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Revue de presse
La grande séduction
Barthélémy COURMONT par Anne Garrigue (Connexions, mars 2010)
Barthélémy Courmont, docteur en science politique, chercheur à l’IRIS et au CET, professeur invité à l’UQAM (Montréal), est l’auteur d’un récent ouvrage intitulé Chine, la grande séduction, essai sur le soft power chinois, paru chez Choiseul 2009.
Vous avez choisi le mot « séduction » pour votre titre. Or actuellement on sent plutôt monter un sentiment antichinois en Occident, notamment aux Etats-Unis ? Pensez-vous qu’aujourd’hui la Chine continue à séduire hors de ses frontières ?
On constate effectivement une forme de sentiment antichinois en Occident, qui s’explique notamment par les inquiétudes que soulève la montée en puissance de la Chine, tant dans ses aspects économiques que politico-stratégiques. C’est d’ailleurs sur ce point que les Etats-Unis, qui restent la première puissance sous tous les aspects, sortent particulièrement du lot. Mais ce sentiment se double d’une fascination pour la Chine, qui s’impose dans le monde entier. Par ailleurs, les Etats-Unis ne sont pas le monde, et l’Occident non plus. Dans ce que les pays occidentaux nomment, avec un certain mépris, le Sud, la Chine s’impose de plus en plus. La stratégie de soft power de Pékin, si elle se veut globale, vise en priorité ses régions.
Enfin, le soft power est, en Chine, une stratégie du gouvernement depuis 2007. Comme toute stratégie, son succès sera mesuré à l’aune de la manière dont il est accepté. Et sur ce point, même si Joseph Nye se montre admiratif du soft power chinois, il est encore trop tôt pour savoir s’il s’agira d’un succès sur le long terme.
Qu’est-ce qui séduit le plus à l’extérieur venant de Chine : sa culture contemporaine ou traditionnelle, son modèle de développement, son aide financière ou technologique ?
Tout à la fois. Et de manière irrémédiable. Avant de devenir un soft power, la Chine s’est imposée comme un sticky power selon les termes du politologue américain Walter Russel Mead4, c’est-à-dire une puissance incontournable, parce que son dynamisme économique en fait une destination de plus en plus importante. Ainsi, même les voisins de la Chine, peu enclins à s’émerveiller de ce qu’elle représente, se résignent désormais à accepter la montée en puissance chinoise, et cherchent à s’en rapprocher. Le Japon, la Corée du Sud, et même Taiwan sont ainsi irrésistiblement aspirés par la Chine. C’est donc plus par défaut que la Chine séduit, son modèle restant parallèlement souvent critiqué par ces différents pays, et beaucoup d’autres d’ailleurs. Mais, comme dirait Deng Xiaoping, « peu importe la couleur du chat tant qu’il attrape les souris »…
Au niveau de la stratégie de Pékin, c’est essentiellement le caractère plurimillénaire de la culture chinoise qui est mis en avant. Le soft power n’est pas ainsi totalement artificiel, mais s’appuie sur le constat que la Chine dispose d’une capacité d’attraction qui ne demandait qu’à se développer avec le soutien des pouvoirs publics. Un constat que les dirigeants chinois tardèrent à dresser, quand on remarque, par exemple, que la thèse de Nye était moquée à Pékin au début des années 1990. Il s’agit donc d’un phénomène récent, et qui se développe à très grande vitesse.
Quels sont les outils essentiels sur lesquels s’appuie la stratégie de soft power culturel du gouvernement chinois : médias, cinéma, instituts Confucius, édition, produits de consommation, autres ?
Tous ces outils sont pris en compte, et utilisés par les autorités avec pour objectif de mettre en avant les atouts de la Chine. Les instituts Confucius sont la face la plus visible d’une offensive culturelle souhaitée et fortement assistée par les pouvoirs publics chinois. Mais la défense du patrimoine culturel est aussi devenue, en quelques années, une obsession chinoise, qui continuera à se développer avec l’explosion touristique, un sentiment de fierté nationale confirmé, et la volonté de se positionner comme un modèle culturel. Là aussi, il s’agit d’une stratégie d’Etat.
Quels sont les principaux succès et échecs que rencontre cette stratégie de soft power du gouvernement chinois ?
