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Barah Mikaïl


Le problème de l’eau dans le conflit israélo-palestinien
par Barah MIKAÏL (Moyen-Orient, février-mars 2010)



La conjoncture israélo-palestinienne continue, d'année en année, à être chargée en tensions politiques. Or, elle ne devrait pas occulter la profondeur des enjeux et défis incarnés par la situation hydraulique prévalant sur le terrain.

Les Israéliens, au même titre que les Palestiniens, sans oublier d'ailleurs les ressortissants du reste de la région, ont des besoins en eau que ne suffisent pas toujours à combler les volumes présents dans les cours d'eau et les nappes phréatiques auxquels ils ont accès. Ce qui, immanquablement, provoque des abus et dérives dans les modalités de gestion et d'accaparement de la ressource hydraulique régionale. Pour l'essentiel, c'est Israël qui mène une politique, souvent illégale, d'appropriation de l'eau ne lui appartenant pas, comme le montre un rapport publié par Amnesty International en octobre 2009 (1). Le constat est une chose, et la mise en place de solutions viables en est une autre. Or, personne n'a réussi jusqu'à présent à faire de l'argument hydraulique un facteur potentiel de rassérènement pour les acteurs de la région et, par voie de conséquence, un facteur de promotion d'une paix durable. Toutefois, les faits prévalant sur le terrain sont inquiétants et nécessairement intenables à long terme.

Un problème de répartition à l'état naturel

La nature ne fait pas toujours bien les choses. Ainsi, Israéliens et Palestiniens ont une quantité d'eau douce disponible qui ne suffit pas à leurs besoins. Pourtant, les ressources souterraines régionales sont loin de conduire à une pénurie pleine et entière et ce, quand bien même les besoins de tous ne peuvent être comblés au départ par ces seuls volumes. Selon les estimations officielles fournies par les instances hydrologiques israéliennes, les trois aquifères communs à Israël et à la Cisjordanie recèlent au total environ 700 millions de mètres cubes par an (m3/an) (2). À cette situation, il convient évidemment d'ajouter le cas de l'" aquifère côtier ", commun à Israël et à la bande de Gaza, et qui répond à des particularités tout autres. Disposant d'un total de plus de 500 millions de m3/an, dont 10 % environ se retrouvent au niveau de la bande de Gaza, ses eaux sont cependant impropres à la consommation en l'état. Ce sont avant tout les pompages excessifs opérés par les Israéliens et les Palestiniens au niveau de cette nappe qui sont responsables de cette situation. S'ajoutent à cela les prélèvements opérés par l'État hébreu sur les cours d'eau ouverts situés en amont. Ceux-ci restreignent en effet les Gazaouis dans leur aptitude à disposer de volumes supplémentaires en eau. Dans ces conditions, les habitants de la bande de Gaza ont aujourd'hui pour principale source disponible des eaux souterraines impropres à la consommation à plus de 90 %, car polluées et extrêmement soumises à salinisation.

