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Revue de presse
Monsieur Plus, Monsieur Moins et Joe le Plombier
par François-Bernard HUYGHE (IRIS, 16 octobre 2008)
Le troisième et dernier débat télévisé entre Obama et McCain s'est ouvert sous le signe d'un certain affolement du côté républicain.
Ce phénomène n'est guère mystérieux tant les mauvaises nouvelles se succèdent depuis quelques semaines. Les sondages d'abord sont mauvais pour le Grand Old Party, même si nous savons qu'ils peuvent se tromper autant que les nôtres en 2002. Et même si certains parlent d'un effet déformant, qui inciterait des sondés à se dire prêts à voter Obama de peur d'apparaître racistes, alors que leurs préférences iraient à McCain. Pareille "loi" sociologique mériterait d'être vérifiée.
Le décompte des "swing states" qui peuvent passer d'un camp à l'autre n'a rien non plus d'encourageant pour la droite (n'oublions pas non plus les législatives qui se dérouleront en même temps et qui pourraient être catastrophiques). L'argent de la campagne manque. Les accusations portées contre Sarah Palin dans le "troopergate" (cette obscure affaire de pression sur des agents de l'État pour faire licencier un agent de police) aggravent les choses. Le moral républicain est visiblement à la baisse. McCain se voit pressé par son camp d'annoncer un grand plan de réduction des impôts, guère crédible en ces temps de plan Paulson. Le sénateur de Caroline du Sud, Graham Lindsey annonce même la chose comme assurée et McCain renonce à le faire.
Il gaffe en parlant de "fouetter [le] vous savez quoi" de son adversaire. L'expression quoique corsée est assez courante aux USA (to whipe his you-know-what), mais ses connotations avec le supplice du fouet appliqué aux esclaves ont sauté aux yeux de tout le monde.
L'équipe de campagne de McCain, à commencer par ses deux conseillers, Rick Davis et Steve Schmidt, est de plus en plus contestée. Même Carl Rove qui fut le spin doctor de GWB adresse quelques avertissements désolés à son candidat dans Newsweek. Il reconnaît que "les problèmes économiques, la guerre et le légitime désir de donner une chance à l'autre camp (après un seul parti pendant huit ans à la Maison Blanche) devraient donner un grand avantage à Obama et Biden". Si c'est l'analyse d'un grand spécialiste du marketing politique, dur entre les durs du camp républicain..., inutile d'aller voir ce que pensent les démocrates.
Mais à cette ambiance s'ajoute un phénomène préoccupant pour McCain : le fameux "durcissement" de la campagne ne lui profite pas. Pour satisfaire ses éléments les plus durs, doit-il courir le risque d'apparaître comme surexcité ? Sarah Palin qui aime elle-même se comparer à un bull-dog ou à un barracuda y avait largement contribué en évoquant l'affaire Ayers, cet activiste de gauche qu'a fréquenté Obama à Chicago. Surtout dans les meetings, la base républicaine, celle de la "guerre des cultures" contre les "libéraux" demande à son candidat d'être plus offensif. Et McCain se fait siffler lorsqu'il explique qu'il faut respecter son adversaire. Lorsqu'il dit qu'Obama est "quelqu'un de bien et dont vous ne devrez pas avoir peur s'il devient président", ses partisans les plus durs voudraient entendre que c'est un ami des terroristes ("Obama Oussama" scandent certains), un musulman inavoué, un ennemi de l'Amérique profonde... Sans parler du non dit raciste qui pourrait affleurer.
McCain se trouve confronté à un problème double : comment se dissocier de G. W. Bush et comment éviter d'apparaître comme "l'homme en colère" qui attaque faute de proposer ? Et surtout comment le faire sans désappointer une part de son propre électorat. Pour Obama qui fait la course en tête, le but est plus simple : rassurer, rassurer, recentrer.
Disposés cette fois non pas derrière les traditionnels pupitres où l'on se tient debout, mais assis en triangle avec l'animateur, les deux concurrents ont tenu leur rôle, se parlant surtout indirectement. Dans les débats précédents McCain avait tendance à parler de son adversaire à la troisième personne et Obama à interpeller "John".
Ayant tout deux milité pour le plan Paulson, ils devaient marquer leur différence au cours d'une discussion centrée sur les solutions économiques. La discussion rythmée par la règle du jeu (une question de l'animateur, une réponse de chacun, une discussion de deux minutes, une question de l'animateur...) a très vite viré au concours de baisse d'impôts (une promesse dont on peut douter en ces temps où l'État US rachète et subventionne à tout va).
