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Barthélémy Courmont


Le soft power chinois
Barthélémy COURMONT par Jean-Louis Margoche (Objectif-Chine.com, 25 mai 2010)



Tout d’abord, pouvez-vous nous donner une définition du soft power ?

La définition du soft power remonte aux années 90. C’est un politologue américain, Joseph Nye, qui en est l’instigateur. Il s’agissait pour lui d’identifier, dans un contexte post guerre froide, quelles étaient les différentes stratégies permettant à un État – en l’occurrence les États-Unis – d’aller au-delà des attributs dits traditionnels de la puissance, qu’on qualifie généralement de hard power, à savoir la puissance militaire, le réseau diplomatique avec la diplomatie coercitive qui l’accompagne dans certains cas, ainsi que la puissance économique et commerciale d’un pays.

Lui, pensait que dans un tel contexte post guerre froide, une telle conception était quelque peu dépassée et recommandait aux États-Unis de mettre l’accent sur leurs caractéristiques culturelles – le cinéma, la culture populaire, l’anglais – et il estimait qu’en favorisant les différents instruments de cette puissance, on pouvait faire avancer la capacité d’influence et de persuasion des États-Unis.

Le soft power selon la définition qu’en donnait Joseph Nye, consiste donc à s’appuyer sur un ensemble d’éléments qui sortent parfois du champ traditionnel du politique, mais qui composent de manière plus globale une nation, pour pouvoir faire avancer un véritable projet politique et stimuler sa capacité d’influence.

Nous enchaînerons ensuite sur le cas chinois, mais ce qui est d’ores et déjà intéressant de noter ici, c’est que, lorsque Nye a sorti sa théorie du soft power dans la première moitié des années 90, il a été assez écouté par une partie des décideurs politiques américains, en particulier les démocrates et l’administration Clinton, qui ont essayé d’appliquer cette stratégie de soft power pendant plusieurs années – avec d’ailleurs beaucoup d’effets plutôt positifs.

Ironiquement, à la même époque, les décideurs chinois se sont moqués de cette stratégie, considérant que c’était une nouvelle élucubration américaine, une de ces tentatives des États-Unis, la guerre froide achevée, d’asseoir leur domination sur le monde. Les choses ont fortement évolué depuis ! Joseph Nye lui-même a accordé un entretien accordé début 2009 dans lequel il explique de manière très claire que selon lui, la Chine était aujourd’hui devenue le meilleur exemple de soft power.

Peut on comparer le soft power à l’outil marketing d’une entreprise ? Que cherchent donc « à vendre » les Etats (la Chine, les USA…) ? Une perception, une identité culturelle ?

A cet égard, il y a deux choses. La manière dont les Chinois pensent le soft power est multiple. Il n’y a pas une vision du soft power en Chine, il y a plusieurs interprétations de ce phénomène. D’ailleurs, le terme même de soft power a été l’objet de plusieurs traductions par les dirigeants chinois. Il y eu une période de gestation assez longue pendant laquelle on s’est effectivement interrogé sur le sens à lui donner. Il y a deux écoles qui émergent.

La première consiste à mettre en avant la culture multimillénaire chinoise, comme étant en soi un soft power. Pour les tenants de cette école, la Chine n’a rien à faire, sinon à rappeler au monde que sa culture est très ancienne, qu’elle a un passé prestigieux, etc., ce qui traduit indéniablement ce désir de revanche sur l’Histoire, de retrouver un statut sur la scène internationale. Il s’agit, en quelque sorte, de la stratégie de base du soft power.

A cela est venue s’ajouter une volonté politique, qui s’est accentuée avec l’arrivée au pouvoir de Hu Jintao en 2002, de mettre en place une véritable stratégie de soft power, ici effectivement plus comparable à une stratégie d’entreprise – à savoir : faire en sorte que la Chine soit bien perçue sur la scène internationale.

