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Revue de presse
Regards sur 2009
par Karim EMILE-BITAR (L’ENA hors les murs, décembre 2009)
L'année 2009 s'est ouverte sur une guerre sanglante à Gaza et s'est achevée sur l'échec patent du sommet de Copenhague. Dans l'intervalle, deux sommets du G20, à Londres et à Pittsburgh, ont tenté sans grand succès de juguler la crise systémique qui ravage l'économie mondiale. Qu'il s'agisse des vieux conflits territoriaux, de la crise financière ou des nouveaux enjeux écologiques, ce qu'il est convenu d'appeler " la communauté internationale " a donc montré les limites de ses capacités d'action. Face à l'immensité des défis auxquels est confrontée la planète, l'impuissance des États et les couacs du système mondial de gouvernance sont désormais manifestes.
Certes, le changement d'administration aux États-Unis a permis de décrisper les tensions internationales. À travers quelques discours de belle facture, Barack Obama a réussi à redorer quelque peu le blason des États-Unis d'Amérique sur la scène mondiale. Mais s'il semble avoir compris l'aspiration des peuples au respect, à la dignité et à la justice, le nouveau président américain peine à traduire ses discours en actes. Le journaliste, critique littéraire et humoriste américain Henry Louis Mencken avait naguère comparé le président Wilson à Kaspar Almayer, ce héros de Conrad toujours très soucieux de bien faire mais ne sachant pas vraiment comment s'y prendre et qui finira par se perdre en tergiversations. En ira-t-il de même pour Barack Obama ? Seules les prochaines années permettront de savoir s'il rentrera dans l'histoire comme un président bien intentionné mais velléitaire, ou s'il parviendra au contraire à endiguer le déclin annoncé de l'Amérique.
Mais au-delà de la question somme toute classique du décalage entre la rhétorique et l'action, entre les campagnes électorales qui se font en poésie et la gouvernance qui se fait en prose (comme disait
l'ancien gouverneur de New York, Mario Cuomo), au-delà ce cette dichotomie qui est au cœur des dilemmes politiques d'aujourd'hui, se pose une autre question, plus fondamentale, plus existentielle, qui est celle de l'espérance, celle du sens de l'action politique. Un candidat démocrate chrétien à la présidence française affirmait souvent dans les années 1990 que "le droit au sens est un droit de l'homme." Il reprenait ainsi les thèses de Vaclav Havel sur la nécessaire réintroduction d'une dose, fut-elle minime, de mystique en politique. Pour Havel, il ne fallait pas s'étonner de voir le désintérêt des citoyens pour la chose publique si celle-ci devait se résumer à des débats techniques sur l'opportunité d'accroître de 0,25 % telle ou telle cotisation sociale. La principale menace qui pèse aujourd'hui sur les sociétés démocratiques est celle de l'" àquoibonisme " et du désenchantement. Le très faible engouement pour les élections européennes du 7 juin dernier est venu nous le rappeler.
L'espace d'une campagne électorale, Barack Obama avait réussi à réenchanter la politique, à lui redonner du sens, à y réintroduire une part de rêve et de mysticisme. Il doit en partie son élection à l'augmentation significative du nombre de " primo-votants ", ces citoyens qui ne s'étaient jusque là jamais inscrits sur les listes électorales et qui avaient enfin trouvé un candidat pour lequel ils pouvaient s'enthousiasmer. C'est pour cette raison qu'un échec de Barack Obama aurait des conséquences graves, qui ne seraient pas uniquement économiques ou géopolitiques, mais qui frapperaient le système politique au cœur, car elles entraîneraient des désillusions si fortes qu'elles seraient susceptibles d'accélérer le délitement de la démocratie dans les pays occidentaux. L'amertume serait d'autant plus grande que les espérances avaient été monumentales.
Lorsque Jean-François Lyotard, dans La condition postmoderne, avait annoncé la fin des méta-récits, nombreux sont ceux qui s'étaient réjouis, arguant, à juste titre, que les grandes espérances collectives, les narratifs englobants et les utopies flamboyantes avaient fait le lit de certains totalitarismes. Mais il semble aujourd'hui qu'au lieu de revenir à un point d'équilibre, le balancier soit allé très loin dans le sens opposé, et que l'on risque de s'installer durablement dans une ère d'incrédulité générale, d'individualisme absolu et d'inaptitude totale à l'action collective. Ce qui est encore plus grave que l'absence de grand dessein mobilisateur, c'est le fait que les politiques ne se fondent plus sur des projets, fussent-ils modestes et concrets, mais qu'elles sont souvent bâties sur les craintes, les hantises et les peurs. Durant les dernières années de sa vie, le grand historien médiéviste polonais, Bronislaw Geremek, francophile sincère et européen convaincu, répétait inlassablement qu'il était absolument nécessaire de surmonter les frustrations et de fonder à nouveau la politique sur l'espoir.
" Je crois que la chose la plus importante, disait Geremek, serait que la France retrouve son sentiment de véritable grandeur, le rôle qu'elle jouait dans l'histoire, qu'elle n'ait pas de complexes et surtout qu'elle ne base pas et qu'elle ne fonde pas ses politiques sur les complexes. Parce qu'aujourd'hui, c'est une chose surprenante et triste de constater à quel point, dans tous les plus grands débats sur l'avenir de la France, on voit l'amertume, on voit la déception, et on voit la nostalgie d'une époque qui ne peut pas revenir. " Geremek poursuivait : " la France a toujours été généreuse dans l'histoire. Je crains que maintenant, ce sentiment de complexes, de déception et d'amertume ne vienne produire un égoïsme français, et un repli sur soi. La grandeur de la France réside dans sa générosité, qu'elle proposait à toute l'humanité. Cette générosité faisait que la France n'agissait pas contre les autres, mais pour les autres, pour toute l'humanité. " En espérant qu'en cette période de crise économique et de crispations identitaires, chacun de nous réfléchira aux propos de Geremek, je vous souhaite au nom de l'ensemble du comité de rédaction, une très heureuse année 2010.
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