ANALYSES

Liban, Syrie, golfe Persique : quelle politique de l’Iran au Moyen-Orient ?

Interview
21 novembre 2017
Le point de vue de Thierry Coville


Avec la ratification de l’accord sur son programme nucléaire en 2015, l’Iran en plus de s’ouvrir sur le plan commercial grâce à une levée progressive des sanctions s’est affirmée comme un acteur politique incontournable dans la région. Il importe ainsi de prendre en compte les déterminants politiques qui anime la politique étrangère de l’Iran au Moyen-Orient. Pour nous éclairer, le point de vue de Thierry Coville, chercheur à l’IRIS.

Saad Hariri, Premier ministre du Liban a justifié sa démission par le fait que le Hezbollah serait « le bras armé de l’Iran non seulement au Liban mais également dans les autres pays arabes ». Au-delà des allégations d’ingérence, l’Iran a-t-elle une politique libanaise ?

Il est important d’analyser la relation entre l’Iran et le Hezbollah car sa politique libanaise y est très liée. L’historicité de la création du Hezbollah par l’Iran en 1982 ne doit pas être remise en cause, ni le fait que cette organisation est liée à la révolution de 1979, et très attachée aux fondamentaux de la République islamique d’Iran. Il est néanmoins réducteur d’en faire le serviteur ou le disciple obéissant de l’Iran. Le Hezbollah est avant tout une entité libanaise qui a des députés au parlement, qui définit l’essentiel de sa politique sous un référentiel libanais et par sa résistance à Israël. Acteur local, il s’attache à préserver les liens avec les autres organisations libanaises et a conscience de l’équilibre des forces politiques sur lequel est bâti le Liban actuel. Le Hezbollah se détermine ainsi avant tout par des enjeux locaux et donc libanais.

Si le Hezbollah est intervenu en Syrie, c’est par crainte d’une extension du conflit sunnites/chiites et la pénétration d’éléments de l’organisation de l’Etat islamique ou encore de l’ex Al-Nosra au Liban. Cette intervention s’est certes faite dans l’intérêt de l’Iran  mais avant tout pour la défense des siens.

Le Liban, à travers le Hezbollah, est important pour l’Iran dans le cadre de l’axe pour la lutte contre Israël englobant également la Syrie. Derrière cet affichage stratégique, Téhéran tient aussi réellement à ce que la politique libanaise se détermine localement car les Iraniens ont bien compris qu’il ne faut pas qu’ils apparaissent comme étant les marionnettistes tirant les ficelles du Liban.

Quelles sont les dimensions géopolitiques de l’affrontement entre Ryad et Téhéran ?

Il est important de rappeler que cette confrontation repose avant tout sur des déterminants politiques. C’est une rivalité somme toute assez logique entre deux poids lourds régionaux du golfe Persique.

Du côté saoudien, c’est la chute de Saddam Hussein en 2003 qui est la cause de cette aversion. Après cette date, s’est installé le sentiment que l’influence de l’Iran dans la région n’allait cesser de croître notamment avec l’arrivée d’un gouvernement chiite à Bagdad. Avec le conflit syrien, l’espoir d’un repli a été vain, de même que pour la guerre qui perdure au Yémen, même si l’effectivité du soutien de Téhéran aux rebelles houthis reste à démontrer. Quant à la signature de l’accord sur le programme nucléaire iranien négocié au niveau multilatéral par le P5+1 (Etats-Unis, Chine, Russie, France, Allemagne, Angleterre), il a été ressenti comme un satisfecit à son emprise hégémonique sur la région.

Si la politique iranienne peut paraître expansionniste, en face, Ryad réagit de manière émotionnelle et désordonnée. Le royaume wahhabite semble vouloir instrumentaliser le conflit entre chiites et sunnites pour contrer la menace iranienne. Cette montée des tensions et cette impulsion anti-iranienne sont également de l’intérêt du prince Mohammed ben Salman pour créer un contexte qui puisse asseoir sa légitimité en interne.

Côté iranien, il y a une impression d’acharnement de la part des Saoudiens contre l’Iran. La perception y est forte et largement partagée que les Saoudiens ont instrumentalisé des groupes tels que l’organisation de l’Etat islamique ou encore l’ex Al-Nosra. Les Iraniens jugent cette politique se nourrissant des dissensions entre sunnites et chiites et menaçant la stabilité régionale comme extrêmement dangereuse. Deux discours s’opposent ainsi en Iran : les plus intransigeants arguent qu’il ne faut en aucun cas céder et que l’option militaire doit être clairement mise sur la table ; les modérés, représentés notamment par Hassan Rohani, défendent une position plus consensuelle mais des facteurs internes à la politique iranienne (notamment la contre-offensive des « durs » après leurs échecs électoraux) rendent actuellement cette position difficilement audible.

La « décertification » de l’accord sur le programme nucléaire iranien par l’administration Trump, ainsi que les récents propos de la France sur la « tentation hégémonique » de l’Iran, ne participent-ils pas indirectement d’une marginalisation du président Hassan Rohani au profit des franges les plus conservatrices ?

C’est un risque manifeste. Autant la stratégie de Donald Trump est clairement anti-iranienne avec une stratégie d’escalade verbale de « name and shaming » faisant de l’Iran le foyer de déstabilisation de la région et caricaturant les positions de Téhéran, autant celle de la France ne s’inscrit pas dans la même orientation. Il est important de souligner que l’Europe et la France ont attaché leur soutien à la signature de l’accord sur le nucléaire et déclaré qu’une remise en cause de cet accord est inenvisageable. Aussi, les positions françaises et européennes de ces derniers jours s’inscrivent davantage dans une démarche de dialogue avec les Etats-Unis, mais aussi avec l’Iran, en signifiant qu’il faudra bien aborder un jour ou l’autre la question du programme balistique iranien.

Les propos français sur « l’hégémonie iranienne » étaient sans doute une erreur car il n’est pas dans l’intérêt du quai d’Orsay de reprendre les éléments de langage des Saoudiens, ce qui va braquer les Iraniens et rendre toute négociation impossible. L’intérêt de tous les acteurs est aussi d’éviter une marginalisation politique d’Hassan Rohani ce qui, pour l’Europe et la France, consisterait en une poursuite des relations diplomatiques et économiques avec l’Iran, tout en demandant à ce qu’une discussion sur le programme balistique de Téhéran commence.

Hassan Rohani jouit à l’heure actuelle d’un soutien non négligeable au sein de la société civile iranienne et celle-ci attend d’ailleurs qu’il assoit davantage son image de diplomate prêt à lancer un début de pourparlers avec l’Arabie Saoudite et, pourquoi pas, avec les Etats-Unis. Or la scène politique iranienne est actuellement traversée par une offensive politique d’une grande ampleur de la part des tenants d’une ligne dure qui jouent un rôle important. Leur stratégie est de tirer avantage de tout ce qui pourrait déstabiliser politiquement Hassan Rohani, notamment par un discours faisant des Européens le cheval de Troie des Etats-Unis.

Si les tensions internes et externes s’accroissent en Iran et si la situation économique ne s’améliore pas (notamment à cause de l’impact des sanctions financières américaines), il est possible que le soutien populaire à Rohani recule. La société iranienne est en pleine phase de modernisation depuis la révolution. Cependant, en cas de fortes tensions avec l’extérieur et de crise économique persistante, on pourrait assister à une montée de mouvements nationalistes et populistes en Iran dans les prochaines années. Il serait bon que ces éléments soient intégrés par la stratégie française et européenne vis-à-vis du pays.
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