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Mitt Romney, Jon Huntsman : ces Mormons qui veulent déloger Obama

Par Carter Charles, chargé d’enseignement, doctorant en civilisation américaine, Université Bordeaux 3 - 29 juin 2011



Ils s’appellent Mitt Romney, Jon Huntsman ; ils sont Mormons, Républicains et espèrent déloger Barack Obama de la Maison Blanche en 2012. L’un d’entre eux parviendra peut-être à affronter Obama mais avant cela, ils doivent convaincre les républicains, passer les obstacles des primaires et obtenir l’investiture. Car même si les deux hommes affichent des CV bien étoffés, ils n’échapperont pas à des torpilles politiques ciblant leur principal point faible : leur adhésion à la foi mormone[1]. Quel est le parcours de ces candidats ? En quoi leur religion est-elle une faiblesse politique ? Quelle stratégie vont-ils mettre en place pour éviter ou parer les attaques ?

Les mormons et la politique : une tradition

Jon Meade Huntsman, Jr. et Willard Mitt Romney sont nés, l’un en 1960 à Palo Alto, en Californie, et l’autre en 1947 à Détroit, dans le Michigan. Ils appartiennent à de grandes et riches familles mormones et ont même un ancêtre en commun. Ces cousins, qui ne se feront  pas de cadeaux 2, sont loin d’être les premiers Mormons à briguer la présidence des États-Unis. Ils sont respectivement les neuvième et dixième héritiers d’une longue tradition d’irruption des Mormons dans l’espace sociopolitique américain. Joseph Smith (1805-1844), fondateur de l’Église mormone, fut le premier. Il n’avait aucune chance d’être élu ; mais les détracteurs du mormonisme ont vu une grave menace pour la république qu’un Mormon puisse prétendre la présider. Il fut lynché le 27 juin 1844, à la suite d’une erreur politique. Entre lui et nos candidats, on peut citer le père de Mitt Romney ; Morris Udall (1922-1998), de la dynastie Udall-Smith implantée en Arizona, dans le Nouveau Mexique et en Oregon (O’Driscoll, 2007) ; le Sénateur Orrin Hatch (1934-) envoyé par  l’Utah depuis 1976 ; Ezra Taft Benson (1899-1994), ancien secrétaire d’État à l’agriculture sous Eisenhower.
 
Jon Huntsman, Sr. (1937-) et George Romney (1907-1995), pères respectifs de nos candidats, sont de ces Américains qui partent de rien pour se hisser au sommet. Ils ont tous les deux travaillé à Washington avant de faire fortune. Huntsman, Sr. fut attaché spécial de Richard Nixon à la fin des années 1960 ; et George Romney fut attaché parlementaire dans le cabinet du Sénateur David Walsh, du Massachusetts, premier Catholique à siéger au Sénat (Turner & Field, 2007).

Parcours, succès et échecs

1.      Jon Huntsman

Huntsman Corp., l’entreprise de produits chimiques des Huntsman, est aujourd’hui sixième des seize plus grandes entreprises du secteur aux États-Unis. Elle est présente sur divers marchés dont l’agriculture, le packaging pour la restauration rapide, l’équipement automobile et aéronautique, le textile, etc. Philanthrope devant l’éternel, comme le sont souvent les Américains qui réussissent, Huntsman, Sr. a distribué plus d’un milliard de dollars à des organisations caritatives. La lutte contre le cancer est sa principale cause après sa famille et sa religion : il est le fondateur et principal donateur du Huntsman Cancer Institute créé en 1995, à l’université d’Utah.
 
Huntsman, Jr. a préféré laisser sa direction de Huntsman Corp. à Peter, son second, afin de se consacrer à la diplomatie – il est diplômé en politiques étrangères – et à la politique. Sa carrière est un va-et-vient permanent entre fonctions électives et diplomatiques. Il était ambassadeur des États-Unis en Chine avant de démissionner en avril dernier pour « explorer » les possibilités d’une candidature présidentielle. Il avait été nommé par Barack Obama et confirmé à l’unanimité du Sénat en août 2009. Il s’agissait alors d’une « prise de guerre ». Cela pour trois raisons.
 