Toujours très "Amérique profonde", McCain explique qu'il comprend la colère justifiée de ceux qui croyaient au rêve américain et qui ont été trompés ; il dit pourquoi son plan permettra à chacun d'avoir sa maison. Obama tape sur le clou : il est le candidat de la classe moyenne, de ceux qui gagnent moins de 250.000 dollars par an ; son plan réduira les impôts pour 95% des contribuables.
Tous deux jouent la carte du changement et revient sur l'inévitable thème de Bush III : « je ne suis pas le président Bush. Si vous vouliez vous opposer au président Bush, il fallait vous présenter il y a quatre ans » dit l'un. « Si je confonds par erreur votre politique et celle de George Bush » réplique l'autre, c'est que vous l'avez toujours soutenu.
À partir de là, les rôles sont fixés. Les candidats ont visiblement assimilé les techniques du "storytelling" (soyez concrets, racontez des cas vécus, présentez des personnages auxquels les électeurs peuvent s'identifier).
Si bien que la vedette devient "Joe le plombier", un Américain moyen, Mr. Wurzelbacher, qui a interpellé Obama dans un de ses meetings. Pour McCain qui s'adresse directement à lui en regardant la caméra, ce malheureux petit patron indécis et inquiet (exactement la cible du débat) ne pourra jamais réaliser son "rêve américain" puisque le plan Obama lui prendra son argent pour mal le répartir. Pour Obama, c'est le plan McCain, fait pour les plus riches, qui ruinera le pauvre Joe.
McCain essaye de démontrer qu'Obama (qui "ne dit pas la vérité aux Américains") propose des solutions bureaucratiques et inefficaces, que c'est un marchand de rêve. Obama répète que son adversaire est dans la même ligne que Bush et que sa politique ne profitera qu'aux riches.
Le même schéma resservira pour la couverture de santé : revoilà Joe le plombier. Obama promet de le protéger alors que la santé est réservée aux riches, Mc Cain veut lui laisser la liberté de choisir son système de protection et critique la politique de répartition systématique…
Le pétrole ? Forer plus ou forer moins ? Plus ou moins d'énergies alternatives ? Les candidats restent chacun dans leur rôle tout en affirmant poursuivre le même objectif sur le fond. Il ne pouvait pas y avoir de surprise, il n'y en a pas eu.
Mais derrière cette compétition pour le cœur de Joe s'en déroulait une autre : celle qui visait à faire passer l'autre pour l'agresseur. Là aussi c'est un concours. Qui a fait le plus de "negative ads", ces spots télévisés typiques des campagnes américaines, où un des candidats s'en prend au programme et souvent à la personne de l'adversaire, souvent pour le montrer comme ridicule ou inquiétant ? Pour McCain jamais personne - et il dit pouvoir le prouver - n' en a fait autant que l'autre. Pour Obama, c'est le Républicain qui en a fait trois fois plus que lui : "John, 100% de vos annonces sont négatives". McCain regrette que son adversaire ait refusé de s'asseoir à la même table pour établir les règles financières de la campagne. Plus modéré que moi, tu meurs...
La bagarre pour démontrer que c'est l'autre qui se bagarre prend de l'ampleur. On a crié "tuez le" dans les meetings de McCain, on a traité Obama de terroriste, Palin met de l'huile sur le feu. Mc Cain se défend : il a désavoué tous les excès de ses partisans.
Au tour d'Obama : il y a des T-shirts insultants dans ses meetings, il a caricaturé la position de McCain sur l'immigration. Et d'ailleurs, a-t-il désavoué les propos du démocrate Lewis accusant le ticket républicain de semer la haine comme au temps de la lutte pour les droits civiques et le comparant au gouverneur Wallace ? Oui il désavoue.
Et Ayers ? Cet ancien "Weather Man" qui avait voulu faire sauter le Capitole, et avec qui Obama a travaillé à Chicago. Réponse : "Il y a quarante ans, quand j'avais huit ans, il a commis des actes méprisables avec un groupe radical. J'ai condamné ces actes".
Qui est Monsieur plus d'impôts ? Qui est Monsieur moins d'attaques personnelles ? Qui est le plus rassurant et le plus calme ? Qui a le plus désavoué ? Sourires, poignées de main, accolades... Joe tranchera.
Réponse, assez prévisible dans moins de trois semaines.
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