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Revue de presse
Quelles leçons tirer de la tuerie à Whitehaven ?
par Olivier HASSID et Charlotte LEPRI (Le Monde.fr, 10 juin 2010)
Mercredi 2 juin, dans la région des lacs au nord-ouest de l'Angleterre, à Whitehaven, Derrick Bird, chauffeur de taxi, père de deux enfants, homme à priori sans histoire, a ouvert le feu dans une trentaine d'endroits différents et pendant trois heures, faisant douze morts et onze blessés et se donnant la mort par la suite.
Le nombre de fusillades de ce type, ce que les anglo-saxons appellent les mass shootings, a explosé au cours des trente dernières années, que ce soit dans les écoles, les centres commerciaux, dans la rue et même dans les entreprises. Plus de 1 300 morts dans le monde liés à ce phénomène ; le nombre moyens de mass shootings est passé d'une moyenne de quatre par an dans le monde au cours des années 1980, à vingt depuis le début des années 2000.
Si, sur le coup, ces actes sont fortement médiatisés, ils tombent ensuite dans l'oubli et ce malgré les propos volontaristes des politiques à chaud. Certes, quelques films rappellent le drame que représentent ces actes (Elephant de Gus Van Sant), mais ce phénomène n'est pas appréhendé comme une "menace" au même titre qu'un attentat terroriste ou une attaque virale. Preuve, s'il en faut : ce type d'incidents aux Etats-Unis n'a pas fondamentalement conduit à une restriction du port d'arme ou à des mesures pour les prévenir.
Cette observation peut surprendre puisqu'en Occident, si l'on met à part les attentats du 11 septembre 2001 (omission lourde, reconnaissons-le), le nombre de morts liés à un mass shooting est sans commune mesure au nombre de morts liés à un attentat terroriste. Il est alors étonnant de constater que la littérature relative aux menaces et les travaux de prospectives des menaces accordent plus d'importance à des scénarios d'attaques djihadistes qu'à des scénarios d'individus désaxés tirant dans la masse.
Qu'est-ce qui explique la différence de statut entre ces menaces ? Qu'est ce qui explique l'intérêt de certaines menaces par rapport à d'autres et quelles en sont les conséquences ?
Les menaces sont majoritairement portées par des individus isolés
Premièrement, la menace est considérée comme telle si elle est administrativement reconnue. Pour qu'elle soit reconnue, il faut au moins un service, un département au sein d'une administration, qui traite de la question. En ce sens, le ministère de l'intérieur, par exemple, dispose d'un service de lutte contre le terrorisme : l'Unité de coordination de la lutte antitéroriste (Uclat). Cette menace est clairement identifiée et des moyens sont définis pour lutter contre elle. C'est également le cas des questions liées à la prolifération, la cyber-criminalité ou les risques biologiques et chimiques, qui sont pris en compte par les différents ministères traitant des questions de sécurité.
Deuxièmement, la menace est considérée comme menace si elle s'inscrit dans le temps et dans l'espace. Les mass shootings sont des phénomènes relativement nouveaux causés par les transformations de nos sociétés, que certains sociologues appellent l'hypermodernité. Certains auteurs de mass shootings semblent vouloir reprocher à la société ses évolutions et ses inégalités alors que d'autres veulent lui faire payer une frustration personnelle.
Troisièmement, il est plus facile d'appréhender un phénomène de groupe qui paraît organisé (djihadisme, mafias) au travers de ses pratiques, de son organisation ou de son leader, qu'un phénomène individuel dont les ressorts sont difficiles à déceler. Or la société dans laquelle nous vivons (avec la révolution technologique ainsi que la désétatisation et la déterritorialisation de la violence) entraîne d'importantes mutations des risques et menaces.
Les décideurs d'aujourd'hui doivent prendre conscience que les menaces ne sont que minoritairement portées par des groupes et des entités reconnues et de plus en plus par des individus isolés. Les nouvelles menaces, telles que le vol d'identité qui connait également une forte progression ces dernières années ou le hacking, sont le plus souvent le résultat de personnes seules et non par des mafias structurées.
Bref, chercheurs, fonctionnaires, opérateurs privés de sécurité ne sont pour l'heure pas armés pour appréhender les menaces de demain. Trop concentrés à anticiper des menaces soit trop incertaines, soit passées, ils s'empêchent de penser l'avenir des menaces. Cette entropie a nécessairement un coût sociétal fort.
Olivier Hassid, chargé de cours à l'université, directeur de la revue Sécurité & Stratégie. Charlotte Lepri, chercheure à l'IRIS.
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