La position officielle de la Chine est que le soft power est la meilleure stratégie permettant une montée en puissance accélérée acceptable dans le reste du monde. Pour ce faire, l’objectif est d’utiliser toutes les forces de la culture chinoise. Ainsi, et les dirigeants chinois l’ont compris, si les acquis culturels et historiques constituent des piliers du soft power, c’est surtout la manière dont ils sont mis en avant qui détermine ses succès sur la scène internationale. C’est pourquoi, grâce à d’importants investissements, la Chine profite de grands événements internationaux pour présenter au monde son meilleur visage. La Chine ne se contente pas ainsi de développer son soft power, elle le met en scène et le dote de moyens à la mesure de ses ambitions internationales.
La dictature est un handicap de poids pour la Chine, notamment dans les incertitudes qu’elle soulève sur l’évolution possible des tensions à l’intérieur même de la Chine. Ainsi, en se développant de plus en plus, et en faisant rayonner son modèle sur la scène internationale, la Chine s’expose dans le même temps à des critiques de plus en plus vives, à la fois de la part des sinophobes, on l’a vu, mais aussi et surtout de ceux qui souhaitent voir le régime se démocratiser.
Y-a-t-il aujourd’hui consensus sur la stratégie de soft power au sein des pouvoirs politiques chinois ?
Pour les pouvoirs publics chinois, deux approches s’opposent dans la définition à apporter au soft power. La première, actuellement dominante, estime que le soft power est étroitement lié à la culture de la Chine. Cette volonté de miser sur la culture chinoise est désormais la ligne officielle des dirigeants. A l’occasion du 16e Congrès du Parti communiste chinois en décembre 2002, le système de réformes dans le domaine culturel fut inauguré, avec pour objectif avoué, la mise en avant de la culture chinoise dans l’objectif stratégique de servir les intérêts de la nation. Il s’agissait du point de départ officiel d’une stratégie encore en marche.
C’est parmi les experts en relations internationales qu’on trouve le deuxième grand courant de réflexion sur le soft power chinois. Pour eux, il convient de dépasser le simple constat que la culture chinoise est un atout dans la quête de puissance de Pékin, pour formuler une véritable stratégie misant sur cet atout pour accélérer le processus de montée en puissance de la Chine. Ce courant de réflexion est sensiblement plus agressif que le précédent, notamment en ce qu’il défend le principe d’autres modes de développement de la Chine, qui ne doit pas se contenter de miser sur son soft power, mais également accélérer la montée en puissance de son armée, et des stratégies agressives dans le domaine économique et commercial. Ce courant pourrait s’amplifier dans les prochaines années, et confirmer la thèse d’une Chine de plus en plus décomplexée et sûre de sa puissance.
Le soft power semble aussi un outil stratégique à usage interne, flattant un certain nationalisme. Etes-vous d’accord ?
Tout à fait. Nous pouvons même considérer que le nationalisme est au cœur de cette stratégie de soft power. Les succès indiscutables de la Chine depuis quelques années, qui ne sont que les prémices de la montée en puissance de l’économie de la future première puissance mondiale, exposent le pays le plus peuplé de la planète au contact avec l’extérieur, ce qui a pour effet d’exacerber un sentiment nationaliste canalisé et parfois instrumentalisé par les autorités. Le sentiment de fierté nationale en Chine se nourrit des multiples options offertes à Pékin. Comme il est de plus en plus difficile d’ignorer la Chine, et que ceux qui seraient tentés de le faire s’exposent à une implacable mise à l’écart, d’autres prenant immédiatement le relais, les dirigeants chinois, et les Chinois dans leur ensemble, estiment de plus en plus que leur pays est incontournable, et qu’il accède pour cette raison à un statut de superpuissance. Cette fierté nationale sa traduit de plus en plus par une forme d’arrogance.
Sur un plan politique, la Chine se permet aujourd’hui de dire « non », de refuser de plier sur certains sujets sensibles, comme les droits de l’Homme et la démocratisation du régime, et affirme ainsi sa puissance sur la scène internationale. Elle s’appuie pour ce faire sur l’assurance que lui confère son statut de grande puissance économique, et de géant devenu incontournable. On retrouve ainsi, là aussi, cette tentation de l’arrogance qui pourrait à terme poser problème dans la grande stratégie de séduction de Pékin, à moins qu’il ne s’agisse que d’une attitude délibérée, sorte de posture post-soft power.
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