Des cours d'eau ouverts à tous les problèmes

La question des cours d'eau de surface disponibles dans la région vient illustrer les contraintes supplémentaires qui prédominent en termes hydrauliques. À cet égard, les enjeux liés au partage des eaux du Jourdain sont à mentionner. Ce fleuve est commun à Israël, aux Territoires palestiniens et à la Jordanie, mais ses logiques s'étendent aussi à la Syrie et au Liban, deux pays avec lesquels l'État hébreu n'a pas signé de traité de paix. Avec ses 250 kilomètres (km) de long, le Jourdain est loin de compter parmi les fleuves majeurs de la région. Mais il n'en recèle pas moins un grand nombre de déterminants. En effet, si celui-ci naît en partie sur le territoire israélien, il dépend néanmoins d'affluents importants qui naissent pour l'essentiel en dehors de ses frontières. Le Hasbani et le Baniyas prennent respectivement leur source au Liban (dans le mont Hermon, parcourant une distance de 21 km pour venir abreuver le lac Houlé) et sur les hauteurs du Golan, en Syrie (selon le droit international). Le Baniyas court sur 42 km (30 en territoire syrien, 12 en Israël) avant de se jeter dans le haut Jourdain. Sans oublier le Yarmouk, long de 70 km, qui forme une partie des frontières israélo-jordanienne et israélo-syrienne, et alimente à son tour le Jourdain. Seul le Dan, affluent de quelque 12 km de long, se forme sur le territoire israélien, mais il dépend aussi de plusieurs sources situées sur les hauteurs du Golan. L'écoulement naturel du Jourdain le mène, une fois formé, vers la mer Morte. Mais la part importante des prélèvements en amont rend son aboutissement naturel nul, ou presque. Par ailleurs, la configuration générale à laquelle répond le Jourdain est à l'image de l'ampleur des tensions hydrauliques actuelles au Proche-Orient. Si ce fleuve en est réduit aujourd'hui à un mince filet d'eau, c'est, en effet, pour une large part du fait de l'importance des prélèvements opérés à son niveau par Israël, qui cherche à compenser ses déficits en accentuant le taux de ses prélèvements sur le Jourdain, sans pour autant occulter le rôle également joué par la Syrie et la Jordanie, qui sont à l'origine des projets d'infrastructures sur le Yarmouk.

La politique hydraulique d'Israël vis-à-vis des Territoires palestiniens reflète, quant à elle, deux faits majeurs. D'une part, l'obsession qu'entretient Israël pour tout ce qui touche aux fondements de sa sécurité hydraulique ; et d'autre part, la limitation des Palestiniens en ce qui concerne leurs capacités de prélèvement et de gestion de leurs propres ressources. Ainsi, les tenants et les aboutissants des aquifères souterrains palestiniens sont directement gérés par l'État hébreu au travers de la Mekoroth Water Co., sa compagnie nationale hydraulique. Celle-ci met en application des schémas de prélèvement qui favorisent à la fois les intérêts d'Israël et ceux des colons établis en Cisjordanie. Ces derniers ne manquent ainsi jamais d'une eau abondante qu'ils paient à un tarif dérisoire, alors que, côté palestinien, les restrictions d'eau sont courantes, la facturation beaucoup plus élevée que pour les colons, et les restrictions drastiques pour le forage de puits et la possibilité de bâtir des projets d'exploitation. De même, dans la bande de Gaza, la situation n'est pas moins dramatique : les aquifères côtiers, ressource quasi exclusive pour les habitants, sont d'une piètre qualité car extrêmement soumis à salinité. Or, on voit mal comment les Palestiniens, contraints à une situation d'occupation, pourraient pallier ces manques, alors que les Israéliens maîtrisent bien mieux les technologies de désalinisation et pourraient donc en généraliser les retombées à la fois aux populations israélienne et palestinienne. Le coût de l'eau est en effet une barrière conséquente ressentie bien plus par ces derniers que par les ressortissants israéliens.

Une échelle des besoins ?

Les volumes d'eau présents en Israël et dans les Territoires palestiniens sont loin de bénéficier à parité aux uns et aux autres. De fait, les trois aquifères de l'Est, de l'Ouest et du Nord-Ouest sont exploités à hauteur de 80 % par les Israéliens, les 20 % restants allant aux Cisjordaniens. Cette situation envisagée en termes de proportions paraît d'ailleurs moins restrictive du côté de la bande de Gaza, mais sans pour autant pouvoir donner lieu à satisfaction. La piètre qualité des eaux constitutives de l'aquifère côtier explique la tendance des Israéliens à laisser les Gazaouis opérer des prélèvements libres à son niveau. Pourtant, les besoins en eau des Israéliens comme des Palestiniens ne justifient en rien de vouloir établir une hiérarchie des besoins qui viendrait à varier en fonction des populations envisagées. Certes, l'économie israélienne, extrêmement développée, induit dès lors l'existence d'énormes besoins hydrauliques dans le pays. Mais cela ne saurait pour autant occulter le fait que les Palestiniens, de leur côté, connaissent une activité réduite sur ce même plan en raison des restrictions

