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Laure Delcour


La décision russe va bouleverser les règles du jeu international
Laure DELCOUR par Cyriel Martin (Le Point.fr, 26 août 2008)



Mardi 26 août, la Russie a reconnu l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie. Laure Delcour, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste du Caucase, explique au point.fr les enjeux de la décision de Moscou.

Est-ce une victoire russe ?

C'est une décision qui se fonde sur une victoire militaire en Géorgie. Mais c'est une décision dangereuse qui risque à plus long terme d'isoler la Russie sur la scène internationale. Le grand problème de la Russie ces dernières années, c'est qu'elle apparaît toujours comme utilisant la force, la coercition. Elle avait une carte à jouer dans ce conflit en Ossétie du Sud, en restant modérée, en retirant ses troupes relativement rapidement. Elle aurait pu facilement désigner le président Saakachvili comme étant le principal responsable. C'est lui qui a décidé d'intervenir en Ossétie du Sud, qui a bombardé la capitale de l'Ossétie du Sud. Mais l'usage disproportionné de la force par la Russie, le fait qu'elle ait outrepassé son mandat de maintien de la paix, finalement a bouleversé cette image d'agresseur et d'agressé, et a fait de la Russie l'agresseur.

Quel est l'intérêt de la Russie dans cette affaire ?

Depuis plusieurs années, la politique étrangère russe semble davantage guidée par des intérêts à court terme que par une vision à long terme. Elle semble entrer dans une spirale d'opposition à l'Occident. Une spirale qui est avant tout motivée par la défense des intérêts russes à tout prix, par opposition aux années 1990 où la Russie était extrêmement affaiblie, où elle a dû accepter beaucoup de choses de la part de l'Occident, qui certainement porte une part de responsabilité dans ce qui se passe aujourd'hui. Il y a eu un sentiment d'humiliation très fort qui s'est développé. C'est une réaction qui n'est pas seulement rationnelle.

Quelles sont les conséquences de la décision russe ?

Elles sont importantes. En effet, il ne s'agit pas seulement d'un conflit local, mais d'un problème plus global d'opposition entre la Russie et l'occident. Medvedev a indiqué qu'il était prêt à arrêter la coopération avec l'Otan, Poutine a déclaré que la Russie était prête à se retirer des accords d'adhésion à l'OMC... Tout cela montre un raidissement très net de la politique étrangère russe, notamment par rapport à l'Occident et tout particulièrement par rapport aux États-Unis et à l'Otan. C'est une décision grave, comme l'a été la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo. C'est-à-dire qu'elle va bouleverser les règles du jeu international. La Russie ne va certainement pas manquer de rappeler à l'Occident que lui-même a une attitude un peu contradictoire en reconnaissant d'une part l'indépendance du Kosovo, et en rejetant celle de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud d'autre part.

"Les mêmes contradictions que les occidentaux"

Dans ce cas, les Russes sont eux-mêmes en contradiction avec la Tchétchénie ?

Oui, la position russe est ambivalente, comme l'est celle de l'Occident. Dans le cas du Kosovo, la Russie a défendu l'intégrité territoriale de la Serbie pour refuser l'indépendance de ce territoire. Dans le cas de la Géorgie, elle défend plutôt le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes... Elle réplique les mêmes contradictions que les occidentaux mais avec des positions complètement inverses.

Cette décision peut-elle entraîner une révision de la position russe face à la Tchétchénie ?

Non, je ne crois pas. Si les autorités russes ont pris cette décision, c'est qu'elles sont suffisamment sûres d'elles-mêmes pour la prendre. Elles ont suffisamment le contrôle sur l'ensemble des régions russes pour être sûres qu'il n'y aura pas ce risque-là. C'est l'un des principaux aspects de la présidence de Vladimir Poutine qui a rétabli la verticale du pouvoir, c'est-à-dire le contrôle de Moscou sur les régions qui avaient été considérablement affaiblies dans les années 1990.

Comment les relations avec l'Union européenne et les États-Unis vont-elles évoluer ?

Les relations vont s'en trouver modifiées, surtout si la Russie décide d'elle-même de se mettre en marge des partenariats qu'elle avait pu tisser au cours des années précédentes avec l'UE ou avec l'Otan. Clairement, cela va déboucher au moins sur un blocage dans les relations entre la Russie et l'Occident, sinon sur une escalade des tensions. Il va falloir attendre l'élection présidentielle américaine pour voir un éventuel changement des États-Unis envers la Russie. En tout cas, cela montre bien que, actuellement, une coopération constructive entre la Russie et l'Occident n'est pas possible.

Et l'Otan, dans tout ça ?

C'est à mon avis l'un des facteurs essentiels du conflit. L'extension de l'Otan vers les anciennes républiques soviétiques est, pour les Russes, une des motivations essentielles de l'action. Ils voient l'Otan comme une organisation qui date de la guerre froide, et ne comprennent pas pourquoi l'Otan continue à s'étendre vers l'Est.

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