ANALYSES

« La complicité sociale dont bénéficiait l’ETA s’est dissoute »

Presse
20 avril 2018
La Croix : Quelle est la portée de la demande de pardon publiée vendredi 20 avril par l’ETA ?

Jean-Jacques Kourliandsky : L’organisation n’a plus aucun écho au sein même du Pays basque. Elle comptait encore 1 000 activistes, selon le gouvernement espagnol, en 2000. Elle n’en avait plus qu’une cinquantaine lors du cessez-le-feu en octobre 2011. Dans ces conditions, rendre les armes, comme ils l’ont fait l’an dernier, était assez théorique, puisqu’il n’y avait plus grand monde pour s’en servir.

Progressivement, la complicité sociale dont bénéficiait l’ETA s’est dissoute. Le mouvement politique indépendantiste basque Batasuna a pris ses distances avec l’organisation avant de finalement rompre avec ETA. Batasuna a estimé que sa démarche vers plus d’autonomie avait plus de chances de porter des fruits que des bombes. Les attentats de Madrid, en 2004 – attribués dans un premier temps à l’ETA par le gouvernement Aznar – ont été un vrai choc pour les Basques. Ces attentats islamistes ont disqualifié aux yeux de tous les Espagnols le terrorisme d’où qu’il vienne. En ce sens, le succès actuel en Espagne du livre « Patria » de Fernando Aramburu est révélateur. Il raconte l’histoire de familles basques pendant l’époque du terrorisme.

Peut-on comparer le scénario basque à ceux de l’Irlande du Nord et de la Colombie ?

J-J. K. : En Colombie, la démobilisation des FARC a concerné 7 000 combattants. C’est loin d’être le cas pour l’ETA. En Irlande, le mouvement politique Sinn Féin a pu rompre sa subordination à l’IRA, grâce à l’appui des gouvernements britannique et irlandais. Cela a permis au Sinn Féin d’imposer la paix à l’IRA.

En Espagne, les contacts entre Batasuna et Madrid ont été interrompus avec l’arrivée au pouvoir en 2011 du Parti populaire de Mariano Rajoy. La démobilisation de l’ETA est due aux pressions combinées de Batasuna et du gouvernement basque. Celui-ci est le fruit d’une alliance entre les partis nationaliste et socialiste basques.

Le parti nationaliste basque joue la carte du compromis, dans le cadre espagnol, pour négocier plus d’autonomie. Actuellement ses députés à Madrid monnayent leurs votes en faveur du budget espagnol – déterminants pour la majorité de Mariano Rajoy – contre 500 millions d’euros d’investissements dans le Pays basque.

Comment les Basques vivent-ils la situation en Catalogne ?

J-J. K. : Au Pays basque, comme en Catalogne, le gouvernement espagnol refuse tout dialogue avec les acteurs locaux politiques. Les nationalistes catalans ont considéré que ce blocage leur permettait de violer la loi. Ils sont tombés dans le piège du gouvernement espagnol qui a demandé à la justice de juger les hors-la-loi. Ce pourrissement du dossier catalan a fabriqué de la sympathie pour Madrid dans le pays.

Le parti nationaliste basque, qui représente 37 % de l’électorat de la province, ne condamne pas le parti catalan mais n’est pas d’accord avec sa stratégie. En fait, ces Basques considèrent que l’indépendantisme est une idée du XIXe siècle. Ils jouent à fond la carte de l’Europe. Elle est pour eux une machine à fabriquer une autonomie plus large. C’est cette Europe qui a signé la disparition de la peseta pour l’euro. C’est elle qui a aboli les frontières avec Schengen.

 
Propos recueillis par Pierre Cochez pour la Croix
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