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Bolivie, un président atypique pour un pays à part

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Jean-Jacques Kourliandsky, Chercheur à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de l’Amérique latine, analyse l’arrivée au pouvoir du nouveau président bolivien, Evo Morales.

Qui est Evo Morales ?

Evo Morales est entré en politique, comme le Brésilien Lula, par la voie syndicale. D’origine modeste, né dans une famille de paysans indigènes, il a du très tôt abandonner ses études et gagner ses diplômes selon son propos « à l’université de la vie ». Maçon et boulanger, à La Paz, il suivra sa famille qui comme beaucoup revient à la terre, faute de travail, dans la région tropicale du Chapare, près de Cochabamba. Syndicaliste depuis 1983, il prend année après année « du galon ». En 1996, il devient président du Comité de coordination syndical de sa région et défend le droit des paysans du Chapare de continuer à cultiver la coca, consommée de façon traditionnelle depuis des siècles. Si cette revendication est populaire dans le Chapare, elle provoque la réaction immédiate de l’Ambassade des Etats-Unis à La Paz. La polémique et de mois en mois, et fait gagner à Evo Morales une notoriété nationale auprès des plus pauvres.

En 1997, il entre en politique avec d’autres acteurs de la société civile. Elu député, il se retrouve derrière la bannière du MAS-IPSP (Mouvement vers le Socialisme - Instrument Politique Pour la Souveraineté des Peuples). C’est à partir de cette date que la tension va aller croissant avec les Etats-Unis, qui font pression sur les partis établis pour bloquer la montée en puissance du MAS et donc d’Evo Morales. L’alliance de ces formations lui ferme les portes de la présidence en 2002, et cause son expulsion du parlement. Le MAS élargit néanmoins son audience aux législatives de juillet 2002, et aux municipales de décembre 2004.

Dimanche 18 décembre 2005, les essais électoraux marqués en 2002 ont été transformés. Evo Morales l’a emporté dés le premier tour à la majorité des suffrages exprimés. Ses adversaires ont reconnu leur défaite. Disposant d’une majorité absolue, sa candidature ne peut pas être suspendue au bon vouloir du parlement, un deuxième tour parlementaire étant prévu par la Constitution bolivienne, faute de majorité suffisante, pour élire le chef de l’Etat.

Que va-t-il faire ?

Sa priorité n’est ni le rétablissement d’un hypothétique royaume inca, pas plus que d’encourager la production de stupéfiants. Ses premiers mots résument son ambition. « Ma victoire, a-t-il dit, est celle de tout le peuple bolivien. Je ne suis seul ni dans les campagnes, ni en ville. Une nouvelle page de notre histoire s’ouvre, celle d’un changement reposant sur la justice, l’équité, et la paix intimement liée à la justice sociale ». Bien sûr, il a parlé des Indiens, mais pour revendiquer leur intégration à la citoyenneté bolivienne. « Parce que notre discours est d’inclure et non de séparer. Ce changement que nous voulons est ouvert à tous, aymaras, quechuas, guaranis, artistes, intellectuels, chefs d’entreprise. Notre défi est l’intégration » a-t-il conclu.

Au-delà des mots, le grand défi reste celui provoqué, il y a quelques années, par la découverte d’énormes gisements de gaz dans le pays le plus pauvre d’Amérique du sud. La société civile, les syndicats, ont mobilisé les exclus pour exiger une feuille de route sociale concernant la répartition des retombées attendues des revenus gaziers. Le temps passant, la revendication s’est faite plus exigeante, beaucoup demandant aujourd’hui la nationalisation des gisements.

Deux présidents ont été contraints de passer la main depuis 2003, faute d’avoir su choisir entre les aspirations de la majorité des Boliviens, et les pressions des investisseurs étrangers, anglais, brésiliens, espagnols, français et nord-américains. Evo Morales va lui aussi être tenu de prendre le problème à bras le corps. Or, faute de majorité suffisante au Congrès et au Sénat, il lui faudra négocier des compromis avec l’opposition. Le regroupement associatif d’El Alto, faubourg de la capitale, La Paz, a déjà fait savoir que le nouveau président aurait 90 jours pour mettre en œuvre la nationalisation des gisements gaziers et d’hydrocarbures.

Peut-il compter sur la compréhension des pays étrangers ?

On sait que les Etats-Unis sont plus que réservés. En 2002, l’Ambassadeur des Etats-Unis avait pris position pour forcer la main des partis traditionnels et empêcher l’éventuelle élection d’Evo Morales au deuxième tour par le Parlement. Cette ingérence avait été dénoncée en Bolivie, mais aussi dans beaucoup de pays d’Amérique latine. Cette fois-ci les Etats-Unis ne sont pas intervenus en amont, mais ont signalé qu’ils se réservaient le droit de faire connaître leur avis dés les premières décisions prises par le nouveau président. Evo Morales sait, en revanche, qu’il peut d’ores et déjà compter sur le soutien du président vénézuélien, Hugo Chavez. Mais ce soutien peut se révéler gênant, Evo Morales ayant été, pendant la campagne, obligé de condamner l’amitié publique et envahissante que lui manifestait l’Ambassadeur du Venezuela. Les pays du Mercosur, l’Argentine, le Brésil, quant à eux, pour des raisons énergétiques tout autant que géopolitiques - et accessoirement idéologiques - , souhaitent la stabilité de la Bolivie et se sont déclarés prêts à aider Evo Morales. Ce dernier a répondu positivement en signalant qu’il souhaitait arrimer un peu plus son pays au Mercosur. Quant à l’Espagne, gros investisseur local, l’attentisme et l’inquiétude sont de mise.

Jean-Jacques Kourliandsky / Yahoo ! Actualités / 19 décembre 2005



Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS


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