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Revue de presse
Pierre Verluise


“Fondamentaux de l’Union européenne. Démographie, économie, géopolitique”
Pierre VERLUISE par Mireille Sadège et Ilker Birkan (Aujourd’hui la Turquie, février 2009)



Que pensez-vous des élargissements de l’UE ?

Ma position est celle d’un analyste : si les élargissements ont eu lieu, c’est parce que la nouvelle situation géopolitique a conduit à une décision qui était que l’on ne pouvait pas faire autrement. Pour faire court, les États-Unis ont mené et gagné la guerre froide (1947-1990), contraint l’URSS à baisser le rideau de fer (1989), libérant ainsi des pays du bloc de l’Est de la domination soviétique. Les anciens satellites et les républiques soviétiques se sont retrouvés « dans le vide» et leurs dirigeants se sont alors demandé ce qu’ils devaient faire. En France, au début des années 1990, existait le projet de construire une « grande Europe » avec les anciens pays satellites mais aussi la Russie, ce que les pays de l’Est ne voulaient pas. Un autre projet, celui de l’Allemagne, consistait à intégrer ces anciens satellites et les pays Baltes à l’Europe communautaire. Berlin a réussi à imposer sa volonté. Les élargissements de 2004 et de 2007 sont donc bien le produit d’une nouvelle configuration géopolitique. On peut discuter la manière dont cela a été fait mais peu importe. Dès 1995, l’entrée de la Finlande et de l’Autriche est le résultat direct de la chute du rideau de fer et de la fin de la pression soviétique sur la Finlande. Les événements de 1989-1991 sont donc à l’origine de trois élargissements.

Les derniers référendums sur l’Europe ont montré une certaine crainte des populations face aux élargissements. Que faut-il donc faire ? Suspendre les prochains élargissements ?

Le non du référendum français (2005) traduisait beaucoup de choses, notamment à l’égard du gouvernement. On peut aussi penser que l’on a répondu à une question qui n’avait pas été posée en 2004, celle de l’élargissement, mais ce n’est qu’une partie de l’explication. Pour la question « Que faire ? », il y a des lois et des procédures. C’est complexe, mais l’histoire montre que l’UE dépasse ses crises.

Selon vous, quel est le résultat des deux derniers élargissements ?

Sur le plan économique, les nouveaux États membres sont beaucoup plus pauvres que les anciens, mais ces pays sont dans une dynamique de rattrapage, avec des croissances entre 4 et 8 %. Petit à petit, le fossé se comble, mais je pense que cela prendra encore 2 à 3 décennies. Ce que je regrette, c’est qu’on ne prenne pas le temps d’expliquer qu’il y a des pays différents. On partage certaines valeurs et s’il faut prendre vingt ans pour contribuer à mettre ces pays à niveau, on le fera. Les élargissements de 2004 et 2007 concernent des États aux démographies fragiles, avec un vieillissement de la population et des taux de fécondité très faibles. Au niveau démographique, l’élargissement a ainsi accentué les difficultés démographiques déjà existantes de l’UE. Sur le plan économique, la réponse est plus complexe parce que les nouveaux pays membres sont à la fois plus pauvres et plus dynamiques que les anciens membres. Selon les prévisions de la Commission européenne, les 12 nouveaux pays membres devraient bénéficier en 2009 d’une croissance supérieure à la moyenne de l’UE-27, sauf les Baltes.

L’entrée de la Turquie dans l’UE ne suffirait pas, selon vous, à résoudre le problème démographique. Comment peut-on alors le résoudre ?

Il existe deux moyens : le premier, celui que les gouvernements ont privilégié jusqu’en 2004, c’est le recours à l’immigration, de manière plus ou moins assumée. Ce serait mieux si l’on se donnait les moyens d’intégrer les populations immigrées de manière digne et respectueuse. Ce moyen va encore continuer parce que si l’on coupait les robinets de l’immigration, la main-d’œuvre diminuerait rapidement, particulièrement dans certaines branches d’activités. L’autre moyen, tabou jusqu’en 2004, c’est le volet de la politique familiale : il faut se donner les moyens pour que ceux qui ont plusieurs enfants puissent les éduquer sans dégradation de leur niveau de vie. Jusqu’au début des années 2000, c’était un tabou dans les instances communautaires et l’élargissement de 2004 a eu un effet révélateur de la situation qui existait déjà. Ainsi, deux documents officiels ont montré le problème et ont voulu mettre en valeur des moyens pour aider les familles qui font le choix d’avoir plusieurs enfants. Une combinaison de ces deux volets peut aider l’Europe communautaire à redresser la situation démographique. Dans une zone où la population âgée de plus de 65 ans pèse de plus en plus lourd, la productivité diminue. Il y a donc urgence et cela pose un vrai problème politique et géopolitique car les personnes du troisième âge préfèrent que l’on investisse dans la santé plutôt que dans la défense.