Cela veut dire en donner une image positive : c’est ce que l’on a qualifié de « consensus de Pékin », l’accent sur une émergence pacifique, sur le rôle stabilisateur sur la scène internationale, etc. Tout cela est de la rhétorique bien sûr, mais souligne une vraie volonté de soigner son image sur la scène internationale, et dans le même temps, de développer de manière beaucoup plus concrète un certain nombre d’initiatives consistant à renforcer le caractère indispensable et incontournable de la Chine dans le monde. Et là, cela ne concerne pas seulement le champ du politique, mais on retrouve les caractéristiques du soft power, par exemple la promotion du cinéma chinois : on a en Chine aujourd’hui un cinéma très dynamique, qui s’appuie néanmoins sur une véritable politique publique visant à aider les productions qui mettent en avant la culture chinoise ainsi, à l’image de celles de Zhang Yimou, par ailleurs très proche du gouvernement.

On retrouve là les caractéristiques qui avaient été celles des Etats-Unis notamment dans l’entre-deux-guerres où il y avait une véritable volonté politique de pousser un projet de société américaine et de montrer une image extrêmement positive du pays. Un autre exemple est l’organisation de grands événements de type Jeux Olympiques de Pékin, Exposition Universelle de Shanghai, qui, parce qu’ils sont bien organisés, force de moyens, permettent à nouveau à la Chine de soigner son image.

Toutefois, le symbole sans doute le plus marquant est celui des Instituts Confucius, qui sont créés généralement en partenariat avec des universités, dans un nombre tout à fait impressionnant de pays. Il s’agit en effet d’une stratégie globale. Pékin finance la création d’instituts dont l’objectif est d’enseigner le chinois. Et on constate d’ailleurs régulièrement une augmentation très forte de personnes – étudiants, enfants ou adultes – qui apprennent le chinois dans différentes régions, les instituts Confucius apportant une expertise par ailleurs justement là où elle n’existait pas – pays d’Afrique, Moyen-Orient, etc. C’est à peu près la même stratégie que les Alliances françaises ou les Instituts Goethe allemands, mais avec une machine de guerre absolument colossale puisque les premiers Instituts Confucius ont ouvert en 2003-2004 (les premiers en Asie du Sud-est) et doivent être aujourd’hui à peu près 400. Il est même absolument impossible d’en donner un chiffre exact puisqu’à l’heure où l’on parle, il y a sûrement un Institut Confucius supplémentaire qui est en train d’être ouvert quelque part dans le monde, la stratégie étant que d’ici 2015-2020, il y en ait plus de 1000 ouverts aux quatre coins du monde ! C’est vraiment une stratégie globale.

On sent là qu’on ne s’appuie pas uniquement sur les acquis qui sont ceux de la culture chinoise – bien évidemment en soi légitimement reconnaissables comme un soft power ; il y a derrière une véritable volonté politique qui suppose ici de grands moyens – en cela, on peut dire une véritable stratégie d’entreprise.

Stratégie d’entreprise veut dire cible. Donc quelle est la cible ? C’est l’État, ou les États, qui sont visés ou leurs populations ?

Il y a les deux. Effectivement, parmi les caractéristiques de ce soft power chinois, on relève ces initiatives qui ont pour objectif de soigner l’image de la Chine extérieure et de la montrer à la fois ouverte, mais aussi et surtout, culturellement avancée, de telle sorte que la Chine apparaisse aujourd’hui de plus en plus attractive, présente sur la scène internationale – on n’ignore aujourd’hui plus la Chine dans les populations. Il y a cependant, parallèlement à cela, une véritable stratégie qui vise les États, et à cet égard, il est tout à fait intéressant de noter que la Chine a une véritable approche globale des choses. Ainsi elle ne va pas essayer de cibler en priorité les démocraties occidentales ; elle ne va pas se tourner uniquement vers les voisins asiatiques, d’Asie du Nord-Est notamment ; elle va avoir une approche absolument globale, sans distinction relative aux particularismes politiques ou aux intérêts que représentent ces différents pays.

La stratégie de soft power chinois suppose des investissements importants qui, bien évidemment, sont en direction des États ; toutefois, les États qui bénéficient de l’aide chinoise n’ont pas forcément quelque chose à donner en échange. On parle souvent, par exemple dans le cadre de la « ChinAfrique », de cette volonté chinoise de contrôler les ressources énergétiques – ce qui est tout à fait vrai pour un certain nombre de pays africains ; mais ceux d’entre eux qui n’ont pas de ressources peuvent bénéficier pourtant d’une aide importante de la Chine qui va leur permettre de développer des infrastructures, etc., sans contrepartie. Cela va bien au-delà d’une simple volonté de la part de la Chine de privilégier son intérêt national.

