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Revue de presse
Jean-Jacques Kourliandsky


Amérique latine : intégration au canon ?
par Jean-Jacques KOURLIANDSKY (Espaces Latinos, décembre 2009)



Jamais on a si souvent parlé de paix, de coopération et d'intégration qu'en cette aube du XXIème siècle, en Amérique latine. Le verbe fleuri et chaleureux du président vénézuélien y est sans doute pour beaucoup. Tout comme les initiatives tous azimuts prises par la diplomatie brésilienne. On en connaît les expressions concrètes et les sigles devenus plus familiers au fil des initiatives. L'ALBA (Alternative bolivarienne des Amériques), la Banque du sud, la CALS (Sommet d'Amérique latine et de la Caraïbe), l'UNASUL (Union des nations sud-américaines) sont les derniers cubes posés sur un édifice déjà bien posé sur les briques de la CAN (Communauté andine des nations), du Mercosur (marché commun du sud), du SIECA (Système d'intégration économique centraméricain) et autres CARICOM (Marché commun et communauté de la Caraïbe).

Paradoxe ? Jamais on a signé autant de contrats d'achats d'armes que ces derniers mois. L'unité, comme l'union sous d'autres cieux et en d'autres époques, serait-elle également un combat ? Plus étonnant, beaucoup d'observateurs s'inquiètent d'une évolution qui ressemble comme deux gouttes d'eau à une course aux armements. Ils la dénoncent et désignent les coupables. Cherchez l'erreur, personne ne désigne d'un doigt moralisateur et vengeur le même responsable. Pour les uns le vilain canard, c'est la Colombie. Pour d'autres c'est le Venezuela voisin. Question d'affinités électives sans doute dans un cas comme dans l'autre, révélatrice d'une érosion de la confiance mutuelle et collective.

Les faits, comme tout un chacun le sait sont têtus. Que disent-ils ? Les chiffres 2008, il s'agit bien entendu d'une estimation à partir de ce que l'on peut savoir établie par l'institut SIPRI indiquent une montée en puissance des dépenses militaires passées de 2007 à 2008 de 196 à 206 millions de dollars en Amérique du sud et de 32 à 34 en Amérique centrale. La tendance haussière marque une inflexion nouvelle, parallèle à celle constatée d'ailleurs en Europe ou au Moyen-Orient. En volume cinq pays ont fortement dopé la courbe. Il s'agit dans l'ordre, du Brésil, de la Colombie, du Chili, du Venezuela et de l'Equateur. Rapportées à la richesse nationale, les dépenses militaires placent la Colombie en tête avec 4%, devant le Chili (3,4%) et l'Equateur (2,9%). Brésil et Venezuela ferment la marche avec respectivement, 1,5% et 1,3% de leur PIB consacré aux dépenses militaires.

L'année 2009 va très certainement confirmer ces évolutions et même les amplifier après les annonces d'achats de matériels faites au fil des mois. Un jeu de dominos militaires a fait tomber la quasi-totalité des pays dans une logique consommatrice les uns après les autres. Qu'on en juge, à la lecture de la presse. 29 mai 2009, le Chili signale l'achat de 18 avions de chasse F-16 de seconde main à la Hollande. 2 juin 2009, le Chili confirme l'acquisition de 8 hélicoptères Cougar d'EADS et d'avions de lutte anti sous-marine CASA 295. 18 août 2009, le département d'Etat des Etats-Unis rend public la signature avec la Colombie d'un accord de coopération et de défense. 31 Août 2009, la Bolivie confirme l'achat d'armes conventionnelles russes pour un montant de 100 millions de dollars et l'ouverture de négociations avec le Brésil et la Chine pour l'acquisition de 6 avions de combat, Tucanos ou K-8. 7 septembre 2009 le Brésil affiche une préférence pour l'avion français Rafale en vue de renouveler sa flotte aérienne militaire. Le contrat serait d'un montant de 4 à 5 milliards d'euros.

