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Pascal Boniface


Thierry Henry, le bouc émissaire
par Pascal BONIFACE (Réalités - Tunisie, 3 décembre 2009)



La faute de main de Thierry Henry qui a permis à William Gallas de marquer un but qualifiant l'Equipe de France pour la Coupe du Monde de Football est devenue une affaire d'Etat ayant même une résonance mondiale. C'est l'image du pays qui est en cause. Peut-on encore être fier d'être Français après cet épisode ? L'affaire, par sa dramaturgie, montre l'importance du football dans la société. Elle a pris une ampleur totalement disproportionnée.

Le but n'aurait pas dû être accordé.Quelle équipe aurait alors gagné son ticket pour le Mondial ? Nul ne le saura jamais. Evidemment, si les faits étaient tournés différemment, les Français protesteraient avec la plus grande véhémence tandis que les Irlandais feraient profil bas. Un joueur irlandais ayant fait la même chose n'aurait pas plus demandé àl'annulation du but ; il aurait pris sinon à l'égard de ses partenaires et de son pays une lourde responsabilité.

Contre la Géorgie en février 2009, les Irlandais ont bénéficié d'un penalty imaginaire et ne l'ont pas refusé. Est-ce qu'un débat national sur les valeurs du pays et celles du sport aurait été engagé en Irlande s'ils avaient marqué un but non valable ? Les Français, une fois encore, montrent leur passion pour l'auto-dénigrement. Il y a bien eu faute de Thierry Henry - ce genre de fautes que l'on voit par dizaines dans les surfaces de réparation (simulations, fautes de main, tirage de maillot) mais dont les conséquences sont moins lourdes que la qualification pour l'événement le plus médiatisé au monde. Pour autant, Thierry Henry n'a agressé physiquement personne, il ne s'est pas dopé. Son geste est volontaire mais tient autant du réflexe qu'autre chose.

S'il ne s'agit pas d'exonérer la faute ni de la transformer en acte de gloire, faut-il pour autant mettre Henry au pilori ? A voir l'ampleur de la polémique, on se demandait si l'on avait à faire à un criminel de guerre, à un violeur en série ou à un escroc international. Non, il s'agit simplement d'une faute de main. Il convient de s'interroger sur les ressorts cachés de ce tsunami de critiques. Derrière le concert de protestations sur le manque d'éthique des sportifs se cache en fait une coalition hétéroclite : il y a, d'une part, les réels amoureux du sport, qui considèrent qu'il est sacré et que donc aucune tricherie ne doit venir le ternir. Le sport, dans cette optique, doit être " zéro défaut ", et ce donc contrairement à toutes les autres activités humaines.

Mais pour d'autres, les protestations morales cachent bien mal les arrières-pensées. Il y a ceux qui n'aiment pas le sport. Il y a des sportifs non footballeurs qui se plaignent de l'omniprésence du football qui écrase les autres sports. Il y a ceux qui aiment le football mais n'aiment pas Domenech, et qui en profitent pour demander une fois encore son départ. Il y a également ceux qui aiment le sport mais qui considèrent qu'il y a trop de Noirs en Equipe de France.

Force est de constater que l'exigence d'une morale absolue concernant les champions sportifs n'est pas aussi forte pour les responsables politiques, les intellectuels ou les artistes. Loin de moi l'idée de mettre tout le monde dans le même sac. Il y a des élus qui se battent quotidiennement pour leurs électeurs, il y a des intellectuels qui sont d'une totale intégrité, il y a des artistes dont le comportement est exemplaire.

Mais nous vivons aussi dans un pays qui montre une extraordinaire clémence pour le mensonge. Ce n'est pas l'honnêteté qui fait la différence entre ceux qui réussissent et ceux qui échouent, mais l'habilité et le réseau. Ne pas respecter ses engagements, mentir effrontément, être de mauvaise foi, déformer sciemment les propos de l'autre, manier l'insulte ou le mépris, trahir ses proches au gré de ses intérêts, sans parler de la corruption et des affaires de mœurs, tout cela n'a jamais disqualifié un responsable politique, un intellectuel ou un artiste. Dès lors, pourquoi cette sévérité par rapport à un sportif ? Henry est en fait un bouc-émissaire, au sens biblique du terme, qui doit emporter avec lui les péchés des autres. Proie célèbre mais facile, qui permet à de nombreux tartuffes de jouer les moralistes.

Comment expliquer le gouffre qui sépare l'exigence absolue de morale dans le milieu du sport et l'impunité des faussaires dans les autres milieux ? Une grande partie des élites de ce pays considère que le sport prend trop d'importance et voit dans cette affaire une bonne occasion de remettre en cause sa place dans la société. Elle continue à mépriser le sport et le sportif, est jalouse de leurs succès et voit là l'occasion de prendre sa revanche.


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