Tout d’abord, la nomination d’Huntsman, gouverneur républicain de l’Utah, traduisait la volonté d’Obama de diriger au-delà des divergences politiques partisanes. De plus, il s’agissait d’un choix stratégique et consensuel au regard des compétences de l’homme et de sa connaissance de la région Asie-Asie du Sud Est. Le CV d’Huntsman faisait état de plusieurs séjours prolongés dans la région. Il y avait effectué sa première immersion culturelle et linguistique à Taiwan de 1979 à 1981, comme missionnaire pour l’Église mormone. Il y a effectué un autre séjour d’un an (1987-88) pour diriger la filiale internationale de Huntsman Corp., avant d’être nommé en 1989 au secrétariat du commerce et du développement par Bush père. Trois ans plus tard, il est de nouveau en poste dans la région comme ambassadeur à Singapour (1992-93) pour l’administration Bush, Jr. La dernière raison, et non des moindres, est que sa nomination s’inscrivait dans une stratégie électorale d’Obama. Après son élection en 2008, une convergence de signaux a montré que le Parti républicain s’intéressait à Huntsman pour 2012, et vice-versa. De fait, la nomination pour quatre ans, de 2009 à 2013, participait d’une stratégie d’éloignement d’un éventuel futur adversaire. Seulement voilà, Obama n’avait pas pris en compte qu’Huntsman est un stratège capable de foncer tête baissée, qui n’hésite pas à prendre ou à sauter du train en marche afin d’atteindre ses objectifs.

2.      Mitt Romney

Comme Huntsman, Mitt Romney a également œuvré comme missionnaires pour l’Église mormone. Il a séjourné pendant plus de deux ans en France, à la fin des années 1960. Il a été donné pour mort en juin 1968, suite à un accident sur l’axe Pau/Bordeaux : un chauffeur en état d’ébriété avait percuté de plein fouet la DS 21 qu’il conduisait (Boston Globe, 2007). Il s’en est sorti miraculeusement. Il a aussi été témoin de « mai ‘68 » qui lui a donné  l’image d’une France en voie de décadence : il envisagera en 2007 de s’en servir comme épouvantail avec les slogans « First, not France »  ou encore « Hillary = France » (Helman, 2007) 4.
 
Romney, qui est à sa seconde candidature, n’est pas en reste lorsqu’il s’agit d’atteindre des objectifs. Il a eu son premier tremplin chez Boston Consulting Group, dès l’obtention de son MBA et doctorat de droit à Harvard (1974). Il quitte le navire en 1977 pour rejoindre Bain & Company, une entreprise concurrente. Sa carrière connaît alors une accélération fulgurante. Il aide à diversifier les activités du groupe, créant en 1983 Bain Capital, une filiale spécialisée dans le rachat d’entreprises prometteuses ou en difficultés pour les revendre à profits. Bain Capital gagnait des parts des marché à la fin des années 1980 alors que l’entreprise-mère s’est retrouvée en difficultés. Romney y retourne en 1990 comme PDG et la redresse en moins de deux ans. A partir de là, sa réputation de manager/investisseur dépasse Bain & Company et sa filiale. C’est à lui que le Comité Olympique de Salt Lake City a fait appel pour redresser la barque alors que l’organisation semblait menacée. Le Comité s’était empêtré dans un scandale de corruption ; des problèmes de management l’enfonçaient dans un gouffre financier de l’ordre d’un milliard de dollars. Sollicité en 1999, Romney met en place une gestion efficace des ressources, organise les jeux et transforme en bénéfices les comptes déficitaires du Comité.

En relevant le défi des JO, Mitt Romney a vu s’ouvrir la porte d’entrée sur la scène politique, porte qui s’était fermée à lui en 1994 dans sa tentative pour déloger Edward Kennedy du Sénat. Il est élu pour la première fois en novembre 2002 comme gouverneur du Massachusetts. Les choses lui ont certainement été facilitées : les trois précédents gouverneurs étaient républicains ; mais qu’importe. Sa stratégie consistait à trouver une dynamique politique pour prétendre à la présidence des États-Unis. Il a renoncé à solliciter un second mandat en 2007, préférant laisser le navire à d’autres afin de se présenter aux primaires du Parti républicain. Il semblait en bonne position pour remporter l’investiture au début de la campagne; il caracolait en tête dans les sondages, jusqu’à ce que le candidat Mike Huckabee, pasteur Baptiste, l’envoie par le fond avec la question-torpille « les Mormons ne croient-ils pas que Jésus et Satan sont frères ? » Romney n’a jamais pu regagner la confiance de l’électorat Évangélique qui n’était déjà pas très à l’aise avec ses changements de position sur les questions morales. Il a « suspendu » sa campagne le 7 février 2008 pour sauver les meubles. Son échec à obtenir l’investiture n’est pas sans rappeler celui de son père quarante ans auparavant.
 