Comment définiriez-vous aujourd’hui l’UE ? La crise permettra-t-elle à l’Europe de surpasser ses problèmes internes ?

Les crises peuvent être un moyen de pousser un peu plus loin la construction européenne, mais vers quoi ? On n’est plus dans l’Europe des Nations, et pas encore dans une Europe fédérale. On est dans un entre-deux, original, mais inconfortable. Ce qui est le plus gênant, c’est que les opinions publiques ne sont pas associées à l’Europe communautaire, et c’est une grande faiblesse. Depuis le début, les dirigeants qui ont construit l’Europe communautaire ont vu qu’il y avait tant de problèmes sensibles que l’on ne pouvait pas tout mettre sur la place publique. On est arrivé à une configuration originale et qui marche assez bien. Il n’empêche que les populations n’ont pas encore pris conscience que les choses évoluent et que la souveraineté n’est plus la même qu’auparavant. Quand les Français se sont lancés dans la construction européenne, ils pensaient contenir l’Allemagne et faire de l’Europe un outil contre l’hégémonie des États-Unis. C’était un calcul non-dit. Quand on fait le bilan, est-ce que la France domine l’Allemagne ? Démographiquement, économiquement et diplomatiquement, la France ne domine pas sa voisine. Face aux États-Unis, l’Europe n’est pas devenue une puissance dominante, puisque 21 des 27 pays de l’UE sont membres de l’Otan. C’est d’ailleurs pourquoi la France a commencé à envisager son retour dans le commandement intégré de l’Otan. Bilan : sur deux objectifs français, deux échecs. Les Français sentent bien qu’ils ont perdu certains éléments de souveraineté et le retour sur investissement n’est pas à la hauteur des promesses. Ainsi, un malaise se cristallise. Cela explique en partie le « non » au référendum de 2005. Le minimum qu’on puisse faire est de mettre fin à nos fantasmes, regarder ce qu’est l’Europe d’aujourd’hui et prendre acte de la réalité, qui change tous les jours. Les politiques ont une responsabilité importante mais l’expérience montre qu’il n’est pas simple de communiquer sur les questions européennes.

La France reste-t-elle un moteur de l’Europe ?

C’est complexe, parce que la France a en Europe une image forte, mais pesante. Les Français ont la réputation d’être arrogants, vieille image en partie causée par le comportement des élites qui ont voyagé de pays en pays. Quant à la question du couple franco-allemand, il ne fonctionne plus aussi bien, les Allemands regardant également du côté de la Russie et des États-Unis. Quand la France et l’Allemagne se mettent d’accord sur des dossiers, elles trouvent parfois des solutions. Il faut que les Français comprennent une chose : les élargissements se sont soldés en termes de nouvelle répartition des voix. À l’époque des 15, la France pesait à peu près 12 % au Conseil et elle n’en pèse plus aujourd’hui que 8,4 %, ce qui est peu. Soit on a la capacité à fédérer autour de soi, soit on reste avec ses 8 %. Les difficultés économiques de 2009 ne manqueront pas d’avoir des effets politiques. Une remarque générale pour conclure : en matière communautaire, il faut se garder du déterminisme, non seulement parce que c’est faux mais surtout contre-productif. Il faut laisser à chacun le temps d’évoluer, et éviter de donner l’impression que tout est joué d’avance. Il faut être plus humbles et pédagogues. Les citoyens des pays candidats comme ceux des pays membres, tous doivent faire des efforts sur eux-mêmes, pour comprendre comment ça marche.

Pierre Verluise est l'auteur de Fondamentaux de l'Union européenne, Editions Ellipses

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