Au début de cette interview, vous nous avez dit que lorsque les Américains ont initié la stratégie du soft power, les Chinois ont été assez critiques. Ensuite, vous décrivez comment ils se sont en fait « benchmarqués », calqués sur les États-Unis et ont pu apprendre comment le soft power a fonctionné pour et chez eux…

Effectivement. On constate finalement quand on regarde ce processus de définition et de mise en place du soft power qui s’est opéré en Chine, que celle-ci a accordé énormément d’attention à l’exemple américain. Elle a suivi les succès de Washington, à la fois au niveau politique, mais aussi au niveau culturel – puisque, encore une fois, ce qui a attiré les Chinois au début des années 2000, c’était le fait de comprendre comment les États-Unis, qui n’ont pas la culture et le patrimoine chinois, qui n’ont pas cette panoplie d’outils à leur disposition, sont parvenus malgré tout à s’imposer de manière si fulgurante. Ainsi la Chine a-t-elle analysé comment Hollywood avait fonctionné, comment l’anglais était parvenu à s’imposer tout à fait naturellement, comment des investissements dans différentes régions avaient permis de soigner l’image des États-Unis et d’obtenir à leur suite, souvent de manière indirecte, des dividendes politiques, une vraie influence dans ces régions.

La Chine a donc véritablement analysé comment s’est construite cette puissance américaine tout au long du XXe siècle. Et puis, parallèlement, elle a profité des échecs de Washington, des limites du soft power américain : la Chine a suivi particulièrement la première présidence de George Bush Jr entre 2000 et 2004 qui a porté un énorme préjudice à l’image des États-Unis sur la scène internationale (pour des raisons propres aux actions de Washington et non pas aux actions des Américains en tant que telles ou à leur action politique), et les Chinois se sont dits qu’il y avait là une opportunité de se positionner et de prendre place là où les États-Unis avaient perdu du terrain. Cela s’est concrétisé de manière très visible en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, et même au Moyen-Orient.

En outre, la Chine s’est également attachée à ce qu’il ne fallait pas faire, aux terrains sur lesquels il ne fallait pas se positionner de manière trop forte. Ainsi, on voit en 2002, et encore plus en 2007 quand le soft power est devenu officiellement une stratégie de Pékin, cette volonté de ne surtout pas parler d’influence politique. On ne veut pas conditionner l’aide chinoise ; on ne veut pas que cet investissement, que cette présence, de plus en plus importante, suppose des dividendes politiques directs. On essaie véritablement de jouer la carte « soft » tous azimuts et donc d’éviter de donner une image qui soit celle d’une puissance néocoloniale ou impérialiste. Donc vous voyez, on s’appuie à la fois sur tout ce qui a fait la puissance américaine, et tout ce qui l’a, d’une certaine manière, défait, pour apporter une voie qui soit la plus opérationnelle possible. Et tout cela de manière très pragmatique effectivement.

Vous avez utilisé le terme de « puissance » : la Chine est ou va devenir une puissance incontestable, incontestée, dans ces 20-30 prochaines années, mais il y a toujours ce refus politique de se mettre en avant. Cela fait partie de sa stratégie ?

Tout à fait. C’est une volonté réelle. Vous l’avez dit : la Chine va être la première puissance économique mondiale, à échéance 20 ou 30 ans. La plupart des experts américains tablent sur 2035 – c’est demain matin ! Et l’Histoire récente nous apprend que les experts américains ont souvent mal anticipé la montée en puissance chinoise et se sont souvent trompés d’une dizaine d’années – on pourrait donc presque parler de 2025 ! En tout état de cause, c’est effectivement très prochainement que la Chine sera officiellement première puissance économique mondiale.

Alors vous me direz que cela ne veut pas dire grand chose, mais ça signifie toutefois une réelle force en matière d’investissements, ce qui reste un des attributs principaux de la puissance, ce que la Chine sait très bien quand elle s’appuie sur cette richesse énorme. Et puis on oublie souvent de rappeler, qu’à la fin de l’année 2010-début 2011, quand les indicateurs économiques sur l’année tomberont, on aura l’officialisation que la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale, et donc, par voie de conséquence, première puissance économique asiatique.

