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Sommet des Amériques, au pluriel

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Jamais une rencontre interaméricaine n’avait aussi bien mérité son nom. Le quatrième sommet des Amériques qui vient de se tenir dans la station balnéaire argentine de Mar del Plata s’est en effet décliné au pluriel.

Initiés à Miami en 1994 par le président Clinton, ces rencontres hémisphériques avaient pour ambition de construire un espace commercial unique. L’invention de ces rencontres continentales en revient à George Bush père et avait pour ambition - selon son propos - d’armer le nouveau monde contre l’agressivité économique de l’Europe et de l’Asie. Son successeur démocrate, tout comme l’actuel locataire de la Maison Blanche, en ont adopté le principe. Onze ans et trois sommets plus tard, ce grand projet qui devait entrer dans le concret en 2005 est toujours un chantier ouvert et inachevé. Les Amériques ont été à Mar del Plata partagées sur l’opportunité de l’ambition. La ZLEA (Zone de libre échange des Amériques), l’ALCA en espagnol n’a pas été mentionnée dans le communiqué final.

Comment en est-on arrivé là ? La flamboyance verbale du chef de l’Etat vénézuélien, qui a fait mouche dans les médias, aurait-elle rayé le logiciel préparé à Washington ? Elle a incontestablement irrité la délégation des Etats-Unis. Mais le ralliement du président Hugo Rafel Chavez aux positions défendues par ses homologues argentin et brésilien suggère d’autres hypothèses.

L’optimisme diplomatique qui avait accompagné la fin de la guerre froide avait touché les Amériques. La paix et la démocratie avaient emporté les dictatures du cône sud-américain et réduit les conflits centraméricains. Les Etats-Unis avaient rapatrié leurs conseillers militaires et offert une nouvelle donne à leurs voisins du sud. Le contexte de l’époque donnait une crédibilité à cette alliance nord-sud négociée, respectueuse du point de vue de chacun. Des groupes de travail se sont mis en place. Mais très vite l’évidence de fortes contradictions économiques et agricoles, pour l’essentiel, ont empêché toute avancée significative. Portée par l’objectif et un agenda indifférents aux difficultés la machine ZLEA s’est embourbée.

Un contexte international plus rude a durci les contradictions. Les attentats commis à New York et Washington le 11 septembre 2001 par la mouvance terroriste Al Qaida ont changé les règles du jeu. Les Etats-Unis ont partiellement retrouvé un discours plus directif avec leurs partenaires latino-américains. Mais accaparés par le théâtre moyen-oriental et en l’absence de menace concurrente effective sur leur « arrière-cour » traditionnelle, ils n’ont pas exercé de contraintes particulières sur leurs partenaires du sud.

Tout en assurant les Etats-Unis de leur soutien dans la lutte contre les organisations terroristes les latino-américains ont suivi des cheminements de plus en plus contrastés. Beaucoup d’élections ont remis en cause le « consensus de Washington », les politiques économiques conseillées par le FMI, la BID (la Banque interaméricaine de développement), la BM (banque mondiale), et les Etats-Unis. Le mécontentement social provoqué par les retombées d’ouvertures commerciales brutales, d’une extension des privatisations aux services publics et au système de protection sociale et de retraite, a porté aux gouvernements des équipes plus attentives aux revendications collectives, et de sensibilité nationaliste.

La conférence de l’OMC qui s’est tenue à Cancún au mois de septembre 2003 a cristallisé cette fracture géopolitique américaine, un divorce tranquille entre certains pays latino-américains et les Etats-Unis. Sous l’impulsion du Brésil qui a su construire des alliances africaines et asiatiques, un groupe de nations, le G-20 - connu ultérieurement sous le nom de G-X - a bloqué les compromis négociés entre les Etats-Unis, l’Europe et le Japon. Ce groupe prenant le discours commercial des puissances économiques mondiales au pied de la lettre a exigé d’authentiques concessions mutuelles et créé un rapport de forces inédit. Leur affirmation commerciale forte a trouvé un relais diplomatique inattendu au moment de la crise irakienne. Beaucoup ont alors signalé tout aussi fermement leur opposition à l’action unilatérale engagée par les Etats-Unis.

Washington a réagi en mettant un bémol sur son ambition commerciale hémisphérique. La ZLEA, l’ALCA, n’étant plus un horizon crédible et réaliste, les Etats-Unis ont alors engagé une série de négociations bilatérales, nécessairement asymétriques, avec les nations les moins à même de défendre leurs intérêts. Le Mexique, bien que tenté par le G-20, bien qu’hostile à toute forme d’intervention hors du cadre de l’ONU, apparaissait finalement prisonnier du traité bilatéral signé avec le Canada et les Etats-Unis, l’ALENA. Ce modèle a été étendu aux pays d’Amérique centrale, puis à l’Amérique andine, et enfin aux petits Etats membres du Mercosul/Mercosur.

Les autorités nord-américaines ont-elles jugé que cette stratégie de contournement du Brésil et de ses alliés était arrivée à maturation ? Il est certain que si cela était le cas, l’insistance avec laquelle ils ont souhaité introduire une mention au projet de ZLEA a échoué. L’Amérique dite Moyenne, du Mexique à la Colombie, liée par des accords bilatéraux signés ou en cours de négociation avec Washington a en effet relayé le souhait nord-américain. En revanche le groupe de pays initiateurs du G-20, le Mercosul/Mercosur, rejoints par le Venezuela a grippé cette tentative. Plus préoccupant pour Washington, le Venezuela et le Mexique ont saisi l’opportunité du sommet de Mar del Plata pour annoncer leur intention de rejoindre le Marché commun du sud.

Il est possible que la prochaine conférence de l’OMC à Hong Kong dans quelques semaines permette d’aplanir certaines difficultés entre nord et sud des Amériques. En tous les cas la visite officielle effectuée par le président Bush au Brésil, au lendemain de l’échec de Mar del Plata, révèle la prise en compte de la pluralité de l’hémisphère occidental, et peut-être d’une bipolarité régionale émergente.

Jean-Jacques Kourliandsky est Chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de l’Amérique latine. Il est co-auteur de L’Année stratégique 2006 qui vient de paraître chez Dalloz.

Jean-Jacques Kourliandsky / Yahoo ! Actualités / 9 novembre 2005



Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS


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