L'achat de quatre sous-marins conventionnels de type Scorpène, d'un sous-marin à propulsion nucléaire et de 50 hélicoptères EC-725 à la France sont par ailleurs confirmés. 10 septembre, grâce à un crédit vénézuélien la Bolivie amorce la rénovation d'une caserne sur sa frontière avec le Brésil destinée à accueillir un commandement amazonien. 15 septembre 2009, la Russie accorde au Venezuela une ligne de crédit de 2 milliards 200 millions de dollars pour acheter des hélicoptères, 92 blindés T-72 et des missiles terre-air Smerch. 17 septembre 2009, le chef des forces armées paraguayennes révèle un plan de renforcement des défenses frontalières avec l'Argentine, la Bolivie et le Brésil. 22 septembre 2009, les forces armées dominicaines ouvrent un appel d'offre pour l'installation d'une couverture radar. Elles confirment la commande de huit avions Tucanos au Brésil. 23 septembre 2009, l'Argentine informe la Bolivie qu'elle va installer des radars le long de la frontière commune. 27 septembre 2009, le gouvernement du Panama autorise l'installation de bases aéronavales étrangères sur son littoral. 8 octobre 2009, les milices bolivariennes, placées sous l'autorité directe du chef de l'Etat vénézuélien sont intégrées aux forces armées. 8 octobre 2009, le Costa-Rica autorise l'installation sur son territoire d'un radar géré par le Commandement sud de l'armée des Etats-Unis. 8 octobre 2009, la marine de guerre brésilienne lance la construction de quatre patrouilleurs. 9 octobre 2009, la force aérienne du Paraguay exige l'achat de 5 avions Super Tucano. 11 octobre 2009, le président équatorien remercie le Venezuela pour le don de 6 avions Mirage-50 et reconnaît l'ouverture de négociations concernant 12 Mirage Cheetah C sud-africfains.

Les tianguis, et autres mercados persas, traditionnels ont donc désormais un département foire aux armes. Il n'y a rien là d'inquiétant à en croire les présidents. Lula justifie ses courses en France par la nécessité de protéger les richesses naturelles du Brésil. "Nous avons plus de 15 000 kilomètres de frontières terrestres et 8000 kilomètres de côtes. Il nous faut les protéger ". Javier Ponce, ministre équatorien de la défense met en avant un risque régional, celui des facilités accordées par la Colombie à l'armée nord- américaine. " Cette présence a généré une inquiétude ". Hugo Chavez regrette que le monde soit éloigné de la parole du Christ qui souhaite que le fer des armes soit utilisé pour le travail de la terre. " La réalité étant ce qu'elle est, celle d'un Venezuela qui a les plus grandes réserves de pétrole du monde, les cinquièmes réserves de gaz, un territoire donc convoité par les puissants, en particulier les Etats-Unis, nous avons le droit de défendre notre souveraineté ". Lui fait écho le ministre chilien de la défense, Francisco Vidal, signalant que le Chili quand il achète des armes, " n'agresse personne, mais défend plus simplement ce qu'il a, point final ". Evo Morales, plus simplement, reconnaît que la Bolivie a des projets de modernisation de ses armements, mais qu'il s'agit de renouveler des matériels usés, c'est tout. " La Bolivie ", a-t-il conclu, " est un Etat pacifique ".

En somme, RAS, circulez, il n'y a pas de raison de s'inquiéter, puisque tous les présidents en conviennent et le disent. En d'autres termes, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes pourrait conclure un Pangloss latino-américain. Et puis après tout la sagesse des peuples qui est la même sous toutes les latitudes, ne dit-elle pas, si vis pacem, para bellum, si tu veux la paix prépare la guerre. A ce train, blindé, la paix et l'intégration sont incontestablement au bout des fusils. Boliviens, Brésiliens, Chiliens, Colombiens, Paraguayens, Vénézuéliens, Dieu, et peut-être Bolivar, sans doute reconnaîtront les leurs.

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