Accueil > Revue de presse
Revue de presse
Barthélémy Courmont


Le casse-tête nord-coréen de Washington
par Barthélémy COURMONT (Le Devoir - Québec, 29 mai 2010)



La crise coréenne actuelle, qui tire ses origines du navire sud-coréen Cheonan coulé par une torpille nord-coréenne en mars dernier (avec tout de même 46 victimes), relance la question de la sécurité dans la péninsule coréenne, en suspens depuis la fin de la guerre de Corée, en 1953. Ce dossier est particulièrement délicat depuis que Pyongyang s'est dotée de l'arme nucléaire, avec un premier essai en octobre 2006.

La Corée du Nord est passée maîtresse dans ce que les Américains appellent le «brinksmanship» (l'art d'aller au bord du précipice pour obtenir des concessions de l'adversaire). Elle s'approche de la ligne jaune, qu'il lui arrive de franchir brièvement, pour avancer ses pions et obtenir des concessions, ou même de l'argent. En coulant un navire sud-coréen, elle a franchi cette ligne et, plutôt que de chercher à apaiser les tensions, Pyongyang s'est au contraire, et sans grande surprise, engagée dans une rhétorique agressive, promettant une guerre totale dans le cas de provocations de Séoul.

Au pied du mur

Devant ces nouvelles gesticulations, l'administration Obama, incarnée par Hillary Clinton alors en tournée dans la région, se retrouve au pied du mur. Quelle attitude adopter devant un régime qui continue de narguer la communauté internationale et semble sourd aux propositions de reprise du dialogue sur ses activités proliférantes? À l'heure où certains craignent un affrontement à grande échelle, la marge de manoeuvre de Washington semble bien étroite.

La guerre est un obstacle que les États-Unis souhaitent éviter à tout prix. Cependant, il serait erroné de croire que ce n'est pas une option américaine. Si les États-Unis détectaient un missile nord-coréen sur un pas de tir prêt à être lancé sur Tokyo ou Séoul, ils n'hésiteraient probablement pas, à juste titre, à frapper les premiers. Une telle situation est peu probable, car Kim Jong-il comprend probablement qu'un tel casus belli pourrait mettre fin à son régime. De leur côté, les autres acteurs de la région, que ce soit le Japon, la Corée du Sud ou la Chine, privilégient également un statu quo qui permet d'éviter le pire. Une nouvelle guerre de Corée n'est jamais à exclure, mais elle semble hautement improbable.

Des sanctions?

L'autre orientation possible est le renforcement des sanctions. Mais lesquelles? De l'avis général des observateurs de la Corée du Nord, les sanctions n'ont aucun effet sur la classe dirigeante, qui n'en souffre pas directement. Comme il est entendu que les dirigeants nord-coréens n'ont que faire des souffrances du peuple, il serait discutable et très contre-productif de s'entêter dans une stratégie qui a totalement échoué.

L'autre problème de ces sanctions réside dans leur application. Si les regards se tournent presque naturellement vers la Chine, accusée de poursuivre un partenariat étroit avec Pyongyang, c'est en Corée du Nord même que les sanctions ont eu des conséquences intéressantes sur le fonctionnement de l'économie, le régime s'adaptant à l'isolement dont il fait l'objet. Dans de telles conditions, et malgré la nécessité, ne serait-ce que pour l'exemple, de poursuivre la stratégie d'isolement du régime nord-coréen, l'administration Obama a pleinement conscience des limites des sanctions économiques et commerciales et ne peut se satisfaire de cette seule approche, au risque d'essuyer une cruelle désillusion.

Parlementer

Reste le dialogue, stratégie privilégiée par Barack Obama depuis son arrivée au pouvoir. Une stratégie qui semble sage, compte tenu des risques et de l'impossibilité éprouvée à contraindre Pyongyang par la force. Mais une stratégie qui sera désormais difficile à appliquer sans tenir compte de ses limites. Pour certains analystes américains qui ont soutenu ces dernières années une approche plus stricte du dossier nucléaire nord-coréen, la crise actuelle renforce les doutes sur le potentiel de la politique étrangère de l'administration Obama et la volonté de dialoguer avec les ennemis de Washington, la Corée du Nord en particulier.

En effet, une reprise du dialogue serait perçue comme une véritable (et énième) victoire diplomatique pour le régime nord-coréen, d'autant qu'il est fortement probable que Pyongyang impose de nouvelles exigences. Cette stratégie du dialogue et son absence de résultats se heurtent par ailleurs à la patience des partenaires des États-Unis dans la région, qui mesurent à chaque crise dans la péninsule l'aptitude américaine à résoudre l'équation délicate de la Corée du Nord.

Séoul se pose évidemment cette question aujourd'hui, et si Tokyo reste calme, cela ne cache que difficilement les inquiétudes qui sont celles du Japon. Dans ce jeu difficile pour une diplomatie américaine qui ne sait plus dans quelle direction s'orienter, la Chine s'impose de plus en plus comme le pacificateur, en tant que seul interlocuteur sérieux de Pyongyang, mais aussi du fait du rapprochement politico-stratégique entrepris avec la Corée du Sud et le Japon. Une situation qui peut permettre de surmonter cette nouvelle crise, la Chine pouvant faire pression sur la Corée du Nord, mais qui laisse un goût amer à Washington, celui du déclin relatif de l'influence américaine dans la région.

Barthélémy Courmont vient de publier La Tentation de l'Orient. Une nouvelle politique américaine en Asie-Pacifique (Septentrion)

Contact presse
Gwenaëlle SAUZET
Responsable de la communication
carcanague@iris-france.org
01 53 27 60 87