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Didier Billion


La réintégration de la France dans le commandement intégré de l'OTAN
par Didier BILLION (Aujourd’hui la Turquie, juin 2009)



Le président Nicolas Sarkozy a décidé que la France réintégrerait en 2009 le commandement militaire intégré de l'OTAN qu'elle avait quitté en 1966, à l'époque où le général de Gaulle développait une intransigeante politique extérieure de souveraineté et d'indépendance nationales à l'égard des deux blocs politico-militaires alors dominants. Aujourd'hui les rapports de force internationaux sont totalement différents et nous assistons graduellement à l'émergence d'un monde multipolaire : la France doit-elle alors renoncer à ce qui fait sa singularité ?

Le président Jacques Chirac avait déjà initié en 1995 un processus de rapprochement entre la France et l'OTAN en y mettant deux conditions : parvenir d'une part à un partage équilibré de la répartition des postes de commandement entre les Etats-Unis et l'Europe, obtenir d'autre part de nos partenaires européens le lancement effectif d'une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD). La démarche n'aboutit pas et l'objectif de réintégration dans le commandement intégré fut abandonné. Pourtant, depuis lors, la France participe à de nombreuses opérations sous les ordres du commandement suprême de l'Alliance atlantique, comme au Kosovo et en Afghanistan par exemple, et elle est membre de presque toutes ses instances consultatives, à l'exception notable du comité des plans de défense, du groupe des plans nucléaires et du commandement militaire permanent intégré.

C'est dans ce contexte que Nicolas Sarkozy a pris sa décision en invoquant trois arguments. Il s'agirait en premier lieu de rehausser l'influence de la France au sein de l'Alliance atlantique, qui ne serait pas, selon lui, à la hauteur de ses engagements humain et financier. Or il semble évident que le poids de la France, dont on peut comprendre qu'il soit nécessaire de le renforcer, est beaucoup plus lié à la volonté politique et à ses capacités et savoir-faire militaires qu'à son statut dans le commandement militaire intégré. Nous avons pu le constater en 1999, lors de la guerre contre la Serbie, au cours de laquelle la France avait dans les faits plus d'influence dans les choix opérationnels que l'Allemagne pourtant membre dudit commandement intégré. En outre il est totalement illusoire de considérer qu'un Etat puisse réellement peser sur le processus de planification de défense de l'OTAN pour la simple raison que cette planification est totalement dictée par la doctrine d'emploi des forces de l'armée américaine. Enfin il est extrêmement peu probable que le vrai centre de décision, l'état-major suprême, puisse revenir à un autre militaire que le commandant des forces américaines en Europe. Sur ce point la nouvelle administration Obama ne modifiera rien.

En second lieu, il s'agirait de rassurer les partenaires européens de la France tout en continuant à affirmer la pressante nécessité de faire progresser l'Europe de la défense. Or cette dernière est en réalité bloquée par les vues divergentes des Etats membres sur les questions de politique étrangère, ce qui explique leur faible empressement à construire une défense commune digne de ce nom. Il faut donc réaffirmer avec force que les souhaitables progrès de l'Europe de la défense se négocient à Bruxelles et non à Washington. De ce point de vue le bilan de la présidence française de l'Union européenne du deuxième semestre 2008 est très inconsistant. La France n'a, par exemple, pas réussi à obtenir la création d'un centre autonome de commandement et de planification des opérations de la PESD, parce que les Britanniques y sont radicalement opposés. C'est pourquoi le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l'OTAN sera probablement interprété par les autres Européens comme le signe d'un moindre intérêt pour l'Europe de la défense et pourrait même compromettre cette dernière durablement. L'objectif invoqué se retournerait alors en son exact contraire ! Comment en effet convaincre les Européens de contribuer plus activement à l'édification de la PESD, alors que pour beaucoup d'entre eux l'appartenance à l'OTAN est le prétexte pour ne pas s'investir dans une ambitieuse coopération militaire européenne, dès lors que la France y renoncerait à son tour.

Enfin la réintégration dans le commandement intégré serait le gage du rapprochement transatlantique et permettrait à la France de normaliser ses relations avec les Etats-Unis. D'un strict point de vue militaire cela n'a guère d'importance puisque lorsque la France participe à une opération extérieure sous égide de l'OTAN, ses officiers sont naturellement intégrés dans les chaînes de commandement. Politiquement c'est a contrario beaucoup plus problématique car cela pourrait signifier une disponibilité a priori des forces françaises intégrées au dispositif otanien. Or il serait pour la France contre productif de renoncer à sa spécificité, notamment vis-à-vis des pays émergents trop souvent, et à tort, qualifiés d'adversaires par la doctrine américaine jusqu'alors influencée par le funeste concept de " choc des civilisations ". On peut ainsi craindre que le théâtre d'opérations militaires afghan se transforme de plus en plus en un bourbier dont il sera difficile de sortir, si persiste l'illusion qu'une solution militaire est la seule possible. Or à la demande américaine Nicolas Sarkozy a accepté d'envoyer des forces françaises supplémentaires sans qu'à aucun moment il ne puisse, ou ne veuille, influencer réellement les décisions prises à Washington. Cet exemple vaut la peine d'être médité.

Le statut spécifique de la France permettait de faire valoir une autonomie de décision par rapport à Washington et de prouver la volonté de construire une Europe de la défense. La réintégration dans le commandement intégré risque de lui faire perdre ces précieux atouts.

Conçue dans un contexte de Guerre froide, l'OTAN doit aujourd'hui avant tout redéfinir sa raison d'être, ses missions, ses territoires d'action. La vision des Etats-Unis n'est pas la même que celle d'une partie des Européens et notamment des Français. L'OTAN est une organisation militaire, elle ne doit pas devenir une sorte d'ONU bis inféodée aux Etats-Unis, elle a encore moins de légitimité à se substituer à l'Union européenne sur les questions de sécurité et de défense qui concernent cette dernière. Ainsi, par exemple, les relations entre l'UE et la Russie ne peuvent se réduire aux relations entre l'OTAN et la Russie. Les Européens se doivent de défendre leurs propres intérêts et ne doivent pas accepter d'être mêlés à des rivalités russo-américaines qui ne les concernent pas directement.

Non, décidément il ne semble pas que la décision de Nicolas Sarkozy soit justifiée et aucun des arguments qu'il a défendu n'est en réalité très convaincant. Plutôt que de s'aligner sur les thèses atlantistes, le véritable défi à relever est plutôt de réfléchir aux instruments et aux dispositifs multilatéraux capables d'assurer une meilleure fluidité dans les relations internationales en ce début de XXIe siècle.


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