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Revue de presse
“La Turquie contemporaine est l'un des pays les plus stables des aires régionales qui l'entourent.”
Didier BILLION par Linda Verhaeghe (Armées d’aujourd’hui, avril 2010)
Quel rôle diplomatique ce pays situé à la frontière de l'Europe et de l'Asie joue-t-il sur la scène internationale? Chercheur spécialiste du Moyen-Orient, Didier Billion a répondu aux questions que nous lui avons posées sur l'émergence de cette nouvelle puissance régionale.
En quoi la situation géographique de la Turquie en fait une puissance régionale unique?
La Turquie occupe une position singulière à la confluence de plusieurs aires régionales : caucasienne, centrasiatique, moyen-orientale, balkanique et européenne. Elle se trouve en effet bordée à la fois par la mer Méditerranée, à la frontière de l'Union européenne et du Moyen-Orient, et par la mer Noire, ce qui la rend très proche de la Russie. Les grandes puissances membres de l'Otan ont ainsi longtemps été particulièrement satisfaites de la savoir à leurs côtés dans l'organisation. Située sur la ligne de front pendant la guerre froide - puisque possédant des frontières communes avec ce qui était alors l'URSS - elle contribuait directement à contenir l'expansionnisme soviétique. La Turquie contemporaine est l'un des pays les plus stables des aires régionales qui l'entourent. Elle constitue un facteur important d'équilibre de la région qui, me semble-t-il, est trop souvent sous-estimé.
D'un point de vue historique, quelles relations la Turquie a-t-elle entretenues avec ses voisins?
Pendant longtemps, la Turquie républicaine s'est perçue comme un État entouré de pays qui lui étaient hostiles. Perception liée au traité de Sèvres, qu'elle a signé en 1920 avec les vainqueurs de la première guerre mondiale et qui planifiait le démantèlement de l'Empire ottoman, grand perdant de la guerre. Cette angoisse du démantèlement est encore présente aujourd'hui : on parle d'ailleurs de " syndrome de Sèvres ". Pourtant, ce traité n'a jamais été ratifié par l'ensemble des signataires et n'a pas non plus été appliqué. En 1923, il est remplacé par le traité de Lausanne tandis que, le 29 octobre de cette même année, la République deTurquie est proclamée à l'issue d'une lutte de libération nationale victorieuse - la première du xxe siècle.
Après la seconde guerre mondiale, la Turquie reconsidère sa politique étrangère en raison de la vive inquiétude que lui inspire son voisin soviétique. Cette crainte la conduira à intégrer l'Otan, dès 1952, et à s'aligner sur Washington. Cependant, elle montre rapidement sa capacité à moduler sa politique extérieure lorsque, en 1964, elle remet en question cet alignement suite à la question chypriote. C'est dans ce contexte qu'Ankara s'est efforcé de normaliser ses relations avec ses voisins.
Comment s'est traduite cette volonté de normaliser les relations avec ses voisins?
Dans sa volonté de se rapprocher des pays occidentaux, la Turquie a entrepris de nombreuses réformes. Citons celle de l'écriture, qui a remplacé l'alphabet arabe par un alphabet latin-turc, et ce, dès 1928. Citons également celles que Mustafa Kemal Atatùrk, premier président de la République de Turquie, a menées pour laïciser le pays, à travers l'interdiction du port du voile par les femmes, la suppression des confréries musulmanes, la fin de l'application de la charia, etc. La laïcité est d'ailleurs l'un des fondements de l'État turc, puisqu'elle est inscrite dans la Constitution de 1924, puis dans celle de 1980, actuellement en vigueur. Je considère ainsi que c'est en Turquie que s'est produite la première révolution culturelle du XXe siècle, et la seule qui a abouti à une société stable et modernisée.
Avec les voisins arabes, les relations n'ont véritablement commencé à se normaliser qu'à partir des années 1960. S'inscrivant en tendance, le processus est cependant loin d'être linéaire. Il y a eu, par exemple, une période de tensions avec la Syrie, à l'automne 1998, au sujet d'Abdullah Ôcalan, un leader nationaliste kurde considéré comme terroriste par les autorités turques et réfugié à Damas, qui a amené les deux pays à masser leurs chars à leur frontière. Néanmoins, la Turquie a rapidement et spectaculairement rétabli des relations avec la Syrie, un pays pourtant inscrit sur la liste des États de " l'axe du mal " défini par le président américain George W. Bush, en 2002. Lorsque ce même président a demandé à Ankara l'autorisation de déployer 60000 hommes à sa frontière avec l'Irak pour attaquer ce dernier par le nord, le parlement turc s'y est opposé.
Ces nouvelles preuves de l'indépendance turque en matière de politique extérieure ont été à l'origine de fortes turbulences avec les États-Unis, jusqu'à l'arrivée de Barack Obama à la tête du pays. Le président fraîchement élu réserva sa première visite bilatérale officielle à la Turquie, en avril 2009, signe qu'il a parfaitement conscience de l'enjeu turc.