Donc, si pour l’instant la Chine monte en puissance – c’est un acquis – il convient désormais de s’interroger sur l’après, sur la période qui suivra directement cette reconnaissance internationale. Est-ce que la Chine va rester, à la manière du Japon, pendant quelques décennies, un géant économique mais un nain politique ? Je ne pense pas ! La Chine a des intentions autrement plus grandes, et effectivement, elle les met en avant.

Le soft power chinois, à l’inverse des stratégies européennes ou japonaises, prépare déjà l’après puissance économique (ce qui ne fut pas du tout le cas du Japon par exemple), en essayant de proposer effectivement, là encore en réponse à ce qui s’est fait aux États-Unis, autre chose. Donc plutôt que d’apparaitre comme cette hyper puissance – terme relativement négatif à connotation impérialiste – la Chine refuse ce terme et croit en la multipolarité, qui la sert et lui permet, d’une certaine manière, de rester dans l’ombre, de ne pas jouer les premiers rôles sur tous les différents sujets.

La vision idéale des relations internationales telle que les Chinois la conçoivent, c’est un monde dans lequel on aurait trois pôles majeurs de puissance : la Chine – et l’Asie du Nord-Est de manière générale – les Etats-Unis et l’UE, prise beaucoup plus au sérieux par la Chine qu’on a parfois tendance à le dire.

A côté, il y aurait d’autres pôles secondaires, comme l’Inde, le Brésil, la Russie, etc.

Et dans l’esprit chinois, tout ce qui concerne les missions en opérations extérieures, les guerres, tout ce qui coûte très cher mais qui ne rapporte pas toujours grand chose, on le laisse aux Américains tant qu’ils veulent le faire, et accessoirement aux Européens. Bref, on le laisse à tous ceux qui ont la prétention, quelquefois de manière exagérée, à vouloir mettre en avant des valeurs à caractère universel, et qui sont prêts à faire l’usage de la force pour les faire avancer.

Ainsi, là encore, les Chinois font-ils preuve d’un véritable pragmatisme, et se disent finalement : pourquoi s’ennuyer à faire la guerre en Afghanistan quand finalement les Américains la font ? Pourquoi s’ennuyer à aller sécuriser le Pakistan quand le Pakistan est un allié proche et qu’il n’y a pas de risque que ça retombe sur nous ? Pourquoi nous ennuyer à mettre des bâtons dans les roues aux États-Unis sur la crise irakienne (la Chine, fondamentalement hostile à cette intervention militaire, était pourtant restée particulièrement silencieuse à ce sujet) ? Etc.

On retrouve ce pragmatisme qui laisse entrevoir un refus du statut d’hyper puissance, un refus de reproduire le schéma de l’Union Soviétique à la grande époque de Moscou. On ne veut pas essayer de se mettre au niveau de Washington sur tous les sujets. On avance un projet, mais on va laisser autant que de possible les États-Unis jouer un rôle, sans chercher à se mettre en travers de leur chemin sans nécessité.

Pourtant la Chine s’implique malgré tout : elle a quand même envoyé des navires de guerre au large de la Somalie pour lutter contre la piraterie, elle est intervenue en Haïti.

Elle a même été un des premiers pays à intervenir en Haïti, et de manière très forte sachant que Haïti n’a pas de relations diplomatiques avec la Chine puisque Haïti reconnaît Taïwan – donc c’est un cas tout a fait intéressant à cet égard!

Mais oui, effectivement, comme vous le mentionnez, la Chine se montre, parallèlement à cela, de plus en plus présente sur les questions de règlement de crise, pour des réponses à des situations urgentes et autres. Toutefois, elle le fait toujours en coopération. Ce qui, il est vrai, marche plus ou moins bien : lorsque l’on écoute un tout petit peu les responsables politiques et militaires des pays de l’OTAN par exemple, ou quand on parle avec les Européens de la manière avec laquelle on travaille avec les Chinois aux larges des côtes somaliennes, ils disent que ce n’est pas évident parce que ceux-ci ne comprennent rien, qu’ils ont leur mode de fonctionnement et ne veulent pas admettre le modèle occidental qu’ils ont rejoint. Ils veulent coopérer à tout prix, mais en fait, ils ne savent pas véritablement comment s’adapter.