et des destructions d'infrastructures opérées à leur encontre par Israël dans un contexte d'occupation (3). Ainsi, le fait que l'Israélien consomme en moyenne 300 litres d'eau/jour, contre 50 à 60 litres pour un Palestinien, ne

signifie en rien que nous serions ici face à des besoins hydrauliques se justifiant dans un cas plus que dans l'autre. Ce sont tout simplement les restrictions israéliennes vis-à-vis des Palestiniens, et leur tendance à laisser la manne plus largement ouverte pour leurs propres citoyens, qui provoquent ce rapport démesuré. Évidemment, cela n'empêche en rien de voir que les requis hydrauliques israéliens sont importants. Agriculture, besoins domestiques et activités industrielles concentrent respectivement 50 %, 38 % et 5 %

des usages en eau douce renouvelable en Israël ; alors que côté palestinien, ces taux s'élèvent aux moyennes respectives de 70 %, 25 % et 5 %.

Pourtant, Israéliens et Palestiniens sont conscients de ce que les questions hydrauliques sont fondamentales pour un règlement équitable du conflit israélo-palestinien. Les accords d'Oslo avaient ainsi prévu un cadre général qui, aussi imparfait et incomplet soit-il, n'en sous-entendait pas moins la nécessité de faire de la question de l'eau douce renouvelable un enjeu à régler à l'issue de la période intérimaire de ces accords. Cependant, outre qu'Oslo n'aboutira finalement pas à la paix souhaitée, les réalités de terrain révéleront des abus en termes de taux de prélèvement opérés par l'État hébreu. Les exigences israéliennes qui couraient le long de la période d'Oslo avaient pourtant été suffisamment restrictives pour que l'Autorité palestinienne ne se voie pas reconnaître de souveraineté effective sur la gestion de l'eau douce située sur ses territoires. Prélèvements, forages et mise en œuvre de projets en général demeuraient en effet autant de dispositions pour lesquelles l'obtention d'une autorisation par les autorités israéliennes était le préalable à toute action. L'Autorité palestinienne, ainsi que les instances réputées être responsables des configurations hydrauliques dans les Territoires en général, auront des raisons de se sentir frustrées du fait de la marge de manœuvre étriquée qui s'imposera finalement à elles.

Des signes annonciateurs d'une guerre de l'eau ?

La particularité de la situation hydraulique existant entre Israël et les Palestiniens, et de façon générale entre Israël et ses voisins, a souvent posé la question de savoir si l'avenir proche de cette région pourrait conduire à un scénario de guerre franche pour l'eau. Dans les faits, on est cependant tentés de penser que non. Évidemment, les Palestiniens, au même titre que les Jordaniens, ne manquent pas de faire valoir leurs frustrations devant le peu de ressources auxquelles ils ont accès, le plus souvent en raison de la nature des politiques israéliennes de prélèvement et/ou de gestion de l'eau. Mais si l'État hébreu a une faiblesse supposée en la matière du fait de son statut de pays d'aval par rapport au cours du Jourdain, cette même réalité se voit compensée par un paramètre non négligeable : celui du rapport de force militaire qui abonde incontestablement en son sens. Déjà, la guerre des Six Jours de juin 1967 avait été précédée par huit années de tensions franches autour de l'eau, comme en avait notamment témoigné le bombardement par Israël, en 1964, d'un barrage que les Syriens édifiaient en réaction au projet de détournement par l'État hébreu d'une partie des eaux du Jourdain. Pour autant, ce sont des motifs politiques et territoriaux qui ont primé à l'époque, participant plus directement des raisons pour lesquelles ce conflit d'ampleur a éclaté. Or, aujourd'hui, personne ne saurait dire si la situation a radicalement changé. Bien que soumis à des réalités hydrauliques contraignantes, ni les Syriens, ni les Libanais, ni les Jordaniens, ni même les Palestiniens ne sont soucieux - voire en mesure - d'asséner à Israël des frappes militaires afin de favoriser leurs conditions d'accès à des réserves en eau qu'ils ont en commun. Quand bien même cette intention venait à se vérifier, elle serait tout simplement court-circuitée par l'ampleur des moyens armés dont dispose Israël. Le tout prévalant d'ailleurs alors que l'ensemble des voisins arabes de l'État hébreu continuent à avoir pour priorité la clarification des termes des contentieux politiques et territoriaux qui les opposent à celui-ci. En ce sens, il faut bien convenir que, au final, c'est bel et bien la supériorité militaire d'Israël qui participe implicitement d'une configuration dissuasive sur le terrain.

