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«Révolution orange» : des lendemains qui déchantent

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Arnaud Dubien, Chercheur à l'IRIS et spécialiste de l’Ukraine, analyse la situation politique ukrainienne après le limogeage du gouvernement Timochenko la semaine dernière.

Quelles sont les origines de la crise gouvernementale en Ukraine ?

La crise s'est déclenchée en deux temps. Le 3 septembre, Olexandre Zintchenko - chef de l'administration présidentielle et ancien directeur de campagne de Victor Iouchtchenko - démissionnait. Lors d'une conférence de presse donnée deux jours plus tard, il a expliqué son geste par la corruption régnant dans l'entourage immédiat du Président ukrainien et la trahison des idéaux de la "révolution orange". Le chef du Conseil de sécurité nationale et de défense, Petro Porochenko, l'un des principaux conseillers de Victor Iouchtchenko, Olexandre Tretiakov, et le chef du groupe parlementaire du parti pro-présidentiel "Notre Ukraine", Mykola Martynenko, furent nommément visés. Dans ce contexte, Victor Iouchtchenko - après une vaine tentative de conciliation entre les principaux protagonistes - a décidé de limoger le gouvernement de Ioulia Timochenko, ainsi que Petro Porochenko et le chef des services secrets, Olexandre Tourchinov, un proche du Premier ministre sortant.

Le principal facteur ayant conduit à la crise actuelle est la rivalité entre Ioulia Timochenko et Petro Porochenko, qui avait financé la campagne du Président à l'automne 2004 et espérait être nommé à la tête du gouvernement. Depuis le début de l'année, le conflit couvait entre ces deux fortes personnalités, chacun cherchant à discréditer et à pousser l'autre à la faute. L'élément déclencheur fut le dossier de la "reprivatisation" de l'usine de ferroalliages de Nikopol dans l'Est du pays. Comme beaucoup d'autres fleurons de l'industrie ukrainienne, elle avait été acquise dans des conditions douteuses par des clans proches de l'ancien Président Koutchma. Alors que les autorités ukrainiennes avaient décidé de remettre en cause cette transaction et de lancer un nouvel appel d'offres, on a assisté à un conflit ouvert entre I. Timochenko et P. Porochenko, qui soutenaient des intérêts différents.

Cet épisode appelle plusieurs constats. Tout d'abord, les pratiques politiques n'ont pas fondamentalement évolué avec le changement de régime. Pouvoir et business restent étroitement liés, en dépit des promesses du Président Iouchtchenko. Aujourd'hui, le risque de désillusion de la population est important, alors même que la situation économique se détériore.

La "révolution orange" avait révélé l'Ukraine à l'opinion publique mondiale. Est-ce que les récents événements peuvent avoir un impact sur le positionnement international du pays ?

La nouvelle équipe avait - et a toujours - pour objectif diplomatique l'intégration de l'Ukraine au sein des structures euroatlantiques (UE et OTAN). De ce point de vue, elle a enregistré certains succès depuis janvier. Un plan d'action a été signé avec l'UE en février. Le Président Bush s'est pour sa part prononcé en faveur de l'entrée de l'Ukraine dans l'Alliance atlantique. Reste que la voie de l'Ukraine, indépendamment de la crise, est étroite. Il lui faut composer avec la Russie, avec lesquelles les relations se sont tendues. Moscou a ainsi décidé de prendre au mot les dirigeants ukrainiens et d'appliquer le "tarif européen" au gaz naturel vendu à l'Ukraine à partir de 2006 (dont le prix devrait passer de 55 à plus de 160 $/1000 m3). Le contexte européen a également changé après l'échec du référendum constitutionnel. Une certaine "fatigue de l'élargissement" se fait sentir, notamment chez les membres fondateurs de l'UE. Quant à l'OTAN, le principal obstacle reste la société ukrainienne elle-même, que le Président Iouchtchenko s'est engagé à consulter par référendum, et qui est encore majoritairement opposée à une entrée qui signifierait une rupture avec la Russie. La crise actuelle risque en outre de compromettre l'intégration de l'Ukraine au sein de l'OMC, qui paraissait possible fin 2005.

La mise en place d'un nouveau gouvernement marque-t-elle la fin de la crise politique à Kiev ?

Il est à craindre que le pays ne soit entré dans une période d'instabilité assez durable. Tout d'abord, il n'est pas certain que la candidature de Iouri Ekhanourov au poste de Premier ministre soit approuvée par la Rada (le parlement). En outre, des élections législatives doivent avoir lieu en mars prochain, scrutin d'autant plus important qu'il interviendra après l'entrée en vigueur d'une réforme institutionnelle renforçant le rôle du Parlement et du Premier ministre. Ioulia Timochenko a annoncé qu'elle entrait dans l'opposition et qu'elle irait seule à ces élections. Le scénario le plus probable est donc celui d'un éclatement de la scène politique ukrainienne en trois pôles : pro-Iouchtchenko, pro-Timochenko, forces qui avaient soutenu Ianoukovitch (ancien Premier ministre de l’Ukraine, candidat "pro-russe" des dernières élections présidentielles). Le mode de scrutin étant favorable à la dispersion des voix (proportionnelle intégrale avec un seuil minimal de 3%), on ne peut exclure qu'aucune majorité ne se dégage. Ce scénario hypothèquerait les nécessaires réformes que doit conduire le pays, et par là même ses chances de rapprochement avec l'UE.

Arnaud Dubien / pour l’IRIS et Yahoo ! Actualités / 14 septembre 2005




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