Si tout cela peut être réglé à moyenne échéance, ce qui est certain, c’est que la Chine ne veut pas se montrer seule sur ces différentes questions. Bien au contraire, elle ne sera présente que là où les autres le seront également. Elle apportera une aide importante ; ça fait partie de son image aussi. Le cas de Haïti est tout à fait significatif : on écarte Taïwan qui n’a pas les moyens d’intervenir de manière aussi massive. On s’appuie également sur la présence de la Chine au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Attention, le fait que la Chine ne veuille pas être puissance, ne signifie pas qu’elle ne veut pas jouer un rôle sur la scène internationale ; elle ne veut pas le faire seule, ce qui est différent. Elle ne veut pas être dans une situation comparable à celle des États-Unis en Irak ou à certains égards, en Afghanistan. Elle préfère être en retrait.

Peut-on contrôler un État par le soft power ? Et vous parliez justement d’ingérence…

Dans le cas de la Chine, on voit de manière très forte aujourd’hui avec certains pays africains qui sont des pays relativement faibles économiquement, avec les pays d’Asie du Sud-Est, la Chine est en mesure de contrôler les événements ; elle est tellement indispensable économiquement et même au niveau social qu’à terme, cela se traduira forcement en ingérence politique. Ou ça va se traduire par ce que le politologue Walter Russel Mead qualifie de « sticky power » c’est-à-dire la possibilité pour un pays ayant atteint une telle puissance économique qu’on ne peut plus se mettre en travers de son chemin. Et ça on le voit déjà dans le cas des pays d’Asie du Sud-Est.

Un pays comme le Vietnam par exemple n’est certainement pas le meilleur pays ami politique de la Chine, et pourtant aujourd’hui le Vietnam travaille de plus en plus avec la Chine, va adhérer à la ZLE qui se met en place entre la Chine et l’ASEAN à échéance 2015.

Donc on ne peut pas se permettre de se mettre en marge de la Chine, et puis à certains égards, la situation que rencontre la Corée du Sud ou le Japon, qui, eux non plus, ne sont pas franchement des alliés historiques de la Chine, concourent tout à fait dans cette direction. On est irrésistiblement attiré vers la Chine. Le Premier ministre japonais a même annoncé qu’il se rendrait à Nankin pour faire des excuses pour les crimes de guerre japonais et en particulier le massacre de Nankin de 1937, qui reste un point de litige très important. Mais ça montre à quel point certains pays qui ont de vrais contentieux, que ce soit politiques ou historiques avec la Chine, finalement se retrouvent dans des situations où ils acceptent de faire amende honorable sur un certain nombre de points pour ne pas s’aliéner une coopération en particulier économique avec la Chine. Et le cas de Taïwan est un petit peu comparable aussi.

Taïwan est le seul ennemi officiel de la Chine aujourd’hui – il n’y en a pas d’autres, contrairement aux États-Unis qui ont quand même un certain nombre d’États qui lui sont hostiles, tout comme la France d’ailleurs – la Chine n’a qu’une ennemie aujourd’hui : c’est « l’autre Chine », les nationalistes de Taïwan. Mais, on constate qu’au-delà de la rhétorique politique, particulièrement très forte quand les indépendantistes sont au pouvoir – ce fut le cas jusque 2008, le Premier ministre taïwanais actuel insiste clairement sur le fait qu’il n’y aura pas de réunification, qu’on peut se rapprocher économiquement mais qu’on ne peut toucher à la souveraineté de Taïwan ; derrière ces discours, il existe une proximité de plus en plus forte, une interdépendance économique de plus en plus forte entre les deux entités. Taïwan est un des premiers investisseurs économiques et surtout le premier importateur en Chine, et vous avez aujourd’hui plus d’un million d’hommes d’affaires taïwanais qui vivent sur le continent et qui participent également à l’économie chinoise. On est dans une dépendance réciproque, qui bien évidemment est bien plus contraignante du côté chinois – on pourrait se passer de Taïwan ; côté taïwanais en revanche, on ne peut plus se passer de la Chine et même les mouvements indépendantistes se trouvent être de plus en plus pragmatiques dans leurs relations avec Pékin. Donc ça a des incidences politiques. De là à parler de contrôle d’État…

On n’a pas encore de véritable situation d’ingérence où la Chine est tellement forte, tellement sûre d’elle-même qu’elle est en mesure d’influencer les décisions politiques, mais indirectement, on assiste déjà à des situations de ce type.

