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Revue de presse
Philippe Hugon


L’Afrique, un continent toujours convoité ?
par Philippe HUGON (L’Ena hors les murs, mars 2010)



L'Afrique demeure confrontée à plusieurs problèmes existant lors de l'indépendance, tout en devant répondre aux défis internes, notamment démographiques, environnementaux ou sécuritaires, et externes d'ouverture. Après avoir bénéficié des préférences commerciales, elle affronte les vents de la compétitivité en participant très faiblement à la chaîne de valeur internationale.

Au-delà de l'inflexion récente liée à la diversification des partenaires et de l'impact de la crise mondiale, l'Afrique est placée sur un trend de stagnation à long terme de la productivité conduisant à une marginalisation vis-à-vis des flux commerciaux et financiers internationaux. Pour 12% de la population mondiale, elle représente 1,5% du produit intérieur brut (Pib) mondial, 2% du commerce mondial et 2 à 3% des investissements directs étrangers (Ide). La part de l'Afrique dans le commerce mondial est passée de près de 6% en 1970 à 3% en 2010.

Entre marginalisation économique et reclassement géopolitique

L'Afrique est demeurée globalement une économie de rente où le processus d'accumulation n'a pu être réellement enclenché. La majorité des sociétés africaines demeure dominée par un capital marchand qui se valorise dans l'échange, et non par un capital productif se valorisant par la production. Seuls quelques rares pays, dont l'île Maurice et le Botswana en Afrique sub-saharienne ou le Maroc et la Tunisie en Afrique du Nord constituent les exemples les plus notables, échappent à cette "spécialisation appauvrissante". L'Afrique demeure ainsi confrontée à plusieurs problèmes existant lors de l'indépendance (subordination quasi exclusive à l'égard des exportations des produits de base, tissu industriel embryonnaire, faibles taux d'épargne et d'investissement, comportement court-termiste de retour sur investissement eu égard au risque, couverture limitée des besoins alimentaires, de santé et d'éducation...) tout en devant répondre aux défis internes, notamment démographiques, environnementaux ou sécuritaires, et externes d'ouverture. Après avoir bénéficié des préférences commerciales, l'Afrique affronte les vents de la compétitivité en participant très faiblement à la chaîne de valeur internationale.

À cette marginalisation économique a correspondu un certain déclassement géopolitique. Après la chute du mur de Berlin, les regards européens, voire les capitaux, ont eu tendance à se tourner vers l'Est. L'Afrique n'a plus été l'enjeu d'une surenchère idéologique comme pendant la guerre froide. Ceci ne signifiait pas, bien au contraire, la fin des rivalités diplomatiques et des luttes fac-tionnelles appuyées par des puissances étrangères. La montée des tensions et des conflits est d'autant plus importante que les enjeux économiques sont moins les conquêtes de marchés que les capta-tions de ressources naturelles (exemple du diamant ou du pétrole) et le contrôle des trafics (contrebande, drogue). On observe toutefois depuis le début du XXIe siècle un reclassement géopolitique de l'Afrique. Les raisons en sont multiples: accessibilité aux ressources minérales et aux hydrocarbures, recherche de voix et d'alliance dans les négociations et les organisations internationales, rôle du capital naturel, nécessité pour les puissances d'étendre leurs champs d'influence. Les enjeux pétroliers et environnementaux sont devenus croissants. Le jeu est beaucoup plus ouvert entre les grandes puissances mondiales, notamment avec l'entrée en scène des géants asiatiques que sont la Chine et l'Inde, ce qui donne d'importantes marges de manœuvre aux États africains. Les États africains jouent de la rivalité entre les conglomérats pour renégocier les contrats (cf. le Niger, avec Areva face aux concurrents chinois).

Les enjeux des ressources naturelles

On observe un enjeu croissant des ressources naturelles et l'Afrique fait l'objet de convoitises et de compétition entre les firmes et les puissances pour accéder à ces ressources. Le capital naturel représente en Afrique 26 % de la valeur du capital total (immatériel, technique) contre 2 à 3 % pour les pays développés. L'Afrique a des terres arables convoitées par les investisseurs privés et publics notamment par les émergents d'Asie, les pétroliers du monde arabe amis également des pays industriels et de l'Afrique du Sud1. Les enjeux sont ceux de la sécurisation des approvisionnements alimentaires pour les pays riches, de la production de nourriture pour les animaux, d'économie d'eau ou de production de bio-carburants. L'Afrique comporte la deuxième forêt du monde ; le bassin du Congo est un des poumons de la planète et est une réserve de biodiversité. L'Afrique a surtout des réserves minières et pétrolières qui permettent la diversification des risques et sont nécessaires à la croissance et à la puissance des pays industriels et du second monde émergent à commencer par la Chine et l'Inde. Le secteur minier et énergétique représente globalement deux tiers des exportations d'Afrique Sub-Saharienne. Les réserves d'hydrocarbures sont estimées à plus de 10% du total mondial avec une diversification des risques pour les opérateurs, un pétrole de qualité et des conditions fiscales favorables pour les firmes les principaux producteurs sont l'Algérie, l'Angola et le Nigeria mais la plupart des pays africains sont devenus producteurs2.

