kermesse électorale libanaise, on peut encore se moquer des hommes politiques, faire du mauvais esprit sur Twitter, sans être expédié en prison, comme c’est le cas dans quasiment tous les autres pays de la région.

Par rapport à la montée de l’intolérance à l’échelle internationale, le Liban ne s’en sort finalement pas si mal…

Le Liban a toujours été un laboratoire. Les tendances lourdes auxquelles on assiste dans le monde occidental, comme l’alliance entre les droites radicales et Israël ou la montée d’un certain islamo-progressisme, on en parlait déjà durant la guerre civile. Aujourd’hui, l’altérophobie, la peur de l’autre, l’identitarisme triomphent à l’échelle planétaire, alors qu’ici, les gens continuent de vivre en relativement bonne intelligence.

Même en l’état, avec toutes ses tares, notre système offre un champ d’études intéressant au reste de la planète. Si le Liban était isolé des tensions régionales, notamment de la confrontation saoudo-iranienne, qui clientélise et instrumentalise les communautés sunnites et chiites – de la même façon que la rivalité franco-anglaise, au XIXe siècle, instrumentalisait les chrétiens et les druzes –, ce pays aurait un énorme potentiel.
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