Le parcours des Romney est comme une loi des séries. George Romney avait réussi les mêmes prouesses de redressement en son temps, notamment à travers l’American Motors Corporation dont il a supervisé la création en 1954 en fusionnant Nash-Kelvinator et Hudson Motor Car Company. Il a pris la direction du groupe en concentrant ses moyens sur la marque Rambler, véhicule compact et facile à produire. En cinq ans, la Rambler est devenue la troisième marque après Chevrolet et Ford. Cette réussite professionnelle, adossée à trois mandats successifs de deux ans comme gouverneur du Michigan ont fait émerger George Romney comme « candidat naturel » du Parti républicain pour les présidentielles de 1968. Plusieurs sondages au lendemain des élections de mi-mandat de 1966 consolident sa position de favori des primaires (39%) devant Richard Nixon (31%) et vainqueur des présidentielles (54%) devant Lyndon Johnson (46%). Le tableau aurait pu être beau si George Romney avait une position cohérente et pragmatique sur le Vietnam. L’affirmation que les généraux et diplomates américains lui avaient fait un « lavage de cerveau », pour le convaincre du bien fondé de la guerre, fut son « talon d’Achille » (Johns, 2000) : il est sorti de la course le 28 février 1968[5].

La foi mormone comme fragilité politique

Le Vietnam fut le principal point d’achoppement politique de George Romney ; cela aurait pu être son mormonisme si sa solide réputation de gouverneur, d’industriel et de militant des droits civiques ne lui avaient pas servi de boucliers. Car aucun Mormon en position d’impacter sérieusement sur les résultats d’une élection aux États-Unis ne sort d’une campagne sans avoir à faire face à des attaques sur son flan religieux. Le mormonisme est un point d’attaque facile. Tous les adversaires politiques des candidats qui se trouvent être Mormons connaissent cette faiblesse et l’exploitent à bon escient. Il a fallu près de quatre ans de procédures et d’auditions entre 1903 et 1907 avant que le Sénat ne se résolve à installer le Sénateur-élu Reed Smoot, de l’Utah (Flake, 2004). Même Edward Kennedy n’a pas résisté à la tentation d’utiliser un second-couteau, son neveu de Représentant, Joseph Kennedy II, pour demander si un homme dont la religion n’a pas autorisé les Noirs à exercer les fonctions ecclésiastiques avant 1978 et qui exclue encore les femmes de ces fonctions est apte à siéger au Sénat. Pendant les élections de mi-mandat de 2010, le Sénateur Harry Reid (D-Nevada), chef de la majorité au Sénat, qui est aussi Mormon, a également a été accusé par le pasteur de sa rivale T-Partier, Sharon Angle, d’appartenir à une secte (Miller, 2010). Récemment, c’est le journaliste conservateur, Warren Smith, qui a lancé la violente charge « Voter Romney c’est voter pour l’Église mormone » (Smith, 2011).
 
Les Mormons américains sont majoritairement conservateurs 6. Or, les conservateurs évangéliques sont les premiers à les attaquer sur le front religieux, faisant fi de l’article V de la Constitution qui interdit le « teste religieux » pour les fonctions électives (Rutten, 2011). Le problème de Mitt Romney et de Jon Huntsman est qu’ils professent une foi qui ne correspond pas à la vision majoritaire de la religion en Amérique. Il s’agit de préserver à travers les attaques contre leur religion une vision de l’Amérique comme terre de croyants progressistes et rationnels. Warren Smith et consorts reprochent aux Mormons de croire que Dieu parle à leur prophète – ce qui suppose qu’un président Mormon obéirait aveuglement aux directives de Salt Lake City ; ils leur reprochent de croire que Jésus a visité l’Amérique et de croire au Livre de Mormon, que Joseph Smith aurait traduit sous l’inspiration divine. Quand les motivations ne sont pas d’ordre théologique, elles sont d’ordre moral, même si elles reposent souvent sur une méconnaissance nourrie de fantasmes. L’Église mormone interdit la pratique de la polygamie depuis plus d’un siècle mais dans l’esprit de beaucoup, les Mormons sont nécessairement des polygames coincés quelque part au XIXe siècle 7. Ces croyances et stéréotypes facilitent l’exploitation du « talon mormon ».

Conclusion

L’issu des primaires pour Huntsman et de Romney repose en partie sur leur capacité à contrer efficacement ces attaques et à mettre en avant leurs compétences et leur attachement indéfectible à l’Amérique. Huntsman, qui est à peine connu en dehors de l’Utah, a déjà adopté une stratégie de « distanciation » du mormonisme afin d’attirer les modérés, sans s’aliéner les Évangéliques. A l’inverse, Mitt Romney, présent de manière continue depuis 2007 sur la scène politique, bénéficie d’une notoriété qui rassure de plus en plus. « Faith in America », son  discours à la J.F.K en décembre 2007, la « vulgarisation du mormonisme » par Glenn Beck, Mormon et animateur-polémiste, auprès de l’électorat évangélique conservateur, et la communication intensive de l’Église mormone en ce moment sont autant de facteurs qui bénéficieront aux deux candidats. Pour autant, il faut croire qu’Huntsman prend surtout date pour 2016. Pour l’instant, c’est Mitt Romney qui est en position de remporter l’investiture ; bien qu’il lui reste à faire passer la pilule que la loi sur la santé votée en 2006 dans le Massachusetts n’est pas l’origine de la réforme Obama.
 

