|
Revue de presse
La spécificité de la présence turque en Afghanistan
par Didier BILLION (Défense, janvier-février 2010)
Les positions développées par la Turquie sur le théâtre d'opérations afghan sont révélatrices de la singularité affirmée de ce pays et de la capacité d'initiatives politiques qu'il s'attache à promouvoir au cours de la période récente.
Membre et seul pays musulman de l'OTAN depuis 1952, la Turquie participe à l'ISAF dès sa création et en a même assumé le commandement à trois reprises, en 2002, 2005 et depuis le mois de novembre dernier. Forte de 1750 soldats présents en Afghanistan, elle n'a toutefois jamais accepté d'être directement partie aux opérations de combat contre les insurgés. Attentive à la nécessité de ne pas froisser la sensibilité musulmane d'une partie de son électorat, le gouvernement turc concentre ses actions sur quelques axes prioritaires non directement militaires : responsabilité de tâches de police à Kaboul, gestion d'un programme de formation de la police et de la justice afghanes, participation à la formation scolaire d'élèves du secondaire, implications multiples dans les tentatives de reconstruction d'un Etat afghan, participation, à statut d'observateur, à la Force de gendarmerie européenne. Depuis 2001, les autorités civiles turques n'ont de cesse d'expliquer qu'il ne peut y avoir de solution proprement militaire et de rappeler l'impérative nécessité de consolider l'unité nationale afghane par la mise en œuvre d'une solution politique. Paramètre qui semble depuis lors constituer le fil à plomb de l'implication turque en Afghanistan et qui permet de décrypter ses propositions et initiatives.
Au niveau intérieur tout d'abord, avec le rappel régulier de la nécessaire intégration de tout ou partie des groupes talibans dans un processus de pourparlers, considérant que si ces derniers font partie du problème, ils font aussi partie de la solution. Au niveau régional ensuite : forte de l'étroitesse et de l'ancienneté de ses relations avec le Pakistan, Ankara insiste depuis des années sur la nécessité d'intégrer ce dernier au processus de règlement du conflit d'une part et de participer à sa stabilisation d'autre part, considérant depuis longtemps que le bombardement de son territoire ne pouvait qu'affaiblir les gouvernements et les administrations de Pervez Musharraf puis d'Asif Ali Zardari. Pour ce faire, la Turquie a affirmé son rôle de facilitateur entre Kaboul et Islamabad et a été à l'initiative de trois rencontres, à Istanbul et Ankara, entre les dirigeants afghans et pakistanais en avril 2007, décembre 2008 et avril 2009.
Chacun peut aisément comprendre que ces réunions, initiées par l'unique pays musulman membre de l'OTAN, pourraient acquérir une réelle efficacité et renforcent en tout cas le rôle de la Turquie dans la recherche d'une solution politique et régionale en Afghanistan.
C'est d'ailleurs ce que l'administration Obama a semblé saisir en s'inscrivant dans cette logique de régionalisation dans les premiers mois de l'année 2009. Le choix de Barack Obama de se rendre en Turquie en avril 2009, pour sa seconde visite officielle bilatérale, dans la foulée des sommets de l'OTAN et du G20, n'est d'ailleurs pas anodin. Le président américain a parfaitement compris l'intérêt pour les Etats-Unis de se montrer à l'écoute des ambitions régionales de la Turquie. Son discours dans l'enceinte de la Grande Assemblée nationale turque indiquait suffisamment la reconnaissance par Washington de l'importance de l'interlocuteur turc et la prise en considération de son statut d'allié incontournable au Moyen-Orient et en Afghanistan.
Ce rapport avec Washington a permis au Premier ministre turc, lors de sa récente visite officielle aux Etats-Unis, au début du mois de décembre 2009, de faire entendre sa différence et, alors que la Turquie assure le commandement des forces de l'OTAN, d'indiquer son refus d'envoyer des soldats turcs supplémentaires en Afghanistan, comme l'avait demandé le président Obama à ses alliés lors de son discours de West Point le 1er décembre, ne consentant qu'à un renforcement des missions civilo-militaires indiquées précédemment.
On le voit, la politique turque en Afghanistan n'est pas dissociable de l'affirmation de sa politique extérieure sur la scène internationale et du statut de puissance régionale qu'elle est en train d'acquérir. Il ne s'agit évidemment pas de considérer que la Turquie, à elle seule, est capable de tenir tête aux Etats-Unis et d'inverser la logique militaire qui continue de prévaloir à Washington au nom d'une guerre prétendument juste comme s'est escrimé à le démontrer le tout nouveau prix Nobel de la Paix.
Il importe plus prosaïquement de saisir que la Turquie défend avant tout ce qu'elle considère comme ses intérêts nationaux et qu'elle est moins que jamais disposée à passer sous les fourches caudines de Washington. En cela nul néo-ottomanisme comme certains continuent à le prétendre.
|
Contact presse
|