Dans votre livre, vous abordez également la relation Chine-Afrique et un déplacement de la Chine vers le Moyen-Orient – en particulier, je pense à la mise en place d’une recherche commune avec Israël dans l’aéronautique. Comment la Chine peut-elle exercer son soft power dans cette région ? Et pour quels objectifs, à part ceux que l’on dit toujours être la sécurisation des ressources énergétiques…

Le cas de l’Afrique, nous l’avons mentionné précédemment, c’est une stratégie qui ne date pas d’hier. Le concept de la ChinAfrique a près de dix ans maintenant et est monté en puissance avec ses sommets Chine-Afrique qui se reproduisent assez régulièrement et qui sont incroyablement politiques puisque non seulement la quasi-totalité des chefs d’État y sont invités mais surtout y participent, ce qui est quand même un exploit, et puis de manière globale, même s’il y a çà et là des frictions, des difficultés, des carences, des limites, des problèmes – évidemment tout ne se fait pas de manière harmonieuse comme chacun peut l’imaginer – mais dans l’ensemble, c’est une relation qui est plutôt bien perçue dans les pays africains.

Je me suis d’ailleurs amusé à retrouver un certain nombre de sondages qui avaient été menés par le Pew Research, un institut américain – donc qui n’a pas à priori la vocation à encenser la Chine et à mettre en avant ses succès – qui s’est amusé à comparer la popularité des États-Unis et de la Chine dans un certain nombre de pays, et dans le cas de l’Afrique, la Chine apparaît beaucoup plus populaire. Donc cet investissement majeur marche.

Il y a des effets directs sur les exportations, sur les relations économiques, mais plus fondamentalement, c’est aussi la Chine qui est de mieux en mieux perçue dans cette région.

Le cas du Moyen-Orient est complètement différent. Le Moyen-Orient, n’est pas d’abord une zone que l’on peut qualifier de Sud – il y a des déséquilibres flagrants à l’intérieur de cette zone et des rivalités politiques autrement plus graves que dans le cas africain – il y a donc des risques tout à fait réels. Et puis, c’est surtout la région dans laquelle toutes les grandes puissances sont présentes, et en cela, il y a une grande différence avec d’autres qui auraient été délaissées par les États-Unis – au premier rang l’Afrique, et dans une certaine mesure, l’Amérique latine. Donc la Chine, là, ne se substitue pas à la présence occidentale ; elle essaie d’apporter quelque chose de différent, elle est en compétition directe.

Alors la Chine s’appuie sur des acteurs stratégiques traditionnels, des alliés traditionnels, l’Iran notamment. D’ailleurs, j’ouvre une parenthèse sur le fait que la stratégie iranienne, qui là encore est extrêmement pragmatique, est assez habile parce que la Chine utilise les réseaux dont des pays comme l’Iran – mais c’est également vrai pour la Syrie – bénéficient dans certains pays africains.

Donc vous voyez que par effet rebond, la diplomatie et la stratégie économique chinoise en Afrique, musulmane en particulier, en Afrique saharienne, s’appuie sur les réseaux de ces pays du monde arabo-musulman et puis même perse dans le cas de l’Iran, tissés depuis maintenant des années, voire des siècles. La Chine utilise un petit peu cela, ce qui permet à l’Iran de conserver des liens avec un certain nombre d’États et à la Chine de progresser plus rapidement. Donc il y a une association de circonstances qui est tout à fait intéressante.

Mais comme je vous le disais, la Chine essaie d’être là en compétition avec d’autres puissances, donc oui – pour sécuriser les voies d’accès, oui pour s’assurer des ressources énergétiques, mais aussi de manière plus générale pour anticiper les possibles changements profonds qui pourraient survenir dans cette région, et à cet égard, la relation qu’entretient aujourd’hui Pékin avec Israël est tout à fait intéressante.