[1] L’institution religieuse en question s’appelle « Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours » mais il est d’usage de dire « Église mormone » pour des raisons pratiques. Elle existe officiellement depuis le 6 avril 1830 dans l’État de New York. Ses fidèles sont des « Saints des Derniers Jours », ou encore SDJ, pour faire écho aux initiales LDS (Latter-day Saints) en anglais. On les désigne aussi par le substantif « mormon », à la suite du Livre de Mormon. Ce substantif péjoratif à l’origine a évolué vers un sens tout à fait acceptable, comme celui de « chrétien ».
[2] Il y a rivalité entre les deux hommes. Huntsman, Jr. a fait l’inverse de son père en 2007 en faisant campagne pour l’adversaire de Mitt Romney et vainqueur des primaires, John McCain.
[3] Il faut comprendre que : les États-Unis doivent restés la « Première » puissance mondiale et ne pas régresser au niveau de la France.
[4] Ce projet de communication, fuitée à la presse, n’a jamais été rendu public. Romney a par la suite précisé qu’il aimait la France tout en insistant qu’il ne voulait pas que l’Amérique devienne la France du XXIe siècle (Wangsness, 2007).
[5] Une éventuelle élection de George Romney pouvait a posteriori pauser des problèmes de constitutionalité. L’article II-1 de la Constitution stipule, entre autres, que « Nul ne sera éligible aux fonctions de Président s'il n'est citoyen de naissance ». Or, il était au Mexique, en 1907. Son grand-père, Miles Romney, faisait partie des Mormons qui avaient fui les États-Unis à la fin des années 1880 au lieu de renoncer à la polygamie.
[6] En 2004, George Bush a obtenu 71% du vote populaire en Utah ; son meilleur score dans le pays, y compris le Texas. Il était déjà à plus de 66% aux élections de 2000, année où Orrin Hatch était candidat.
[7] Chrystal Vanel, doctorant à l’EPHE et qui blogue sur http://mormonismes.hautetfort.com, défend à juste titre la thèse que loin d’être un mouvement monolithique, le mormonisme est constitué de plusieurs groupes-églises dont le principal est basé à Salt Lake City. Ceux qui défraient de temps en temps les chroniques appartiennent au groupe de « mormons fondamentalistes».


Bibliographie

Flake, Kathleen. 2004. The Politics of American Religious Identity: The Seating of Senator Reed Smoot, Mormon Apostle. Chapel Hill: The University of North Carolina Press.
Helman, Scott. 2007. « Document Shows Romney’s Strategies: Plan Addresses Faith, Rivals, Shift on Issues ». The Boston Globe. URL: http://www.boston.com/news/nation/articles/2007/02/27/document_shows_romneys_strategies/ [Consulté le 25 juin 2011].
Johns, Andrew L. 2000. « Achilles’ Heel: The Vietnam War and George Romney’s Bid for the Presidency, 1967 to 1968 ». Michigan Historical Review, vol. 26, n° 1, p. 1-29.
Miller, John. 2010. « Mormonism a Campaign Issue in Nevada, Idaho ». Salt Lake Tribune. URL : http://www.sltrib.com/sltrib/home/50544565-76/mormon-romney-idaho-campaign.html.csp [Consulté le 25 juin 2011].
O’Driscoll, Patrick. 2007. « Udall Family is Latest Political Dynasty ». USA Today. URL : http://www.usatoday.com/news/politics/2007-12-06-udall-dynasty_N.htm [Consulté le 14 mai 2011].
Rutten, Tim. 2011. « A religious « test » for Mitt Romney » in Los Angeles Times. URL : http://articles.latimes.com/2011/jun/01/opinion/la-oe-0601-rutten-20110601 [Consulté le 1 juin 2011].
Smith, Warren Cole. 2011. « A Vote for Romney is a Vote for the LDS Church ». Catholic Portal, Evangelical Portal, Patheos. URL : http://www.patheos.com/Resources/Additional-Resources/Vote-for-Romney-Is-a-Vote-for-the-LDS-Church-Warren-Cole-Smith-05-24-2011.html [Consulté le 25 juin 2011].
The Boston Globe, 2007, « The Making of Mitt Romney »,. Adresse : http://www.boston.com/news/politics/2008/specials/romney/part1/ [Consulté : 28 juin 2007].
Turner, Lisa Ray & Field, Kimberly. 2007. Mitt Romney: The Man, His Values and His Vision. Mapletree Pub Co.
Wangsness, Lisa. 2007. « Romney to France: Je t’aime! » in The Boston Globe. URL : http://www.boston.com/news/politics/politicalintelligence/2007/07/romney_to_franc.html [Consulté le 25 juin 2011].