Des solutions demeurent-elles envisageables ?

Cette situation n'empêche en rien de devoir penser l'avenir tant les faits qui priment aujourd'hui s'avèrent difficilement tenables à long terme. Or, comment résoudre efficacement une configuration au sein de laquelle s'enchevêtrent des éléments d'ordre à la fois politique et hydraulique ? Évidemment, beaucoup de suggestions ont pu être avancées à ce titre. Et quand bien même une solution optimale passerait par une clarification équitable du fait frontalier israélo-palestinien, doublée de la signature de traités de paix entre l'État hébreu et l'ensemble de ses voisins arabes et de la consécration de conditions équitables pour la gestion des volumes d'eau disponibles dans la région, le climat de méfiance régnant entre chacun de ces acteurs rend tout simplement cette hypothèse, noble certes, mais bien loin de pouvoir aboutir dans l'état actuel des faits.

À défaut de solution politique, des dispositions de type technique pourraient-elles dès lors améliorer la condition hydraulique des populations concernées ? C'est le pari qui semble avoir été fait au départ du Red-Dead Sea Project, un projet prévoyant une jonction entre la mer Rouge et la mer Morte. L'idée étant de faire en sorte que la mer Morte, privée de l'écoulement naturel des eaux du Jourdain, puisse " revivre ", être dessalée, bénéficier de projets d'infrastructures hydroélectriques et avoir valeur de manne d'eau importante et exploitable, aussi bien par Israël que par la Jordanie - et donc, par les Palestiniens également. Pour l'heure, ce projet n'est pas certain d'aboutir, mais si cela venait à être le cas, nul doute que le Red-Dead Sea Project allégerait quelque peu le fardeau hydraulique du Proche-Orient. Le tout s'entendant à défaut d'avoir valeur de catalyseur pour la mise en place de modalités de coopération régionale qui, il convient d'insister là-dessus, continuent à avoir le politique pour principal facteur de blocage.

Car plus que tout, l'urgence passe aujourd'hui par les conditions endurées par les Palestiniens sur le plan hydraulique. Celles-ci expliquent en bonne partie le fait qu'ils entretiennent des frustrations sur un plan politique et citoyen en général. À perdurer encore, cette situation deviendra d'autant plus intolérable qu'elle hypothèque l'avenir de générations entières. Or, pour l'essentiel, la question hydraulique au Proche-Orient, et plus particulièrement celle des Territoires palestiniens, peut trouver solution grâce à un dosage subtil alliant équité dans le partage, définition d'un horizon politique et territorial, et mise à disposition de savoir-faire technologique et de fonds visant à améliorer la disponibilité globale en eau douce renouvelable de chacune des populations de la région. Autant de choses probablement plus aisées à formuler qu'à faire aboutir, mais qui n'en demeurent pas moins réalisables et impératives.

Derrière la pauvreté hydraulique de la région pointe, en effet, un assèchement des perspectives qu'il est encore temps d'éviter si l'on veut épargner aux parties concernées un avenir fatalement aride.


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