D’abord ce n’est pas Pékin qui va essayer de séduire Israël, c’est Israël qui se tourne vers Pékin – parce que l’on craint du côté israélien que le soutien du côté américain ne soit plus automatique. Aujourd’hui Israël se montre de plus en plus intéressé par des accords commerciaux ou économiques avec la Chine – ce qui est un peu le package de base des négociations. Mais au-delà de cela, on pense à une coopération stratégique. Et donc vous avez la Chine qui est en train de tisser des relations avec l’allié principal des États-Unis dans le Moyen-Orient voire même dans le monde – c’est quand même un exploit ! Et là encore, on joue sur le champ des possibles, sur la manière dont l’État hébreu interprète les possibles redistributions, les possibles changements stratégiques qui lui feraient éventuellement défaut. Vous avez donc vraiment là cette volonté d’asseoir cette relation dans le long terme et on constate du côté du Moyen-Orient, et c’est encore un paradoxe, la Chine est à la fois le meilleur allié de l’Iran et se retrouve à la fois proche d’Israël. Et personne n’a d’autre choix que d’accepter. La Chine est dans un cas comme dans l’autre en position de force – ce n’est pas Ahmadinedjad qui va appeler Hu Jintao pour lui dire d’arrêter de copiner avec Israël, et même chose côté israélien.

On est en position de faiblesse face à la Chine. Et de manière générale, dans le Moyen-Orient malgré les sensibilités régionales.

La Chine vise n’importe quel pays, sans aucune distinction de race, de richesse, de tout. La région intéresse la Chine ; elle a les moyens, elle y va. Dans un pays comme la Jordanie, vous avez déjà quatre instituts Confucius, et on signe des accords de coopération, pour développer les infrastructures, pour apporter une assistance – bref : la Chine est là.

Pour conclure cet entretien très riche et intéressant, deux questions : est-ce que l’on peut cartographier une stratégie de soft power, voire l’anticiper ?

Et la deuxième question : comment le contrer ? D’ailleurs est-ce possible ?

Tout d’abord pour répondre à votre première question, on constate – et je me suis amusé à faire un petit tour planétaire de ce que représente le soft power chinois – on réalise qu’il y a quatre régions laboratoires du soft power.

La première c’est bien sur l’Asie du Sud-Est et l’ASEAN, qui sont maintenant identifiés comme le pré carré chinois – ce qui est quand même relativement assez nouveau. Les accords de libre-échange confirment cette tendance.

La deuxième région, on la connait bien, c’est l’Afrique – la ChinAfrique est désormais un fait accepté de manière générale.

Le Moyen-Orient, la troisième région, est un cas tout aussi intéressant de cette capacité de séduction qui touche aussi, on l’a vu avec Israël, des pays qui à priori ont beaucoup de choses à reprocher à Pékin.

Et puis, la dernière région, c’est l’Amérique latine, le pré carré américain par excellence, où on retrouve cette stratégie de Pékin de vouloir se substituer à une Amérique moins bien perçue, moins acceptée, de la part de la population et des dirigeants, au profit notamment des différents changements politiques qui ont eu lieu dans cette région depuis ces dernières années – donc vers cette nouvelle catégorie de dirigeants qui ne veulent pas attendre de devoir regarder vers le Nord pour attendre une aide et une coopération et qui essaient de développer d’autres réseaux. La Chine répond « présente » notamment avec le Brésil, lui-même économie émergente, particulièrement en matière d’investissements chinois, qui permettent de développer les entreprises publiques où là aussi on mise aussi la carte du long terme en échange bien sûr de matières premières, et selon ce principe qui prédomine à nouveau de « gagnant-gagnant ». La Chine est devenue, je crois, cette année le premier investisseur en Amérique latine devant les Américains – donc le pré carré américain, c’est terminé.

Il n’est pas anodin que ces quatre régions correspondent à ce que nous appelons « le Sud » : la stratégie du soft power chinois est avant tout tournée vers des pays qui ont une sorte de frustration, d’amertume envers l’Occident, qui se sentent un peu abandonnés, et pour qui, elle représente un véritable modèle de développement. Et puis malgré tout, à travers cette stratégie visant le Sud, la Chine vise aussi les pays occidentaux dits riches (il y a 7 instituts Confucius en France aujourd’hui). Ainsi cette cartographie semble s’être réalisée par étapes et c’est ce qui commence à inquiéter les Américains, via les experts du CSIS notamment, et c’est l’intuition que j’ai eu quand j’ai commencé à travailler sur ce projet, on commence à constater « qu’est-il en train de se passer ? », on perd du terrain et ce sont eux (les Américains) qui se retrouvent pris à leur propre jeu puisque c’est ce qui a fait la puissance américaine. Donc c’est une stratégie qui est devenue globale avec des impacts globaux.

