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Jean-Jacques Kourliandsky


Droits de l’homme - Soixante ans, et bien plus, de certitude
par Jean-Jacques KOURLIANDSKY (Espaces latinos, janvier 2009)



Soixante ans après l’adoption de la déclaration universelle des droits de l’homme, où en est l’Amérique latine ? Soixante ans c’est moins qu’un siècle et plus que sa moitié aurait affirmé La Pallice. Temps court, temps long, la perspective dit-on est rarement la bonne pour apprécier une évolution. Mais après tout pourquoi ne pas reprendre au rebond la balle d’une commémoration certes imposée par le calendrier des médias, mais qui est bien davantage qu’une cérémonie parmi d’autres.

Pendant ces soixante années, la démocratie est en Amérique latine passée par des hauts et des bas. La période 1960-1990 a sans aucun doute été parmi les plus obscures. La majorité des Etats était alors gouvernée par toutes sortes de dictateurs. Les spécialistes les ont classés en catégories sociologiques, des plus diverses aux plus fines. Sophistication gratuite et scolastique ? Ou exigence intellectuelle, pour protéger et garantir l’avenir ? Pour le vulgaire en tous les cas le quotidien était d’un pays à l’autre le même, d’une égale rudesse. Libertés, de parole, de manifestation, syndicale, électorale, circulez, il n’y avait rien à voir. Rien à voir en Haïti, rien à voir au Brésil. Les droits de l’homme ? Ils ont à cette époque été allègrement foulés. Des milliers d’opposants réels ou supposés ont été dans le meilleur des cas, arrêtés, emprisonnés, parfois après jugement, parfois tout simplement sur oukase venu d’en haut. Il est arrivé aussi que beaucoup disparaissaient sans autre forme de procès, parfois après avoir été torturés. On pense bien sûr à l’Argentine, au Chili, et au Guatemala. L’état civil de leurs enfants on le sait maintenant avait été effacée, et leur identité « corrigée ».

A la même époque les opposants les plus résolus n’étaient pas des exemples de vertus républicaines. Qui a commencé à jouer avec le feu ? Peu importe. Il n’y a pas de réponse au dilemme de l’œuf et de la poule. Mais, attentats, enlèvements, assassinats n’ont jamais été des recours à la méthode particulièrement démocratiques. Souvent ils ont fourni l’alibi recherché par les apprentis putschistes, ceux d’Uruguay par exemple, pour commettre leurs méfaits. Un cycle infernal a plongé l’Amérique latine dans la nuit et le brouillard de l’autoritarisme, et du crime d’Etat. Des milliers d’hommes et de femmes ont été contraints à l’exil. Paradoxe de l’époque pas mal d’entre eux ont trouvé asile dans l’Espagne franquiste, Cuba du parti unique ou le Mexique tenu d’une main ferme par le PRI, le Parti de la révolution institutionnelle.

Tout cela est aujourd’hui derrière tous, enfin presque tous. La bataille des rescapés et des victimes est une bataille contre l’oubli et pour la reconnaissance d’un passé tragique. Page après page, pays après pays, la loi démocratique s’est en effet imposée. L’élection est devenue la règle acceptée pour arbitrer les conflits et les contradictions. La théorie historique des dominos, celle qui taraudait les cercles gouvernants nord-américains, justifiait les pires dictatures par crainte de voir tomber les meilleurs alliés dans le camp communiste. Et bien cette fois ci, en Amérique latine, d’Argentine au Venezuela, du Brésil à la République Dominicaine, du Guatemala à l’Uruguay c’est la paix et la démocratie qui en dominos ont imposé progressivement leur marque. On vote, on gagne et on perd, depuis plus de vingt cinq ans à Brasilia et Buenos Aires, vingt ans au Guatemala et au Salvador, huit ans au Mexique. Et ici et là l’alternance, épreuve toujours délicate, a été passe sans trop de casse et de mal.

L’évolution a été radicale et spectaculaire. Il y a bien eu quelques ratés. Haïti est encore au bord de la route. Les missions internationales, de l’ONU et de l’OEA, n’en finissent pas de partir et de revenir. La stabilité démocratique tant attendue fait toujours défaut. Les dernières présidentielles mexicaines ont laissé une amertume chez beaucoup, bien au-delà des perdants, le PRD et son candidat. Et on ne peut pas dire que la dernière consultation au Nicaragua ait été particulièrement exemplaire. Ici ou là, le passé n’a pas été révisé avec la même exigence. L’Argentine s’y est repris à plusieurs fois pour juger ses généraux. Le Chili a été plus laborieux. D’autres en Amérique centrale ont privilégié la paix civile, sur la recherche de responsabilités. Mais après tout si l’on regarde comment ça se passe ailleurs, en Europe, chez nous, l’Amérique latine est bien dans les clous démocratiques. Le juge Garzón en Espagne a tenté l’impossible, mettre le franquisme en jugement. Il a finalement jeté l’éponge. L’amnistie et la réconciliation de 1977 imposaient lui a-t-on dit, le silence. Et en France le général Aussaresse, lui aussi protégé par une loi d’amnistie a revendiqué publiquement des actes que la morale réprouve.

Tout est-il pour autant au mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Les électeurs latino-américains qui ont désormais voix au chapitre, régulièrement consultés, répondent non avec constance et obstination. Bien des gouvernements ont été remerciés ces derniers mois, du Costa Rica au Pérou, et d’Equateur au Paraguay. Et pourquoi selon vous ? Parce que la démocratie qu’ils espéraient, leur a bien libéré la langue, mais elle les nourrit mal. La démocratie latino-américaine n’a pas, pas encore, soyons optimiste, comblé le mal vivre d’inégalités abyssales. Le défi principal, le chantier du XXIème siècle, est là. Les Argentins, comme les Brésiliens ou les Salvadoriens, souhaitent vivre libres et le ventre plein. Qui le leur reprocherait ? L’aspiration est universelle. Mais le chemin est semé d’embûches, redoutables. L’Amérique latine est en effet le continent par excellence des inégalités. Revoyez vos statistiques. Beaucoup plus que l’Afrique, alors que globalement l’Amérique latine est bien plus riche.

La Bolivie, le Brésil, l’Equateur, le Venezuela ont projeté sur le devant de la scène les défenseurs attitrés de la démocratie sociale, Chavez, Correa, Lula, Morales. La marge politique et électorale que leur laisse la crise financière mondiale et le calendrier électoral, n’est pas des plus confortable. Ils ont pourtant une feuille de route simple et exigeante à tenir pour éviter déceptions et revers. Les majorités leur ont dit, nous voulons plus de libertés et davantage d’Etat social. Toute erreur, tout manquement, ne leur sera pas pardonné. Rendez-vous donc dans dix ans, demain, pour le soixante dixième anniversaire .


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