Quels sont les grands axes de la politique extérieure actuelle de la Turquie ?
La politique extérieure turque est extrêmement dynamique. Nous avons vu que la Turquie est membre de l'Otan. Elle est également membre fondateur de l'Onu et candidate à l'adhésion à l'Union européenne. Au niveau régional, elle est devenue une puissance qui entretient des relations apaisées avec les pays qui l'entourent et faij preuve d'une grande capacité d'initiative, notamment en direction de la Syrie, de l'Iran ou de l'Irak. Il existe cependant, actuellement, des tensions avec Israël, avec qui deux accords de coopération militaire ont été conclus durant l'année 1996. Ces tensions résultent des crimes contre l'humanité que la Turquie accuse Israël d'avoir commis à Gaza, en territoire palestinien, pendant la guerre qui y a eu lieu en décembre 2008-janvier 2009.
C'est finalement l'ouverture, qui définit la politique extérieure turque. Ankara évoque la nécessité d'intégrer le Hamas dans les discussions de paix au Proche-Orient, alors qu'encore récemment, peu d'États envisageaient cette option. Au sein des pays occidentaux, le discours a changé depuis l'arrivée de Barack Obama. La Turquie fait preuve d'un réel activisme diplomatique. Pendant la crise russo-géorgienne d'août 2008, elle a fait des propositions pour mettre en place une plate-forme de coopération pour la stabilité dans le Caucase. En ce qui concerne l'éventualité d'une intervention militaire en Iran, elle s'y est opposée et s'est proposée de jouer le rôle de médiateur avec les puissances négociatrices. Jusqu'à la guerre de Gaza, elle a aussi tenu ce rôle entre la Syrie et Israël. Enfin, avec la Russie, après des décennies de rivalités, il est remarquable de constater une normalisation des relations, depuis quelques années, d'un point de vue tant politique, qu'économique et énergétique. La Turquie entretient également de bonnes relations avec la Chine, malgré quelques tensions pendant la révolte des Ouighours (musulmans et turcophones), au printemps 2009. Le seul point noir se situe dans ses relations avec la Grèce, où des difficultés persistent sur la question de Chypre, sur la délimitation des eaux territoriales et de l'espace aérien entre les deux pays, ainsi que sur la militarisation de certaines îles de la mer Egée. Dossiers qui n'avancent pas malgré de fréquentes rencontres. Mais, d'une manière générale, la Turquie joue la ligne de l'apaisement des tensions. Elle fait preuve d'une grande capacité de stabilisation et constitue aujourd'hui l'une des deux puissances régionales émergentes, avec l'Iran.
Que représente la puissance militaire turque?
La Turquie dispose d'une armée de conscription qui comprend 730000 hommes et femmes (gendarmerie incluse). Mais c'est une armée à deux niveaux, où se côtoient des régiments d'élite bien entraînés, bien équipés et très efficaces, avec une armée encore formatée sur le modèle " guerre froide " et dont l'effectif même rend l'opérationnalité difficile. Mais les règles d'engagement et de commandement sont proches de celles des armées occidentales, ce qui facilite notre collaboration sur des théâtres d'opérations. La Turquie participe en effet à de nombreuses opérations multinationales, militaires et civiles, sous mandat de l'Otan, de l'Onu ou de l'Union européenne (UE). Par exemple, elle participe à la mission État de droit de l'UE au Kosovo (Eulex-Kosovo) et à la mission de police de l'UE en Bosnie-Herzégovine (MPUE). Elle participe également à la force maritime CTF 151 (CombinedTask Force 151), déployée pour lutter contre la piraterie dans l'océan Indien, ainsi qu'à de nombreuses missions déployées par les Nations unies et par l'Otan à travers le monde, en Afghanistan, notamment.
Comment la Turquie participe-t-elle à la mission conduite par l'Otan en Afghanistan ?
La Turquie y a déployé environ 1 800 hommes au sein de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) de l'Otan. Récemment, elle a d'ailleurs relevé la France au commandement de la région capitale, en novembre dernier. C'est la troisième fois qu'elle en prend le commandement. Dans le cadre de cette opération, sa position d'État laïc, mais culturellement musulman, apparaît comme un atout pour assumer plus aisément les tâches essentiellement civilo-militaires qu'il y mène. Cet exemple est, d'une certaine façon, révélateur de toute la complexité de la politique turque.
D'ailleurs, sur la question afghane, la Turquie se distingue, là encore, de ses alliés occidentaux dans sa manière de considérer le règlement du conflit. Depuis le début, elle préconise en effet une solution politique, qu'elle privilégie à une solution militaire. Elle se dit même prête à s'asseoir autour de la table avec certains talibans. La Turquie défend également une solution régionale dans laquelle le Pakistan serait partie prenante. Cette politique s'est traduite, depuis 2007, par les trois conférences qu'elle a organisées et qui ont réuni des responsables turcs, afghans et pakistanais.
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