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Pascal Boniface


"La Russie envoie un signal fort"
Pascal BONIFACE par Aurélia du Vignau (Valeurs actuelles, 4 septembre 2008)



Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques, Pascal Boniface analyse, pour Valeurs actuelles, les récents événements dans le Caucase.

Peut-on parler d'agression de la Géorgie ?

Non, car l'Ossétie n'est pas un territoire russe. Mais Tbilissi a commis une faute en prenant l'initiative de l'affrontement et une erreur en sous-estimant la capacité de réponse russe ou en pariant sur son silence : à moins que la Russie n'accepte d'être totalement méprisée sur la scène internationale, ce silence est inimaginable. Dans les années 1990, la Russie contrôlait encore l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, alors qu'elle reculait partout ailleurs dans le monde. Ce n'est pas maintenant qu'elle allait reculer sur ces petits territoires.

Qu'attendait la Géorgie de ses voisins occidentaux ?

En provoquant la réaction russe, elle espérait obtenir le soutien des Américains et des Européens en apparaissant comme le pays le plus petit, donc la victime du conflit. En revendiquant aussi son caractère démocratique, qui est pourtant encore discutable. Le fait d'être le plus faible ne justifie pas tous les comportements face à un plus fort.

Quel est l'intérêt pour la Russie de protéger l'Ossétie et l'Abkhazie ?

Le même que celui des Etats-Unis au Kosovo : ce petit pays doit son indépendance aux Etats-Unis et leur est donc reconnaissant… Un lien de dépendance s'installe, dans une région stratégiquement importante. La tutelle russe en Ossétie et en Abkhazie est identique : ces deux Etats ne se mettront jamais en contradiction avec Moscou. Sous couvert d'indépendance juridique, c'est une annexion stratégique. Enfin, la Russie punit la Géorgie, qui a provoqué Moscou à deux reprises en voulant adhérer à l'Otan et en attaquant l'Ossétie du Sud.

Quelle menace représente la Russie ?

La Russie a les moyens de se faire respecter. En soutenant la sécession de l'Ossétie et l'Abkhazie, elle envoie un signal fort de ce qu'elle pourrait faire en Crimée ou dans d'autres pays voisins. Mais elle ne va pas reconquérir la Pologne ni la Géorgie, où elle sait qu'elle n'est pas la bienvenue.

Que pensent les Ossètes, les Abkhazes ?

Tout dépend de quel point de vue on se place et à quel moment. Si on avait fait un référendum en 1992, la réponse à l'indépendance aurait été non (NDRL : de nombreux Géorgiens habitaient en Ossétie et en Abkhazie). Aujourd'hui, les Géorgiens ont été chassés de ces deux régions, comme les Serbes au Kosovo. Les Abkhazes et les Ossètes ne se sentent pas géorgiens et souhaitent donc leur indépendance.

Quelle différence avec le Kosovo ?

Je n'en vois pas, à part qu'on n'est pas du " même côté ". Deux principes sacro-saints s'affrontent : l'intégrité territoriale et les droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Tout dépend d'où l'on met le curseur… Si l'on accorde la souveraineté au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, on ne peut pas appliquer ce droit à ses amis et pas à ses rivaux. On l'a appliqué au Kosovo, comment expliquer aux Ossètes et aux Abkhazes qu'il ne s'applique pas pour eux ?

Le Kosovo a donc créé un précédent dangereux…

Oui. La prolifération étatique est un grand danger pour les équilibres internationaux car certains pays constitués n'ont pas les moyens de leur souveraineté. Le Kosovo n'a pas encore prouvé qu'il était viable malgré une aide internationale massive depuis dix ans, et n'est pas encore un modèle de démocratie.

Quel est le rôle de l'Occident dans ce conflit ?

Les pays européens, qui n'ont pas la même position que les Américains, sont eux-mêmes divisés sur l'attitude à avoir. L'Europe ne résoudra pas cette crise seule et on ne chassera pas les Russes d'Ossétie et d'Abkhazie. Les Etats-Unis ont assez à faire en Irak et en Afghanistan pour ne pas se lancer dans un conflit face à une armée russe qui possède l'arme nucléaire et qui est plus puissante que celle de Saddam Hussein. Mais l'Occident peut jouer un rôle diplomatique et être un intermédiaire neutre et objectif entre les deux parties dans le conflit.

La Russie appelle l'Europe à adopter une position raisonnable…

Le terme de sanction a été évoqué par l'Europe. Certains dirigeants européens sont tentés d'être donneurs de leçons, sans avoir les moyens d'imposer quoi que ce soit. Nous devons avoir conscience que l'Europe d'aujourd'hui n'a plus le pouvoir de décider seule. La Russie, mais aussi la Chine, l'Inde et le Brésil, en ont assez des leçons données par un Occident qu'ils jugent néocolonialiste. On ne peut jouer les maîtres d'élève que si on a les moyens de se faire respecter dans sa classe.


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