
Comment expliquez-vous la rapidité de la réaction militaire au Togo, suite au décès de Gnassingbé Eyadéma? Il faut rappeler que Gnassingbé Eyadéma régnait depuis 38 ans. Son armée ressemble davantage à une milice qu'à une armée, elle est à plus des trois quarts monoethnique, c'est-à-dire qu'elle appartient à l'ethnie présidentielle, du Nord du pays. Elle gouverne le Togo depuis près de 40 ans de façon dictatoriale. Cette longévité au pouvoir lui a permis de monopoliser les rentes générées par l'économie togolaise Il est dès lors évident que cette armée ne pouvait pas se permettre d'autoriser un processus électoral qui aurait pu déboucher sur une démocratisation du régime. Cela explique la rapidité de l'intervention ayant instauré une «république héréditaire», qui est la tentation d'ailleurs aujourd'hui de beaucoup de chefs d'Etat sur le continent africain et dans le monde arabe.
Quelle a été la réaction régionale et internationale à ce coup d'état militaire ? Les réactions ont été assez diverses, au-delà de la condamnation quasi-générale. Un des premiers à dénoncer avec la plus grande vigueur le «coup d'Etat militaire» est le Président de la commission de l'Union Africaine, Alpha Oumar Konaré. Car il s'agit effectivement d'un coup d'Etat : l'armée a placé au pouvoir le fils du président quand celui-ci était encore chaud, et a fait avaliser le coup par une réforme express de la Constitution qui a pris les allures d'une mascarade. La réaction de l'Organisation internationale de la francophonie, présidée par l'ancien président sénégalais, Abdou Diouf, a également été extrêmement ferme puisque le Togo a été suspendu de l' organisation.
Au sein de l'Union africaine, il existe des divergences d'appréciation entre ceux qui condamnent avec la plus grande fermeté le coup d'Etat togolais et qui réclament un retour immédiat à la légalité constitutionnelle, et ceux qui estiment qu'il est nécessaire de négocier avec ce prince héritier devenu monarque, pour éviter selon eux, une période d'instabilité au Togo et un éventuel élargissement de l'instabilité dans la région, en prenant pour repoussoir la Côte d'Ivoire. Cette évocation du risque de troubles pour justifier la négociation avec le pouvoir togolais paraît un peu surfaite, dans la mesure où elle est avancée par certains pays alliés du régime du Président Eyadéma.
Nous allons rapidement voir en tous les cas si l'attitude de l'Union africaine sera suffisamment ferme pour influer sur le cours des événements au Togo, puisqu'une délégation se rend à Lomé pour essayer de convaincre le régime de la nécessité de retourner à la légalité constitutionnelle. On pourra juger à cette occasion la fermeté de l'Union africaine.
Quant à la France, elle a mis 10 jours à prononcer le terme de coup d'Etat. Sa réaction a été extrêmement timide, et elle ne s'est ralliée à cette appellation que sous la pression, semble-il, de ses collègues de l'Union européenne. La déclaration du président Chirac affirmant que le défunt président togolais était son ami personnel montre que la «Françafrique» n'est pas morte.
Pensez-vous que le régime de Faure Gnassingbé peut durer ? Ce n'est pas impossible. Certains prônent des sanctions dures envers le régime, comme la saisie des avoirs togolais à l'étranger ou l'interdiction de voyager pour les actuels dirigeants. Certains, à l'Union Africaine, n'excluent pas une intervention armée pour ramener le Togo à la légalité constitutionnelle. Je n'y crois pas tellement du fait des divisions de l'Union sur la question.
Aujourd'hui on ne peut pas assurer que Faure Gnassingbé sera rapidement renvoyé à ses affaires et que la légalité constitutionnelle prévaudra au Togo. Il est top tôt pour le faire. Il y a beaucoup d'hésitations de la part des protagonistes, et le régime actuel peut faire des promesses qu'il ne tiendra pas, et avancer l'argument que l'instabilité pourrait prendre le pas si jamais la continuité n'était pas assurée au Togo. Ainsi, ce coup d'état militaire, une fois de plus, pourrait avoir des chances de se transformer en régime durable.
3 questions à Sophie Bessis / lettre d'information de l'IRIS n°117 / 16 février 2005
 Sophie Bessis
Directeur de recherche à l'IRIS
Ce point de vue est libre de droit. Si vous désirez l'utiliser, merci de contacter Gwenaëlle Sauzet (sauzet@iris-france.org ou 01 53 27 60 87)
|