Des économies largement structurées autour des rentes des matières premières

Les économies pétrolières ou minières: Maroc (phosphate), Guinée (bauxite), Libéria (diamant), Mauritanie (fer, pétrole), Namibie (uranium), Niger (uranium, pétrole), Sierra Leone et Togo (phosphate), RDC (cuivre, coltan...), Zambie (cuivre), Namibie (uranium) Zimbabwe (platine, diamant), ont des dynamiques spécifiques axées sur la création et la circulation des rentes (poids de l'État, taux élevé d'investissement, dominance de firmes multinationales, fortes instabilités des recettes, enclaves des gisements). Les recettes pétrolières et minières représentent dans la majorité des pays plus de la moitié des recettes budgétaires. Le poids du secteur tertiaire et la faiblesse de l'agriculture sont des traits structurels caractéristiques. On observe dans l'ensemble des effets de malédiction des ressources naturelles ou de "dutch disease" voire de conflictualité liés aux matières premières. Les conglomérats miniers, en situation de concurrence oligopolistique, sont au cœur des jeux de pouvoir politique et parfois de la conflictualité. Les configurations peuvent aller du pillage des richesses (cas de la RDC), à une gestion rigoureuse (cas du Botswana pour la rente diamantifère). Les principales firmes minières présentes en Afrique sont aujourd'hui américaines, canadiennes, brésiliennes, indiennes, australiennes, chinoises ou sud africaines. On assiste également dans des zones de non droit à des configurations de conglomérats liant milices, armées étrangères acteurs privés (cas de la RDC). Certains minerais stratégiques (coltan, diamant ou or alluvial) sont contrôlés par des milices, des acteurs sur des marchés parallèles ou criminels (ex. des diamants de la guerre au Sierra Leone, au Liberia ou en RDC ou du coltan en RDC).

Quelles perspectives?

La reprise de la croissance économique africaine avait été notable au début du XXIe siècle. La moitié des économies africaines avait maintenu entre 2000 et 2008 un taux de croissance supérieur à 5%. Cette embellie avait résulté de la combinaison de plusieurs facteurs surtout extérieurs: la hausse des cours des matières premières, l'augmentation significative de l'aide publique au développement, la réduction de la dette dans le cadre PPTE (Pays pauvres très endettés), les effets des mesures d'assainissement financier et surtout l'impact des relations avec les pays d'Asie et notamment la Chine. Elle ne traduisait pas, en revanche, un changement des spécialisations internationales ni une réduction de la pauvreté. L'Afrique a subi ensuite les effets de la crise mondiale en 2008 et 2009 même si elle est globalement peu intégrée dans les circuits financiers mondiaux, ce qui dans un premier temps l'a naturellement protégée des effets directs de la crise. La crise mondiale de 2008-2009 a fait passer la croissance moyenne de 5-6 à 2-3 % en 2009 par le canal financier (baisse des Ide, des dons, des transferts des migrants et des prêts bancaires) et surtout commercial (chute des exportations de produits primaires des volumes et des prix). Une chute de 1 point de la croissance mondiale fait baisser de 0,5 point le Pib africain. La balance commerciale, la balance interne (épargne/investissement et le budget sont redevenus négatifs. Les pays semi-industrialisés comme l'Afrique du Sud ou les pays exportateurs de produits miniers et d'hydrocarbures ont subi l'impact le plus fort de la crise. Mais dans l'ensemble les politiques de relance ont joué et il y a eu accès à de nouveaux financements notamment de la part des émergents et des banques de développement. L'inconnue principale est le rôle de relais joué par les puissances émergentes notamment de la Chine pour relancer la croissance et les exportations.

1 - Sur 30 millions d'hectares achetés ou loués en 3 ans dans le monde, 5 pays africains (Ethiopie, Madagascar. Mali Mozambique et Soudan) ont compté pour plus de 2,5 millions d'hectares Au seul Soudan on observe six nationalités différentes Le gouvernement éthiopien prévoit de louer 3 millions d'hectares Le premier investisseur est la Chine (2 9 millions d'hectares), suivie de I Egypte, de l'Aiabie.Saoudite, de la Corée du Sud, de l'Inde, des Émirats arabes unis et les États-Unis

2-Les ressources minières les plus importantes du continent sont concentrées en Afrique centrale et australe (Afrique du Sud, RD Congo. Angola, Zambie Zimbabwe, Namibie et Botswana) Ainsi 95% du chrome se trouve en Afrique du Sud et au Kazakhstan L'uranium se trouve notamment en Namibie et au Niger Les ressources minières (hors pétrole et gaz) contribuent à 5 % des exportations de l'Afrique de I Ouest Pour certains pays ces exportations sont stratégiques ex du Togo. Ghana, la Sierra Leone, la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Niger

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