Donc deuxième question qui en découle, on commence à se demander comment endiguer cette stratégie du soft power, ce qui est très difficile étant donné que peu de pays disposent des moyens de la Chine d’aujourd’hui de telle sorte que concrètement et mathématiquement, ce ne soit pas facile, les États-Unis eux-mêmes se retrouvent dans une situation délicate et ne peuvent pas rivaliser eux-mêmes avec l’aide qu’apporte la Chine à certaines régions quand il n’y a pas d’intérêts immédiatement perceptibles.

Il y a cependant le risque important d’une mauvaise perception de cette puissance chinoise, une forme de dépit, de frustration de la part des puissances occidentales, et en premier lieu les États-Unis, qui d’une certaine manière n’accepteraient pas, n’accepteraient plus qu’elle essaie de grignoter du terrain et se substitue à l’influence américaine. Donc quand on parle de cette relation Chine / Etats-Unis, qui finalement est au cœur de cette interrogation du « comment contrer le soft power chinois », on pourrait être inquiet à certains égards – on le voit avec les tensions actuelles et les multiples contentieux à l’OMC – on se rend compte que les États-Unis pourraient – ils ne le souhaitent pas mais pourraient – se retrouver dans une position de confrontation vis-à-vis de la Chine pour essayer de conserver leurs acquis et de contrer de manière réaliste cet empiètement de la Chine sur leurs platebandes et d’essayer de conserver le leadership.

Il n’y a pas de crise mais il y a des risques de voir les Etats-Unis, dans certaines circonstances, se montrer très vindicatifs, voire agressifs.

Et parallèlement, il ne faut pas l’exclure, c’est un phénomène qui se développe de plus en plus : cette Chine qui devient de plus en plus incontournable sur la scène internationale grâce à cette stratégie de soft power, qui devient ainsi une puissance de premier plan qu’elle n’aurait jamais pu être en mettant en avant ce modèle communiste rejeté et cette rigueur qui ne séduisait pas à l’extérieur, malheureusement cette grande séduction chinoise cache de plus en plus mal une forme d’arrogance, cette fierté d’être chinois pour la population chinoise, cette fierté de diriger la Chine pour les dirigeants chinois – que l’on retrouve dans les messages de remontrance adressés à Barak Obama ou au Président Sarkozy lorsqu’ils rencontrent le Dalaï Lama – bref une Chine de plus en plus décomplexée, de plus en plus sûre d’elle-même.

Ainsi le soft power a permis à la Chine de devenir ce qu’elle est devenue au cours des dernières années, et maintenant qu’elle a atteint un certain degré, et dans quelques années quand elle aura atteint de facto ce statut de puissance de premier plan, va-t-elle rester humble, va-t-elle donner des leçons ? Et on commence déjà à voir poindre cette inclinaison. Donc je pense qu’il faut s’attendre à des dérives, qui feront de la Chine une puissance comme les autres, c’est-à-dire arriver au fait de sa puissance et être capable de donner des injonctions à d’autres, et là on sort de la théorie du soft power pour aller vers des séquences beaucoup plus hard.

Zbigniew Brzezinski, qui reste à plus de 80 ans un fin observateur des relations internationales et de la montée en puissance de la Chine, et est ancien conseiller pour les Relations Internationales du Président Carter, s’interrogeait très récemment (fin 2008) « Pourquoi la Chine ne ferait-elle pas ce que les États-Unis ont fait ? ». On ne peut pas empêcher la Chine d’utiliser son soft power, donc que faire sinon le reconnaître, l’accepter ? Mais cela sous-entend également que les Chinois feront les mêmes erreurs que nous, tôt ou tard, et donc il prophétise d’une certaine manière ce que pourrait être l’après soft power chinois.

Retrouvez l’interview dans son intégralité en suivant le lien suivant : http://www.objectif-chine.com/2010/05/25/soft-power-le-nouvel-outil-marketing-des-etats/#item1

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